LES RÊVES DEVIENNENT RÉALITÉ

Gn 41, 38-42 +47-49+52-57 ; Mc 7, 1-13

(19 février 2011)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Le péché va-t-il se perpétuer ?

 

F

rères et sœurs, décidément, Joseph est une personne paradoxale. Nous avons vu depuis quelques chapitres, combien l'homme aux songes ne peut rien sans les autres. Certes, il est capable d'interpréter les songes, mais en même temps il est depuis le début de son enfance comme le jouet des autres. Il est le jouet de ses frères, il est le jouet de Potiphar, il est le jouet de la femme de Potiphar, il est le jouet de l'échanson et l'interprétation des rêves ne peut aboutir que grâce à quelqu'un d'extérieur : l'échanson.

Aujourd'hui arrive ce qui semblait être programmé au début de l'histoire de Joseph, quand les gerbes de ses frères viennent se prosterner devant sa gerbe, et Joseph pense que c'est vraiment maintenant l'accomplissement de ce rêve. Nous aurions aimé, comme dans les films américains, que tout le monde s'embrasse, pleure, que Joseph se fasse reconnaître et leur pardonne, et tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ! Mais cela ne se passe comme ça ! Joseph a un comportement qui peut nous sembler bizarre. Dans un premier temps, et nous le verrons encore dans un temps prochain, Joseph ne veut pas se montrer comme frère à ses propres frères. Ils ne l'ont pas reconnu c'est normal, il a changé, et lui, ne se donne pas à connaître. Pourquoi ?

Évidemment, on peut toujours penser qu'il y a une question de vengeance, d'une sorte de sadisme pervers, mais ce n'est pas cela. Joseph ne veut pas se venger ou leur faire du mal, mais il croit que pour qu'il y ait vraiment un pardon et une rencontre entre lui et ses frères, il faut, et ce n'est plus symbolique mais c'est dans la réalité, il faut que ses frères éprouvent ce que lui-même a vécu pendant les années précédentes. C'est à travers cette épreuve que Joseph jugera qui sont vraiment ses frères dans la manière dont ils vont se comporter. Ils vont à leur tour devenir le jouet d'un homme plus puissant. Comme Joseph a été ballotté à droite et à gauche, ses frères vont subir la même épreuve. Le cœur de cette épreuve sera de savoir si oui ou non il y aura l'espérance, la constance et le refus de la violence. C'est ce que Joseph a su faire pendant toutes ces années et la question de l'enquête policière de Joseph, c'est de savoir si ses frères aujourd'hui vont être capables de se comporter comme lui, de faire preuve de constance et d'espérance.

Il y a un ressort encore plus fort dans le texte, c'est le fait que les frères de Joseph ne savent pas que Joseph comprend leur langage. Il y a tout ce jeu qui fait que Joseph est témoin au fur et à mesure du comportement de ses frères vis-à-vis du plus jeune frère Benjamin qui est resté auprès du père. C'est vrai que la grande question de Joseph est de se demander si ses frères vont faire à Benjamin ce qu'ils lui ont fait par le passé. Ce qui est touchant, c'est qu'il découvre que ses frères font tout de suite la relation entre les épreuves qu'ils sont en train de vivre et ce qu'ils ont fait à Joseph des années auparavant. On est dans la question de l'expiation, c'est le frère de Joseph qui le dit, et on est dans le chemin du repentir. Le repentir fait prendre conscience dans la chair de tout le mal qu'on a fait. C'est ce que les frères de Joseph sont en train d'expérimenter. C'est à ce prix qu'il y aura véritablement un pardon et une réconciliation entre Joseph et ses frères.

Frères et sœurs, à travers tout ce comportement, cette épreuve, il nous est demandé si nous sommes capables de ressentir les mêmes sentiments dans telle ou telle situation. C'est cela qui est en jeu. C'est ce à quoi nous sommes conviés à travers le sacrement de la réconciliation qui n'est pas simplement le fait de se remettre en règle, mais qui est un moment d'éprouver du côté de Dieu ce que nous avons fait aux hommes, exactement comme les frères de Joseph sont en train d'éprouver du côté de la victime ce qu'ils ont fait des années auparavant. L'expiation ne consiste pas simplement à payer la dette à la société, mais c'est parce que maintenant, dans la chair, on ressent ce qu'on a fait subir à quelqu'un d'autre. C'est cela le véritable pardon, et c'est ce que Dieu nous convie à vivre quand nous voulons le rencontrer face à face lors de ce sacrement.

 

 

AMEN