DIEU N'ABANDONNE PAS SON DESSEIN DE SALUT

Gn 24, 54-67

(20 février 1996)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Palabres …  

F

rères et sœurs, avant d'entrer dans les rigueurs du Carême, je voudrais évoquer devant vous la douceur de l'Écriture. Je ne sais pas si vous avez remarqué à quel point le texte que nous avons entendu tout à l'heure est plein d'une immense douceur, d'une immense délicatesse. Cela est bien agréable. Il s'agit de la conclusion du cycle d'Abraham. Lorsqu'il arrive à la fin de ses jours, Abraham envoie son serviteur Eliézer chercher une jeune fille du pays dont il est originaire. On ne peut, en effet, pas faire épouser à Isaac une de ces cananéennes qui n'ont pas vraiment le droit d'hériter la terre puisque Dieu va précisément les en déposséder pour la donner à son bien-aimé Abraham. Eliézer arrive donc et rencontre Rebecca au puits. C'est la scène extraordinairement belle où Eliézer, conduit par Dieu Lui-même, découvre la jeune fille qu'il doit ramener pour Isaac. Après avoir quelque peu séjourné avec les frères de Rebecca, le serviteur doit s'en retourner vers Abraham. Dans le cycle d'un récit ou d'une histoire telle que celle-là, vous comprenez que la conclusion a beaucoup d'importance. C'est comme dans Blanche-Neige et les sept nains, le "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants." La chute du conte nous montre que l'histoire est bien accomplie et que le récit est arrivé à son terme. En lecteurs avertis de la Bible, nous comprenons donc ici que Dieu a mené à bien son projet.

       Dans ce texte, il faut lire, en effet, l'accomplissement du projet de Dieu. Or, comment se termine l'histoire dramatique de cet homme arraché à sa terre de Ur, à la terre des Chaldéens, arraché à sa famille (il est parti en terre promise), cet homme qui n'avait pas d'enfant et qui a failli perdre celui qui lui a finalement été donné ? Cet homme vient de perdre sa femme Sara, il n'a qu'un descendant et il attend de lui une postérité: comment tout cela se fera-t-il ? La réponse à toutes ces questions est donnée dans notre petit récit. Il est intéressant de noter la façon dont est donnée cette réponse.

       Il faut d'abord relever l'assurance qui est apportée : l'histoire va continuer. Cela paraît tout bête, mais c'est très important. L'histoire que Dieu a commencé à sceller avec Abraham va pouvoir continuer. L'Alliance scellée avec lui va se poursuivre par des alliances humaines, par l'alliance d'Isaac et de Rebecca. La "morale" de l'histoire, c'est donc qu'à partir du moment où Dieu s'est engagé, Il ne lâche jamais le projet, Il le conduit jusqu'au bout et conduit les affaires à leur terme. Il arrange les circonstances, les hasards comme une providence par laquelle Il arrive à ses fins. Il fait en sorte que continue l'histoire du Peuple de Dieu et donc l'histoire du salut de l'humanité.

       Si je vous parlais, au début, de la douceur de l'Écriture, c'est que je trouve qu'il y a, dans ce récit, une douceur et une délicatesse extraordinaires. Dans beaucoup d'autres récits, Dieu est obligé de procéder à la manière des romans de cape et d'épée, le sang y coule partout.

       Nous imaginons toujours que la condition de la femme est très rabaissée dans le milieu sémitique, qu'on ne peut connaître son fiancé avant de se marier. Or, dans ce récit, c'est exactement l'inverse. Il ne s'agit pas vraiment d'un mariage de famille, puisque au moment où Eliézer déclare qu'il doit amener Rebecca à son maître, la famille décide d'abord de la garder. Ils déclarent : "laisse-la nous encore un couple de jours ou une décade" (on retrouve ici l'esprit "marchand de tapis" caractéristique de tous ces récits). On veut encore la garder un petit moment. En réalité, ils veulent demander à la jeune fille si elle veut aller à la rencontre de ce fiancé. Je ne veux pas dire qu'il y aurait là une théologie du mariage par consentement, mais il est étonnant que la jeune fille ait à se prononcer sur son désir de partir ou non à la rencontre d'Isaac. Et elle dit oui. Cela montre que le dessein de Salut passe par une sorte de fiat de Rebecca qui dit : "oui, si Dieu m'a fait rencontrer le serviteur d'Abraham au puits, tout cela a un sens. Qu'il me soit fait selon les événements et la parole et la proposition que Dieu me fait à travers son serviteur."

       Puis vient le consentement que suit la très belle bénédiction. Les frères, cousins d'Isaac, disent à Rebecca : "Notre sœur, ô toi, deviens des milliers de myriades. Que ta postérité conquière la porte, c'est-à-dire la puissance, de ses ennemis." C'est très beau. Habituellement la bénédiction passe uniquement par les hommes, mais c'est Rebecca qui est, ici, dépositaire d'une bénédiction qui ressemble étonnamment à la promesse de Dieu à Abraham. Il lui avait dit : "En toi se béniront toutes les nations de la terre. Je bénirai qui te bénira et maudit soit qui te maudira." Sur cette jeune fille repose la même bénédiction. Autrement dit, Dieu double le tarif de la bénédiction. Isaac était déjà le fils de la bénédiction et de la promesse. Lorsque le serviteur amène Rebecca à la rencontre d'Isaac, Dieu remet cela à travers les frères de Rebecca. Il double la mise de la bénédiction. Il y a là une des lois profondes de l'histoire du salut : plus l'histoire avance, plus la bénédiction de Dieu se fait proche et intense.

       Vient enfin le moment de la rencontre. Je ne sais si vous avez remarqué combien la description se fait alors fine et délicate. C'est le soir comme au premier soir du paradis. Mais là, au lieu de se cacher devant Dieu, la jeune fille voit apparaître son fiancé dans la lumière du soir. Elle a le geste très beau de se voiler la face pour aller à sa rencontre. A travers ce geste, c'est toute la nuptialité du mystère du salut qui est évoquée. La jeune fille qui se voile la face, c'est le mystère de cette histoire qui est que maintenant encore nous ne contemplons pas Dieu. Elle va pourtant à sa rencontre de tout son cœur et dans toute la joie de se donner à Isaac. On dit simplement alors qu'Isaac la prit et qu'elle devint sa femme. Il l'aima et il se consola de la perte de sa mère. Ce n'est pas simplement qu'il avait besoin d'une sorte de consolation affective. C'est surtout le signe que tout ce qui s'était passé auparavant, notamment le fait qu'Isaac avait été engendré par Sara, devait conduire Isaac à vivre désormais le présent de Dieu dans l'amour de Rebecca.

       Voyez, frères et sœurs, comment l'Écriture, quand on la lit dans certains détails, désamorce les préjugés qu'on pourrait avoir, s'imaginant parfois qu'il s'agit d'un monde un peu sauvage et primitif dans lequel Dieu essaie de faire son chemin. Voyez surtout comment, à travers ce récit, c'est toute la dynamique du Salut qui est racontée.

       AMEN