LA GRÂCE ET LA LIBERTÉ
Gn 41, 1-8+14-16+25-31 ; Mc 6, 30-44
(17 février 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Un simple rêve !
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rères et sœurs, heureuse époque où pour devenir ministre de l'économie de la plus grande puissance internationale de ce temps-là, l'Égypte, il n'était pas nécessaire d'avoir fait l'ENA, mais simplement, de savoir interpréter les songes. C'est à peu près le sens du récit que nous avons entendu tout à l'heure. En effet, vous avez remarqué comment dans l'histoire de Joseph la politique des songes est extrêmement importante. Tout fonctionne avec des rêves jusqu'à l'ascension de Joseph au sommet du pouvoir.
Aujourd'hui, c'est le nœud de toute l'histoire, c'est le moment où Joseph va sortir de la prison dans laquelle il est au plus bas de l'échelle pour devenir, non pas pharaon, il ne faut pas exagérer, mais pour devenir le ministre de l'économie de pharaon, voire même son premier ministre, mais surtout pour gérer l'économie. Or le passage du bas vers le haut se fait uniquement par les rêves. Vous vous souvenez lorsque Joseph est en prison avec le panetier et le grand échanson de pharaon, qui eux-mêmes ont été victimes pour des raisons capricieuses, on ne sait pas lesquelles, et que eux-mêmes ont un songe, Joseph le leur interprète, l'un va tomber et être exécuté, et l'autre va redevenir échanson de pharaon. Au moment où l'ancien compagnon de Joseph dans la prison a été réhabilité, il oublie dans un premier temps ce que Joseph lui avait prédit : "Il ne se souvint plus de Joseph".
C'est au moment où le pharaon reçoit les songes qui le troublent et qui l'inquiètent, et qu'il est obligé de convoquer toute sa cour pour savoir si quelqu'un pourra lui interpréter les songes, que tout à coup l'échanson se rappelle de Joseph, ce jeune hébreu qui avait expliqué ses rêves. Le mécanisme se déclenche, pharaon fait venir Joseph devant lui, et lui raconte les songes. Joseph lui interprète les rêves. A partir de là, il a passé l'examen et il va devenir le grand vizir de pharaon.
C'est vraiment de l'histoire en raccourci. En général cela ne se passe pas exactement de cette manière. Il ne suffit pas de rêver pour arriver aux meilleurs places du gouvernement. Il y a deux processus qui se croisent. Le premier processus, c'est le rêve. Que veut dire ce processus ? C'est le plan de Dieu. Le rêve dans lequel on est plongé nous révèle le dessein de Dieu. Ce dessein est révélé aussi bien au jeune hébreu prisonnier qu'au panetier qui rêve de ses pâtisseries mangées par les oiseaux, qu'au pharaon qui rêve de ses épis de et des vaches. L'ouverture d'une histoire et d'un destin est accessible à tous. Dieu dit à pharaon parce que c'est important, que son règne risque de sombrer avec les sept années de famine. Donc, le processus de la révélation de l'histoire est en marche aussi bien à travers les juifs (Joseph), qu'à travers les païens (le panetier, l'échanson et le pharaon). Dans tous les cas Dieu révèle sans discrimination, il ne réserve pas sa révélation au jeune juif, mais il la révèle à tout le monde. C'est ce qui fait tout le suspens du récit puisque sans cesse Dieu révèle ce qui va arriver et dans quel sens l'histoire va se construire.
Mais en même temps, les choses changent en fonction du comportement des humains. Nous en avons ici un cas très typique : si l'ancien compagnon de geôle de Joseph ne s'était pas souvenu que son rêve avec la grappe de raisin lui avait été correctement interprété, Joseph ne serait jamais sorti de prison. Ce qui est très intéressant dans ce récit, c'est la convergence des deux choses. Certes, Dieu a une providence, Dieu a un dessein, mais il est indispensable que les hommes y coopèrent et que les hommes ne soient pas oublieux comme l'a été au début l'échanson. Mais qu'au contraire se retrouvant devant l'interprétation impossible, puisque devant toute la cour de pharaon qui incarne la totalité de la sagesse égyptienne, impuissante à donner une réponse, tout d'un coup, le grand échanson se dit : j'ai connu quelqu'un qui sans aucune aide a compris tout de suite le sens de mon rêve. Mais pour que cela marche, il fallait que le grand échanson le raconte à pharaon, et que celui-ci prenne la décision de savoir ce que voulait dire son rêve, car son trouble avait été si grand qu'il avait une certaine conscience que ce songe était la manifestation d'une volonté divine.
Pour nous, c'est très intéressant. La plupart du temps on croit que les récits bibliques sont pilotés entièrement par Dieu uniquement et qu'il n'y a qu'à suivre. Oui, mais encore faut-il suivre ! L'histoire de Joseph est sans cesse la convergence de la révélation divine d'un avenir de possibilité, car l'Égypte va échapper à la famine, et cela va la sauver ainsi que tout le clan de Jacob. Mais en même temps que Dieu révèle son dessein, il faut que les hommes y adhèrent effectivement, efficacement et avec toute leur liberté et leur volonté. On a là un des premiers exemples de la coopération entre la grâce et la liberté. C'est vrai que la grâce précède, le songe précède, mais encore faut-il que l'homme ait envie de savoir, qu'il se souvienne de Joseph alors qu'il n'en avait pas parlé spontanément, et qu'ainsi la convergence, la synergie comme on dit parfois, la coopération des deux partis, Dieu et l'homme aboutissent à réalisation du dessein divin.
Ce petit passage est très important dans l'économie du récit, puisque c'est là où tout commence à basculer. Il nous montre que la révélation chrétienne ne nous dispense pas de coopérer de façon efficace et réelle au dessein de Dieu, c'est même la condition de la réalisation de ce dessein, dans la mesure où Dieu propose, et il faut que l'homme non pas dispose, mais adhère !
AMEN