L'ALLIANCE FRAGILISÉE
Gn 42, 29-36 et 43, 1-5+8-14 ; Mc 8, 1-10
(21 février 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'Alliance est-elle vouée à l'échec ?
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rères et sœurs, le récit de Joseph dont nous continuons la lecture commence à prendre une tournure de plus en plus lourde, et le suspens qui est presque comme celui d'un roman policier devient limite. Même si au début il y avait la tentative de meurtre de Joseph, en tout cas son élimination, même si ce pauvre Joseph avait été jeté en prison où il en a vu de toutes les couleurs, jusqu'ici, il s'en était toujours sorti.
Grâce à ce que nous avons vu dans les lectures précédentes, grâce à l'économie des songes, chaque fois Joseph progressait d'un pas, d'un autre et arrivait petit à petit au sommet de sa gloire puisqu'il était devenu le premier ministre de pharaon. Au fond, dans une histoire comme celle-là on aurait pu s'attendre à ce qu'au moment où Joseph parvenu au sommet de sa gloire reçoit dix de ses onze frères il leur ait fait un accueil fantastique : mes frères, que je suis heureux de vous revoir, vous avez méchants avec moi mais je suis grand, magnanime, je suis le grand potentat de l'Égypte et je fais avec vous ce que je veux et je partage toutes les richesses que je veux. Et bien, rien de tout cela.
La deuxième partie du récit va devenir de plus en plus sombre, obscure et glauque parce que Joseph n'a pas envie de se dévoiler tout de suite, et puis surtout, usant de sa position de supériorité, il est quand même le grand vizir, et d'autre part, lui sait la situation et de ce point de vue-là il est complice avec le lecteur dans le récit. Lui, sachant, veut exactement connaître les intentions de ses frères. Là, c'est terrible car on imagine que même s'ils ne savent pas qu'ils ont affaire à Joseph, les frères qui sont là et qui viennent chercher du blé en Égypte portent une culpabilité fantastique. D'une part, ils ont vendu un frère, et ils ne savent pas ce qu'il est devenu. D'autre part, ils ont menti à leur père en lui disant que le frère en question avait été dévoré par une bête sauvage. Et troisièmement, ils portent une culpabilité encore plus grande car ils sont venus en Égypte parce qu'il n'y a plus rien à manger à cause des années de famine dans le pays de Canaan et donc, ils savent que leur père est peut-être en train de mourir de faim avec leur jeune frère.
La situation est terrible pour eux. Ils sont véritablement au bord de la mort et il faut comprendre que dans le cœur et l'imagination et l'art d'écrire du narrateur de cette très belle histoire, il veut nous faire sentir et nous faire entrer dans cette angoisse, ce mensonge, cette atmosphère de mort, de fratricide. Les dix frères sont une bande de voyous, il faut bien se rendre à l'évidence. Ils sont voyous sur tous les terrains : mentir à leur père, vendre leur frère, essayer de prendre un peu de blé en Égypte pour survivre, ce sont des maffieux marseillais ! Ils sont dans cette mentalité-là et pourtant, au moment où Joseph qui ne se fait pas connaître et qui veut essayer de percer leurs intentions, leur demande : "Qui êtes-vous ?" curieusement, ils disent la vérité. "Nous avions un frère, mais il est mort, il a disparu. Nous avons un vieux père, nous avons un plus jeune frère qui est un chouchou", parce que dans cette famille, ils se détestent tous. Ils disent un tout petit éclair de vérité. A ce moment-là ils disent vraiment à Joseph qui ils sont. Ils ne le disent pas par désir de vérité, ils le disent sous la pression de Joseph qui les traite d'espions venus espionner le pays pour ensuite venir l'attaquer. Mensonge énorme mais évidemment proféré par le premier ministre, on est mal barré.
