TOUS APPELÉS 

Gn 12, 1-9 ; Lc 4, 14-30

(23 septembre 2010)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Au départ : un appel …

 

F

rères et sœurs, vous savez que nous avons pour la lecture courante de l'épître à la messe une répartition un petit peu différente de celle que vous pouvez trouver dans Magnificat ou dans Prions en Église. C'est une possibilité effectivement prévue par le lectionnaire qu'on élargisse le champ des lectures dans la mesure du possible. On peut faire comme on veut en réalité, et de temps en temps des gens qui nous font signe qu'on ne suit pas "Prions en Église", je suis désolé, mais on peut le faire, ce n'est pas révélé.

On recommence aujourd'hui un nouveau cycle après avoir terminé Job hier, et ce nouveau cycle commence par le livre de la Genèse mais au chapitre douzième. Les onze premiers chapitres forment un ensemble qu'on appelle "le récit des origines". C'est cet ensemble de textes qu'on a cru longtemps pouvoir identifier avec une réalité historique précise. C'est pour cela qu'on est allé chercher les restes de l'arche sur le Mont Ararat. Il n'y avait ni scribes ni historiens pour aller voir comment était fait l'arbre de la connaissance du bien et du mal, et comment Noé a bâti son arche. Cet ensemble appelé l'histoire des origines, c'est un prologue sans doute rédigé assez tardivement dans la Bible et qui chapeaute toute l'histoire du salut.

On restitue l'histoire du salut qui va se dérouler à partir d'Abraham par l'élection, et elle nous le resitue dans un contexte plus large qui est le fait que Dieu a voulu l'humanité dans sa dualité homme et femme, dans sa fécondité, du fait qu'Adam et Eve aient des enfants, dans le fait qu'on vit dans un monde, dans le fait que petit à petit la société invente des métiers, des artisanats, etc … C'est toute l'histoire des générations, et dans le fait aussi que cette humanité est pécheresse, c'est l'histoire de Noé, que Dieu veut déjà établir une sorte d'Alliance avec l'humanité tout entière sans encore passer par des médiateurs extrêmement précis comme Abraham et le peuple juif. Et finalement, cette humanité devient nation, population à partir de la dispersion de la tour de Babel.

Inutile de vous dire que tout cela forme un ensemble à la fois poétique, philosophique, théologique, tel qu'on pouvait essayer de l'élaborer à cette l'époque pour rendre compte de la situation de l'homme dans le monde. Ce serait très délicat de vouloir assimiler telle tour de ziggurat à la tour de Babel, cela n'a pas beaucoup d'intérêt. Ici, nous arrivons à un nouveau passage, à une nouvelle étape qui est précisément la vocation d'Abraham. Je voudrais attirer votre attention sur un tout petit détail parce que ce texte est tellement riche qu'on pourrait en parler pendant très longtemps.

Ce tout petit détail c'est celui-ci : dans l'Antiquité on a souvent noté que quand on va présenter un personnage, par exemple, les poèmes d'Homère, l'Iliade et l'Odyssée, ou des ouvrages historique, on prend soin de commencer par une sorte de description du personnage. Sa manière de vivre, s'il est marié et s'il a des enfants, éventuellement un rapide portrait physique, les habitudes et les coutumes de vie, le lieu où il vit, etc … et de temps à autre, surtout dans las poèmes de l'Iliade, décrire un personnage, cela prend une centaine de vers, ce qui rend la lecture un peu lourde, car il y a tellement de détails qu'au bout d'un moment, on s'y noie !

Ici, vous l'aurez remarqué, cela commence brut de décoffrage : "Le Seigneur dit à Abraham". On a vaguement parlé d'Abraham qui est un descendant de Térah, qui vient d'Ur en Chaldée, mais en réalité, on ne sait rien de lui. L'art du récit biblique la plupart du temps, et c'est souvent la même chose pour tous les grands personnages de la Genèse et de l'Exode, de ces grands personnages, nous n'avons aucune donnée sociale et psychologique. Nous ne connaissons pas le tempérament d'Abraham, nous ne savons pas s'il était vif, coléreux emporté, ou au contraire secondaire, nous ne savons rien de tout cela. C'est donc la personne elle-même, désignée essentiellement par son nom, qui est le centre d'intérêt. C'est quand même drôlement important car cela conditionne toute la révélation dans la tradition judéo-chrétienne. La révélation s'adresse évidemment à des individus, dans des circonstances concrètes, dans des situations parfois difficiles, avec des soucis, un tempérament, des passions, mais la révélation commence par : "Dieu parla ainsi à un tel". C'est-à-dire qu'en dehors de ce rapport où Dieu parle, tout le reste est considéré comme secondaire. C'est le cœur même de la révélation. Nous-mêmes quand nous disons que nous sommes fils d'Abraham, de ce point de vue-là, nous sommes dans la même situation : Dieu appelle. On retrouvera la même chose dans l'appel des disciples, dans le récit de la vocation monastique : c'est d'abord un appel qui s'adresse à une personne et on y va ! A partir de ce moment-là, l'appel concerne telle personne, il donne des ordres, et en général, il ouvre vers un futur : "Je ferai de toi un grand peuple". Là encore, c'est un des éléments fondamentaux de la révélation.

Comme je vous le disais au début, dans les poèmes d'Homère, ou d'un certain nombre de grandes épopées, quand on s'appesantit sur le personnage, ce n'est pas d'abord pour essayer de dire ce qu'il va devenir par la suite. Au fond, on ne s'y intéresse pas tellement, tout au plus, c'est le déroulement du récit qui va nous l'apprendre, mais on veut savoir comment il est, comment il vit. Alors qu'ici, la personne est à peine identifiée, Dieu lui a à peine parlé que déjà il projette cette personne au-delà d'elle-même vers un avenir que Dieu lui ouvre. Cet avenir, c'est ce qu'on a appelé "la promesse". Le texte que nous avons lu aujourd'hui est si fondamental, parce que c'est vraiment la première vocation et la première promesse et cela cadre de façon fondamentale l'existence de tout croyant. Chacun d'entre nous lorsqu'il y réfléchit est quelqu'un qui existe entre une vocation, un appel et une promesse. Cela peut paraître très schématique, très pauvre, cela peut paraître mépriser et négliger toute l'anecdote, et pourtant, c'est cela le cœur même de la révélation. Etre chrétien, être juif, être croyant, c'est se savoir appelé et orienté vers une promesse, vers un avenir.

Qu'en découvrant petit à petit la manière dont Dieu a construit cet avenir pour Abraham, nous nous souvenions qu'Abraham est le prototype de notre propre existence et de notre propre vie. Nous sommes tous Abraham, tous d'une manière ou d'une autre notre véritable identité, c'est d'avoir été appelés par Dieu, appelés à cette promesse, envoyés vers cette promesse qui est de le rencontrer un jour.

 

AMEN