FOLIE ET FOI
Gn 22, 1-18 ; Lc 12, 49-53
(20 octobre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Montmort : Le sacrifice d'Isaac
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rères et sœurs, il y a une chose qui me surprend tout le temps, c'est que quand on écoute ce texte du sacrifice d'Isaac, ou comme le dit la tradition rabbinique, de la ligature ou le lien d'Isaac évoquant le moment où il est lié sur le bûcher, nous écoutant cela sans broncher. Finalement, on est comme vaccinés ! En réalité, il faut bien se dire au sens littéral du terme que c'est le texte le plus délirant de toute la Bible. C'est délirant du côté de Dieu : comme un Dieu eut-il accepter une chose pareille, ce n'est pas possible. Nous disons à longueur de journée que Dieu est bon, car éternel est son amour. Il choisit spécifiquement un homme pour que par cet homme toute l'histoire du salut puisse avoir son point d'inauguration, c'est Abraham. Il lui donne un fils et ce fils est le point unique de continuation de l'œuvre de Dieu puisqu'il passe par une descendance, et Dieu demande qu'on le tue. Il demande un sacrifice humain, c'est absolument révoltant, c'est ignoble de demander à quelqu'un : immole ton fils. C'est du délire.
De l'autre côté, le comportement d'Abraham ne vaut guère mieux. N'importe qui d'entre nous, si on se présentait à nous en disant : il faut immoler ton fils, ton frère ou ta belle-sœur, que ferions-nous ? ce n'est pas pensable. On a l'impression qu'Abraham marche dans une combine absolument immorale et qu'il est aussi délirant que Dieu. Il faut bien dire les choses : on est en présence de deux folies. Une sorte de folie possessive de Dieu qui a donné un fils et qui veut le reprendre, et une sorte de folie de la part d'Abraham qui, sous prétexte de confiance ferait n'importe quoi. Il est certain qu'aujourd'hui, heureusement que ce texte a été validé par une tradition de quatre mille ans, parce qu'actuellement avec les lois anti-sectes, ce serait certainement un texte considéré comme politiquement incorrect et qu'il faudrait l'expurger de la Bible.
Pourquoi y a-t-il ce texte ? d'autant plus qu'il a inspiré un certain nombre de grands penseurs, par d'ailleurs nécessairement dans la meilleure ligne de l'interprétation, tout le monde pense avec crainte et tremblement à Kierkegard. C'est vrai qu'on en fait la pierre de touche de la foi. Si ce texte existe, c'est pour nous montrer la réalité même de la foi d'Abraham et heureusement, le happy-end arrive juste au moment où ce pauvre Isaac a le couteau sur la gorge, moment immortalisé par toutes les peintures, Rembrandt et tous les autres, c'est juste à ce moment-là que l'ange de Dieu qui dit d'arrêter. On bloque dans le passage à l'acte, au moment où Abraham met quand même le couteau sur la gorge de son fils.
Vous imaginez bien que les interprétations sont innombrables. Je voudrais en suggérer une toute simple, qui mais me semble importante. De fait, entre l'ordre naturel des choses, qu'il soit humain, civil, politique, religieux, et cette réalité de l'irruption absolue de Dieu dans la vie des hommes, il faut bien le dire, il n'y a pas de commune mesure. Le plupart du temps, nous essayons de domestiquer par tous les moyens nos comportements religieux, de les justifier parce que c'est naturel, parce que cela va de soi, parce que cela va dans le bon sens, que cela aide l'humanité. Oui, mais ce n'est que l'extérieur des choses. L'intérieur, c'est que si Dieu intervient dans le monde la spécificité de l'intervention de Dieu dans le monde, fait sauter tous les critères et tous les points de repère.
Je pense que c'est cela que l'auteur sacré a voulu évoquer dans ce sacrifice d'Isaac. La véritable rencontre de Dieu n'est pas au bout d'une nature humaine qui aurait trouvé son plein épanouissement. L'intervention spirituelle absolue de Dieu dans son œuvre de salut à un moment ou l'autre, touche en nous quelque chose que nous ne pouvons pas maîtriser. Les juifs disent : ligature d'Isaac, je dirais, c'est le moment où à cause de la foi, Abraham perd ses moyens.
Effectivement, vu de l'extérieur, c'est de la folie. Vu de l'intérieur, ce que nous ne pouvons pas voir, en réalité, c'est vrai que c'est le problème de la foi. Si effectivement Dieu me choisit, si Dieu veut que je sois le serviteur de son dessein de salut, qui suis-je pour juger ce que Dieu me demande ? Donc, on est là devant cette réalité la plus étonnante et presque la plus inconvenante, c'est le fait que si Dieu intervient, cela ne va pas nécessairement dans le sens que tout ira mieux demain. Cela peut aussi aller et même parfois, passer par une sorte de déstabilisation radicale. Si Dieu est intervenu dans mon existence si Dieu a voulu que je sois le serviteur de son salut, désormais, je n'ai plus de prise sur ma propre existence. C'est une des choses que l'auteur sacré a voulu dire.
Et là encore, quand on réfléchit sur le mystère de la mort du Christ, le fait que le Christ se porte comme volontaire garant du salut de l'humanité jusque dans le don de soi dans la mort sur la croix, c'est vrai que tout cela, comme le disait saint Paul, est "folie pour les païens, scandale pour les juifs". C'est vrai, il y a quelque chose là qui n'est pas domesticable à l'intérieur du déroulement humain de la vie religieuse, politique, sociale, et humaine tout simplement.
Ce texte nous remet devant cette réalité radicale : notre vocation, notre appel, ce que nous sommes dans notre vie de baptisé. Il y a quelque chose qui, radicalement nous échappe, et qui est l'emprise de Dieu sur notre existence, alors qu'on est manifesté, rendus tangible envers ce récit où effectivement le comportement de Dieu et celui d'Abraham paraissent complètement en-dehors de tous les critères. C'est d'abord pour cette raison que ce texte nous a été livré pour nous avertir et nous dire que notre propre relation avec Dieu nous ne sommes et nous n'en serons jamais les maîtres.
AMEN