Et à l'obscurité et à la confusion s'ajoute la lourdeur du récit. La fratrie va éclater, Joseph est en train de jouer à Maigret parmi ses dix frères et normalement, cela devrait mal finir. Vous l'avez remarqué, les frères disent : puisque tu l'exiges, peut-être qu'on reviendra avec notre dernier frère. Mais on voit bien que lorsqu'ils rentrent, ils se mettent encore plus en porte-à-faux avec Joseph puisqu'ils hésitent à revenir. C'est vraiment parce que la faim fait sortir le loup du bois et que les années de famine continuent qu'ils sont obligés de repartir. La situation est totalement inextricable. Ils continuent à mentir à leur père, ils ne disent pas qu'ils ont vendu Joseph, le père continue à croire que Joseph est mort. Eux-mêmes là-bas savent que ce grand personnage qui les interroge met en jeu la vie de Benjamin, et quand Juda dit : "Je me porte garant de la vie de Benjamin", on ne demande qu'à le croire. En tout cas, Jacob ne le croit pas.
Il faut bien voir dans le suspens du récit que c'est toute la promesse de l'Alliance et la promesse des douze tribus qui est en train d'éclater. Habituellement, Israël, ce sont les douze tribus, tout le monde est la main dans la main, tout le monde s'aime, embrassons-nous ! En réalité, ici, pas du tout … le père est désespéré, les fils ont envie de repartir parce qu'il faut bien manger, et puis, tant pis si Benjamin fait les frais de notre régime alimentaire. On l'emmène quand même parce que si on va rechercher de la nourriture là-bas, c'est la condition. Et pour ajouter à la confusion, au moment où ils ouvrent les sacs et qu'ils découvrent leur argent, ils n'ont même pas l'idée que cela pourrait être un geste de gentillesse. Ils auraient pu se demander pourquoi cet homme était si bon avec eux ? non ! ils disent que c'est un piège, que cet homme est en train de les traquer, donc, c'est un guet-apens.
C'est un récit d'un suspens incroyable. On n'imagine pas la finesse d'analyse qu'il y a derrière de la part de l'homme qui a écrit ce récit. En réalité, il nous montre que jusqu'à ce jour, il a raconté l'histoire de la promesse qui passe de génération en génération, apparemment, c'est du velours. Pas du tout, ici, la promesse, à cause de la jalousie des frères, à cause de leur manque de vérité, à cause de leur cupidité, à cause de leur méchanceté et de leur violence, est sans cesse près d'éclater.
C'est très évocateur. Quand Dieu fait Alliance avec les hommes, de son côté à lui, l'Alliance est pleine et entière. Dieu veut vraiment que les hommes soient unis et qu'ils vivent de la charité qu'il leur a donnée. Mais sans cesse, c'est remis en cause, sans cesse il y a des tensions, sans cesse il y a de la jalousie, sans cesse il y a du péché, sans cesse il y a une sorte de cancer à l'intérieur de l'Alliance. C'est le péché de l'homme. C'est très beau que ce récit nous montre cette fragilité de l'Alliance. L'histoire de Joseph, c'est la fragilité de l'Alliance et normalement, cela aurait dû éclater. C'est même si compliqué qu'à un moment ou l'autre on peut se demander si Joseph avait vraiment l'intention de se réconcilier ou pas ? Est-ce que dans son désir de faire la vérité, ce désir était pur ou pas ?
Evidemment, nous, nous sommes du côté de Joseph, du côté de ceux qui savent la fin de l'histoire. Mais sur le moment même, cette violence vis-à-vis de ses frères, il veut leur faire payer quand même, il y a comme un petit côté de vengeance chez Joseph. Mais ce n'est pas la meilleure manière de pardonner. C'est l'histoire du petit monsieur de Sempé qui parle à Dieu et qui lui dit : j'ai toujours pardonné à ceux qui m'ont offensé, mais j'ai gardé la liste ! C'est exactement ce que fait Joseph, il garde la liste et se dit qu'ils vont le payer cher.
Cela nous évoque la fragilité de l'Alliance. C'est vrai que la vie de l'Église est fragile. C'est vrai qu'il y a le don de l'Esprit qui nous unit tous, d'accord, mais à quel prix ? A quel prix l'Église aujourd'hui garde-t-elle son unité ? C'est un vrai problème. Quand on relit l'histoire de Joseph et de ses frères, c'est à cette question qu'on est censé être confronté : quel est le prix de l'Alliance ?
AMEN