UN FACE A FACE DE COMMUNION
Gn 2, 18-24
(6 octobre 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Elne : Création d'Ève
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I |
l y a quelques jours, un jeune frère de la fraternité a fait sa première rencontre avec des collégiens de sixième et il se trouve que l'objet de la première rencontre portait sur la première lecture que vous avez entendu : la création de la femme. Les enfants ont tout de suite réagi, principalement les filles, en disant : ah ! ah ! Monsieur, la prof de français nous a parlé de ce texte, elle nous a dit que c'était à cause de ce texte que les femmes étaient oppressées. Le jeune frère ne s'est pas laissé démonter, après avoir laissé passer les idées reçues, il a fait appel au bon sens de ces jeunes de sixième. Il leur a posé cette question : "pour vous, quelqu'un qui vous aide, vous est-il inférieur ou supérieur ?" Le résultat de cette réponse est le suivant : quelqu'un qui nous aide nous est supérieur, et ils ont donné comme exemple, les professeurs (cela doit faire plaisir aux professeurs qu'ils sont quand même bien vus pas certains de leurs élèves, comme une aide qui leur est précieuse pour grandir), les parents aussi sont là pour aider les enfants (cela fait aussi chaud au cœur pour certains parents), et puis, un peu plus original comme réponse c'est le psy. Oui, parce que le psy c'est une aide qui nous est supérieure, parce que quand on ne va pas bien, quand on est dépressif, le psy est quelqu'un qui peut nous aider.
J'ai envie de faire avec vous ce matin ce que le jeune frère a fait avec les sixièmes, c'est-à-dire de quitter les idées reçues pour essayer de mieux comprendre le sens originel de ce texte. Pourquoi ? parce que le Christ lui-même nous y invite dans l'évangile. Face à cette question des pharisiens : qu'est-il permis et que n'est-il pas permis ? le Seigneur d'une manière invariable nous renvoie aux origines, nous renvoie à la Genèse. Pour aller assez rapidement, je voudrais balayer avec vous justement les différentes traductions proposées pour ce passage : "faisons une aide qui convienne à Adam". Dans la tradition grecque, et comme les jeunes l'avaient tout à fait compris, le mot utilisé est utilisé dans d'autres passages pour Dieu. Dieu est une aide, Dieu est une aide auprès de son peuple en tant qu'il apporte le salut et sauve son peuple de la mort et de la souffrance ? "Une aide qui lui convienne", car effectivement, il ne suffit pas d'aider quelqu'un pour le sauver, encore faut-il que l'aide donnée corresponde aux besoins. C'est important ! En résumé, la tradition grecque de la Bible pour la Genèse nous rappelle que Dieu crée la femme dans le but justement d'envoyer une aide, d'envoyer quelqu'un qui sauve l'homme, quelqu'un qui correspond aux besoins de l'homme.
La tradition hébraïque nous propose une piste tout aussi très intéressante. Chez les juifs, il n'est pas tant question du salut qui correspond à ce que j'attends de Dieu, mais il s'agit plutôt d'une aide face à face. Dieu dit : je vais faire une aide pour l'homme qui soit en vis-à-vis de lui. Qu'est-ce que cela veut dire ? Pour les juifs, le face à face suppose qu'il y a une relation qui se met à exister entre deux personnes, mais que ce face à face peut être à la fois positif et négatif. Toute rencontre est ambivalente, toute rencontre est dangereuse. Ce que la tradition juive veut exprimer par cette phrase, c'est que la rencontre entre Adam et Eve peut à la fois aboutir à ce qu'il y a de plus beau, mais aussi à ce qu'il y a de plus terrible. De plus terrible, parce que la mise en face à face de deux personnes oblige à changer. Le face à face n'est pas uniquement une aide, mais c'est l'appel à prendre celui qui est en face de moi tel qu'il est, et en le prenant tel qu'il est, découvrir qu'il peut me faire grandir, qu'il peut me faire devenir autre. Mais encore face à cette problématique, je peux refuser de changer, et je fais en sorte que l'autre soit assujetti à ma propre image.
Cette difficulté de la relation et en même temps cette beauté, est exprimée par une autre tradition juive à travers un jeu de mots qui existe entre le mot "homme" et "femme", qui n'est pas rendu en français, mais qui est très bien rendu en hébreu, c'est le mot "ish" et isha". Dans le mot "ish", c'est-à-dire le mot qui veut dire "homme", il y a une petite lettre en plus qui est le "yod" et dans le mot "isha, il y a aussi une autre petite lettre qui existe et qui n'est pas dans le mot "ish". Et ces deux petites lettres complémentaires forment le mot Dieu. En fait ce que veut dire ce jeu de mots, c'est cela : l'homme seul ne peut pas représenter Dieu. La femme seule ne peut pas non plus représenter l'image de Dieu. Il faut qu'il y ait à la fois l'homme et la femme dans une rencontre, dans un face à face, dans une communion pour que l'image de Dieu dans cette communion puisse s'exprimer de la manière la plus parfaite.
