LE COMBAT SPIRITUEL

Gn 32, 1-33 ; Mc 4, 26-34

(7 février 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le combat de Jacob

 

F

rères et sœurs, dans le récit de la Genèse que nous avons entendu tout à l'heure, on voit Jacob qui, au moment de rentrer dans la Terre Promise, en franchissant le gué du Yabbocq, invoque le Seigneur en lui disant : je suis parti avec un bâton, et maintenant, je suis capable de faire deux camps avec tous les biens que j'ai gagné. Par camp, il faut entendre deux établissements, non pas des camps militaires retranchés, des camps avec le petit et le gros bétail, les moutons, les chameaux, les esclaves, etc … Jacob reconnaît à ce moment-là dans une sorte de prière d'action de grâces explicite, que Dieu lui a redonné la stature d'un véritable chef de tribu, une sorte de chef bédouin. Il a vraiment sa place dans la vie sociale des hommes du désert.

Seulement, cela ne sert à rien d'avoir toutes ces richesses, si l'on n'est pas capable de les défendre et de les protéger. C'est un peu le sens de ce récit complexe, d'une part comme d'habitude chez Jacob, un peu l'astuce, voire même la fourberie, car il sait très bien qu'Ésaü n'a pas que de bons souvenirs de lui. Esaü sait très bien qu'il s'est fait rouler par son frère, et Jacob s'en souvient aussi, et par conséquent, il se dit que si Ésaü a de mauvais desseins contre lui, il va passer un mauvais quart d'heure. La parade, vous l'avez entendu, c'est de faire deux camps, afin qu'Ésaü se précipitant sur le premier, il puisse s'enfuir avec le deuxième C'est le principe des assurances, si on ne peut pas tout avoir, on sacrifie un morceau, mais au moins, on sauve l'essentiel. Cela ne suffit pas parce que se sauver avec seulement la moitié des biens acquis, ce n'est quand même que la moitié. Et surtout, cela mettrait un peu en cause la promesse de Dieu et sa fidélité pour donner à Jacob sa véritable stature.

Il y a un deuxième système qui consiste à dire, et c'est toujours la fourberie humaine qui joue, je vais envoyer des petites missions, quelques troupeaux, quelques dizaines de bêtes, et chaque fois, je donne la consigne au berger de dire que c'est un cadeau pour mon seigneur Ésaü, peut-être que cela va l'attendrir. C'est aussi une utilisation un tout petit peu habile du cadeau, ce genre de cadeau dans l'économie moderne s'appelle un pot de vin ! C'est la même utilisation de la ruse, Jacob est toujours un personnage rusé.

Ce qui est la véritable attitude à avoir, et à laquelle Jacob ne pense pas, c'est effectivement d'affronter son frère parce que c'est son frère. Par conséquent, dans un véritable affrontement, sain, loyal, courageux, il y a une solution possible. Je pense que c'est un des sens du combat de Jacob au gué du Yabbocq. Dieu se dit que ce garçon n'est pas mûr. Il n'est pas capable parce qu'il est paralysé par la peur d'affronter son frère, donc il faut que je lui apprenne cette dimension de la vie nécessaire, à cause de la situation des hommes entre eux, qui est de pouvoir se faire face, au besoin avec un certain courage d'affronter une menace éventuelle. Donc, Dieu se fait combattant, il se fait un peu le substitut d'Ésaü pour dire à Jacob : écoute, il faut que tu affrontes ton frère comme moi je t'affronte cette nuit. C'est-à-dire non plus dans cette espèce d'attitude un peu infantile qui dit : je vais essayer de ne pas tout déclarer pour me faire quand même bien voir, mais dans une attitude loyale, tu es mon frère, je te fais face pour ce que tu es, et je suis face à toi qui as peut-être du ressentiment, de la haine, peut-être même que tu as des instincts meurtriers, mais je te fais face courageusement. Le passage au gué du Yabbocq, c'est le moment où Jacob devient véritablement un homme dans la société. Non plus simplement quelqu'un qui a cherché refuge dans le cocon familial de sa mère avec les femmes qu'il a épousé, etc … mais maintenant, comme un chef de tribu qui s'avance face à un autre chef de tribu, qui sait que les choses ne se passeront sans doute pas très bien, mais qu'il affronte véritablement.

Autrement dit, il y a là chez Jacob une sorte d'enseignement sur la vie spirituelle. Si la vie spirituelle se résume simplement à un cocon, au lieu d'avoir des camps avec des moutons et des protections matérielles, on se fait une sorte de cocooning spirituel pour éviter toutes les difficultés, tous les problèmes évidemment, ce n'est pas très valable. Si on contraire on accepte que dans la maturation de notre personnalité devant Dieu, Dieu à certains moments nous fait face, comme on a à faire face à certains de nos frères parce que c'est difficile, parce qu'il y a des incompréhensions, ou des opinions différentes, cela commence à être un peu plus sûr et un peu plus vrai. Cela veut dire que dans la dimension de la maturation spirituelle, il y a une véritable dimension de combat, d'affrontement, que ce soit avec ses frères, que ce soit avec Dieu.

Au fond, ce qui fait la grandeur de Jacob, l'ultime étape de la formation de son histoire, c'est effectivement le moment où grâce au combat avec Dieu, il va pouvoir se tenir en face de son frère. Là encore, il essaiera de ménager la chèvre et le chou, mais désormais, il n'aura plus peur de son frère, et il affrontera cette vie nouvelle sur la Terre Promise avec le cœur, la sagesse, et la liberté qui conviennent.

 

 

AMEN