LE DIEU DES VIVANTS

Gn 24, 10-27

(17 février 1996)

Homélie du Frère Jean Budillon 

 Hébron : tombeau des Patriarches 

N

ous avons commencé hier la lecture du chapitre vingt quatrième de la Genèse. Ce chapitre, qui constitue un tout, est hélas trop long pour qu'on puisse le lire en entier à la messe. Il faut donc rappeler le contexte du passage qui nous intéresse. Nous avons d'abord eu le sacrifice demandé par Dieu à Abraham. A suivi l'achat du terrain destiné à accueillir la tombe de Sara.

       La Bible hébraïque n'est pas divisée en chapitres, mais en sections qui portent chacune un titre. La section que nous lisons aujourd'hui porte, dans la Bible juive, le titre de "vie de Sara". Ce sont les premiers mots du chapitre vingt-trois. Alors qu'il est question de mort et d'enterrement, on a voulu, par ce titre, signifier que la vie continue.

       Malgré les apparences, la vie continue. On l'avait déjà vu avec le sacrifice demandé à Abraham, sacrifice qui avait finalement abouti à la vie d'Isaac, à sa résurrection. Abraham aurait pu penser qu'il se trouvait devant un Dieu semblable à tous les autres dieux qui sont des dieux de la mort. Mais notre Dieu est le Dieu des vivants. Il veut que nous vivions. L'épître aux Hébreux dit qu'Isaac est le premier des ressuscités. Dans la foi, Abraham a offert en sacrifice son fils unique, celui par qui Dieu lui avait promis une postérité, celui qui était dépositaire des promesses. Parce qu'il croyait que Dieu est capable de ressusciter les morts, Abraham a recouvré son fils. Ce fut un symbole, la préfiguration déjà de la Résurrection du Christ et de la nôtre.

       Parce qu'il avait désormais compris que Dieu est le Dieu des vivants, Abraham chercha, à la mort de sa femme, à acquérir un petit terrain où il puisse conserver ses ossements. Les ossements symbolisaient alors, chez les juifs, la pérennité de l'identité de la personne humaine. Garder les ossements d'un mort, c'était montrer qu'on croyait à la résurrection malgré la dissolution du corps dans la terre. La résurrection est certes possible quand bien même disparaissent les ossements, mais c'est affirmer sa foi en cette résurrection que de conserver les ossements, on trouve d'ailleurs ici l'origine du culte des reliques des martyrs de l'Église.

       Nous voyons aujourd'hui Abraham qui se soucie du mariage de son fils. Il demande à un serviteur d'aller chercher une jeune fille du pays d'où lui-même est parti. Il ne veut pas que son fils épouse une païenne cananéenne. Ce serait trahir la foi en un Dieu seul et unique.

       Le récit se terminera ainsi : "Isaac introduisit Rebecca dans sa tente. Il la prit, elle devint sa femme et l'aima et Isaac se consola de la perte de sa mère." Isaac découvre que la vie continue. Il pleurait sa mère comme un fils bien aimant, mais il découvre que la mort n'est pas quelque chose de définitif. La vie continue et elle va aboutir jusqu'au Messie.

       Une phrase mérite qu'on s'y arrête. Elle se situe au début du chapitre vingt-quatre. Elle est très importante. C'est parce qu'elle l'est qu'elle est très mal traduite dans nos Bibles … "Abraham était alors un vieillard avancé en âge" : la traduction ne veut pas dire grand-chose. L'hébreu dit en réalité : "un vieillard avancé dans les jours." Cela signifie qu'Abraham vivait deux jours en même temps : le jour présent, de la vie actuelle et le jour du Messie. Il vivait déjà les temps messianiques. On pourrait dire que les rabbins y vont un peu fort et nous racontent des histoires à dormir debout. Ils coupent les cheveux en quatre dans le sens de la longueur.

       Or, pour le malheur des détracteurs de cette traduction, et pour notre bonheur, Jésus lui-même va reprendre cette affirmation. Devant les juifs qui le prennent pour un imposteur et qui ne veulent pas le reconnaître en sa divinité, Il déclare : "Abraham votre père exulta à la pensée qu'il verrait mon jour. Il l'a vu et il fut dans la joie" (Jean, 8). Jésus s'inscrit donc dans cette façon de lire l'Écriture que nous ont transmise les rabbins. Il nous donne la garantie qu'Il s'agit là de la bonne lecture et qu'elle nous donne la clef pour comprendre à la fois le récit de la Genèse et l'affirmation de Jésus dans l'évangile de Jean.

       J'affirmais au début que ces récits de la Genèse attestent que notre Dieu est le Dieu des vivants, le Dieu de la vie, qu'Il veut que la vie continue malgré la mort. On peut rattacher cela au début de l'évangile de saint Matthieu qui nous présente les engendrements qui mènent à Jésus. Ces générations nous font remonter jusqu'à Abraham. A partir d'Abraham, la vie a commencé à refleurir en notre monde et cela devait aboutir à Jésus, le Messie qu'Abraham a vu. A la fin de sa vie, Abraham a vu le jour final où devait arriver le Messie. Il a alors compris le sens de sa vocation et de l'appel que le Seigneur lui avait adressé : "va, quitte tout." Abraham a compris que cet appel le conduirait vers le Messie, que cet appel engendrerait le Messie, il a compris que la vie serait plus forte que la mort introduite dans le monde par le péché d'Adam. Cette mort était déjà vaincue, même s'il fallait attendre la Résurrection du Christ.

Parce qu'Abraham a su dire oui à l'ordre du Seigneur, cette histoire qui a abouti au Messie et à la Résurrection, au triomphe de la vie, cette histoire a déjà commencé avec Abraham.

       AMEN