Je crois que la tradition chrétienne ne dit pas autre chose quand elle rappelle que nous ne croyons pas en un Dieu solitaire, mais en un Dieu de communion. Si Dieu crée et qu'il est en face de sa création, en face de sa créature, d'une certaine manière son désir, car n'oublions pas que ce n'est pas Adam qui demande Ève, Adam, en soi, il va très bien tout seul, mais c'est Dieu qui dit : "il n'est pas bon que l'homme soit seul". Comme auparavant dans le premier récit de la création, Dieu disait à la fin de chaque jour : "Cela est bon". Or, cette fois-ci, Dieu dit : "cela n'est pas bon". Et l'homme n'est pas capable de se rendre compte que ce n'est pas bon pour lui d'être seul. Pourquoi ? Parce que Dieu veut que l'homme fait à son image puisse être lui aussi, en communion avec la création. C'est la raison pour laquelle dans un premier temps Dieu fait défiler les animaux devant Adam, et même si on peut aimer son animal de compagnie, chien, poisson et compagnie, il me semble tout à fait normal de ne pas avoir une relation pleine et entière avec un animal.
C'est là l'origine de la création de la femme. Vous voyez bien que ce que l'écrivain, ce que Dieu veut nous dire à travers ce texte, et ce que veut dire aussi l'Église à travers le fait que le mariage est un sacrement, c'est que l'amour de l'homme et de la femme "complémentaire", dit d'une manière parfaite l'amour communionnel de Dieu avec sa création.
Pour revenir, même si mon propos n'est pas exactement l'évangile, on peut dire : c'est beau tout cela, de parler de cette complémentarité entre l'homme et la femme, c'est beau de nous raconter ces histoires de jeu de mots qui existe en hébreu, c'est beau de nous donner une petite base culturelle en grec et en hébreu, mais concrètement, à quoi cela nous sert-il ? D'une certaine manière, c'est la question que posent les pharisiens à Jésus. Même si le texte dit que c'est pour l'embarrasser, nous aimerions trop souvent avoir une réponse de l'ordre comme je le disais tout à l'heure, de ce qui est permis ou défendu. Car enfin, nous savons trop dans notre vie ces difficultés que nous traversons de la relation avec l'autre, conjoint ou pas conjoint, et nous aimerions savoir : qu'est-ce que Dieu peut nous dire ? Est-ce que Dieu nous dit ce qu'il faut faire ?
La Parole de Dieu et ce que nous vivons à l'eucharistie dominicale ou quand nous lisons "chacun pour soi" la Parole de Dieu, c'est que cet exercice n'a pas d'abord pour but de nous dire ce que nous avons à faire là comme ça, à l'instant, mais à nous replonger dans le plan de Dieu, c'est-à-dire ce que Dieu veut pour nous à notre origine et à notre genèse. C'est ce que le Christ fait avec les pharisiens. Il leur répond assez rapidement : voilà, vous voulez une réponse pratico pratique et légaliste, je vous la donne, mais ce n'est pas cela le plus important. Le plus important, c'est de vous remémorer le texte des origines.
Ce matin, face à tous nos soucis, face à tous nos problèmes, pour tous ceux qui ont peut-être le cœur brisé par telle ou telle séparation et qui entendent cet évangile et ces textes, pourraient se demander ce qu'il faut en garder. Revenir comme je l'ai fait à la création de la femme, c'est nous rappeler cette chose essentielle: quand nous entendons cette phrase, "nous sommes faits à l'image de Dieu", comment la comprenons-nous ? Il faut reconnaître que très souvent nous la comprenons du côté de la puissance. Etre à l'image de Dieu, c'est posséder une certaine toute-puissance, c'est être débarrassé de ses soucis, de ses problèmes. C'est bien beau, mais nous ne sommes pas à l'image de Dieu parce que nous péchons, parce que nous passons notre temps à détruire les relations avec les autres et parce que nous sommes limités et que nous souffrons.
Mais je crois qu'aujourd'hui ce rappel de la création de la femme nous offre une autre définition de l'image de Dieu. Etre créé à l'image de Dieu, ce n'est pas être tout-puissant. Etre créé à l'image de Dieu c'est entrer en communion avec l'autre, c'est même accepter de se laisser toucher par l'autre. C'est même accepter que l'autre puisse me transformer. Adam et Ève faits à l'image de Dieu, qu'est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire, et je sais que je l'ai dit il y a quelques semaines en commentant les Éphésiens, cela veut dire que nous avons à être les uns envers les autres des lieux de conversion. Adam doit se laisser convertir par cette aide, cet appui que le Seigneur lui envoie. Et dans cette réciprocité dans cette relation qui est voulue par Dieu au début de l'humanité entre l'homme et la femme, la femme aussi doit se laisser convertir par son époux.
Frères et sœurs que ce texte de la conversion de la femme nous rappelle cette volonté première du Seigneur, que nous soyons à l'image de Dieu en étant en communion les uns avec les autres et en acceptant de se laisser convertir les uns les autres.
AMEN