PÉCHÉ ET RECONNAISSANCE
Gn 43, 15-34 ; Mc 8, 11-21
(24 février 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Quelle clé ouvrira à la reconnaissance ?
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rères et sœurs, le récit de Joseph aujourd'hui arrive à un des aspects qui peut être fort bien évoqué par le double sens du mot français (nous avons la chance d'avoir un mot qui veut dire deux choses pour des circonstances pareilles), c'est le problème de la reconnaissance. Le premier qui est le sens originaire, c'est-à-dire la reconnaissance au sens de reconnaître quelqu'un qu'on avait déjà connu auparavant, c'est le sens personnel. Mais il y a un deuxième sens qui s'est attaché à celui-là qui est la reconnaissance d'avoir de la reconnaissance pour quelqu'un à cause du bien qu'il vous a fait, et généralement, cette reconnaissance là peut être un petit plus ambiguë, parce qu'on peut avoir de la reconnaissance en offrant des fleurs ou des chocolats, mais en réalité, on n'en pense pas moins. A ce moment-là la reconnaissance est plus de l'ordre du calcul, et de la manœuvre.
Or précisément, à cet endroit du récit, Joseph qui n'a pas fait payer le blé n'a pas été compris ni encore moins reconnu par ses frères. Mais lorsque les sacs de blé sont épuisés et qu'il faut retourner là-bas, Jacob, leur père qui n'en est pas à un stratagème près, leur conseille de faire des cadeaux, et de prendre Benjamin. Et surtout, il dit de prendre le double d'argent, d'une part pour rembourser la première livraison, et ensuite, payer par avance la deuxième livraison.
Les frères arrivent un peu penauds en Égypte, et là va se jouer le problème de la reconnaissance. Ce que fait Joseph qui est à la fois subtil, un peu manœuvrier, mais assez profond, vise à la reconnaissance de ses frères mais au sens personnel du terme. Il faut qu'ils arrivent à identifier leur frère comme leur frère, mais eux n'en sont absolument pas capables parce qu'ils ne pensent qu'à une chose : donner les cadeaux et récupérer Benjamin et Siméon. Ils ne reconnaissant pas Joseph pour une raison très simple, c'est que même s'ils n'ont pas tué Joseph, en réalité par leur comportement, ils l'ont fait disparaître.
C'est cela qui est très subtil dans ce récit. Lorsque les frères sont devant Joseph, ce n'est pas pensable que ce soit Joseph. Leur acte de malveillance d'avoir vendu leur frère leur rend absolument impossible de penser que le frère pourrait être vivant. Pratiquement, ils l'ont tué ! C'est cela le jeu de cette rencontre. Il n'y a pas de reconnaissance possible de la part des frères de Joseph, parce qu'ils l'ont supprimé. Mais Joseph lui, vit le problème de la reconnaissance. Il reconnaît ses frères, même s'ils ont été des meurtriers vis-à-vis de lui, il les reconnaît. Il supporte mal ce jeu où les frères rentrent en disant, finalement, la seule chose qu'il faut faire, c'est d'apitoyer cette espèce de grand officier du pharaon par des cadeaux. Mais lui, il ne veut pas être traité de cette manière et il a raison. Evidemment, c'est d'une exigence presque impossible, mais elle est tellement juste. Il voudrait vraiment que ses frères le reconnaissent pour ce qu'il est, mais eux sont complètement aveuglés.
C'est une méditation en réalité sur le péché et le pardon. C'est sûr que quand on est pécheur, il y a deux choses, il y a la peine qu'on a fait à quelqu'un et il y a les torts en conséquence qu'on lui a fait. Quand on a volé de l'argent, ce n'est pas simplement le fait d'avoir vidé le porte-monnaie. Mais on a lésé quelqu'un dans sa personne même, même si c'est un propriétaire un peu égoïste, n'empêche qu'on l'a atteint dans sa personne de propriétaire. C'est cela que les frères ne comprennent pas. Pour eux, le problème est réglé. Joseph, cela n'existe plus. Et ce que voudrait Joseph, c'est qu'ils arrivent à comprendre par les différents indices, l'argent dans les sacs de blé, les faire manger à sa table, mais pour eux, tous ces signes sont des signes suspects. Ce n'est pas possible qu'on les traite comme ça, c'est ce mélange à la fois de mauvaise conscience pour ce qu'ils ont fait, de suspicion vis-à-vis de cet officier qui "les traite trop bien", que finalement, ils trouvent qu'il est trop poli pour être honnête.
En fait, c'est cela qu'ils pensent du personnage qui les accueille en Égypte, ils pensent qu'il faut s'en méfier. Au lieu d'aller sur le chemin de la reconnaissance avec tous les indices que Joseph leur donne, ils approfondissent le fossé qui les sépare. Non seulement ils l'ont tué, mais ils ne veulent pas le reconnaître quand il est devant eux. Finalement, ils vont aller jusqu'au bout de la méfiance. C'est tout le suspens du récit. Joseph demande des nouvelles du vieux père, alors qu'il a dû recevoir de centaines de délégations qui sont venues lui demander du blé, ils devraient quand même se demander ce qui se passe ?
C'est une méditation sur l'aveuglement du péché qui à la fois empêche la reconnaissance de l'autre comme autre, parce qu'on ne veut pas reconnaître qu'on l'a lésé. Et c'est encore le péché qui fait germer dans le cœur des frères tout un ensemble de combines, de négations, de contournements, pour essayer d'apaiser cet homme dont ils se méfient, et une sorte de méconnaissance petit à petit s'installe faisant s'effriter la relation personnelle du côté des frères. Ils ne savent plus où ils en sont. Je crois que c'est une très belle méditation sur le statut du péché dans notre cœur. La seule chose qui peut nous faire sortir du péché, c'est la reconnaissance au vrai sens du terme : reconnaître que Dieu et Dieu et qu'il nous aime malgré notre péché. Mais cela, les frères en sont incapables.
Frères et sœurs, à travers le comportement des frères de Joseph, que nous découvrions effectivement ce qui constitue en vérité notre attitude de pécheur qui demande pardon à Dieu, la vraie reconnaissance. Non pas les combines pour essayer d'avoir un petit strapontin au paradis, mais la vraie reconnaissance que Dieu est Dieu.
AMEN