L'ABSURDE APPARENT
Gn 22, 1-19
(2 juillet 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Walcourt : Le sacrifice d'Isaac
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epuis quelques jours, nous lisons l'histoire d'Abraham dans le livre de la Genèse et voilà que nous sommes parvenus au sommet, en quelque sorte de cette histoire, au moment où Abraham vient de recevoir de façon miraculeuse un fils dans sa vieillesse un fils auquel est attaché toute la promesse de Dieu, puisque c'est par cet enfant que doivent être bénies toutes les nations de la terre, c'est à cet enfant qu'est promise une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et le sable de la mer, c'est à cet enfant qu'appartiendra la terre de la promesse. Voilà que cet enfant du miracle, cet enfant donné par Dieu, cet enfant de Dieu, Dieu demande à Abraham de le lui offrir en sacrifice, d'anéantir ainsi tout le projet de Dieu, de ruiner cette promesse sur laquelle Abraham a centré toute sa vie et vers laquelle il marche, jour après jour, ne sachant où il va, mais obéissant à la parole de Dieu. Et Abraham n'hésitera pas : puisque Dieu demande, il donne et même si apparemment cela est dépourvu de sens, c'est non seulement une demande insoutenable, non seulement c'est une action d'une cruauté atroce qui lui est demandée, mais Dieu semble se dédire, Dieu semble être incohérent avec Lui-même et anéantir cette promesse faite à Abraham sur laquelle Abraham a misé toute sa vie. Mais tout cela ce sont des considérations humaines, tout cela ce sont des réflexions de la raison. La foi c'est un attachement inconditionnel à celui qu'on aime, à celui dont on sait qu'il est le roc, qu'il est la vérité.
Et Abraham n'hésite pas. La vérité ce n'est pas ce qui lui apparaît vrai, la vérité c'est la parole de Dieu. Et si la parole de Dieu semble briser son cœur et sa vie, si la parole de Dieu semble se briser elle-même en quelque sorte, Abraham, pour autant, n'hésite pas à croire et il obéit, dans la foi.
Ce passage qui est un des plus beaux de l'Ancien Testament est une annonce de ce mystère plus extraordinaire encore, quand Dieu ne demandera pas seulement à son serviteur d'offrir son fils en sacrifice, mais quand Dieu livrera son propre Fils en sacrifice. Quand Jésus sera offert sur la croix, il n'y aura pas de bélier de substitution : il mourra vraiment. Cette mort du Christ qui nous est familière parce que nous avons entendu parler de cet évènement depuis notre enfance, est en réalité la chose la plus incompréhensible qui soit. Comment est-il possible que Dieu meure ? Comment Dieu qui est le vivant, qui est la source de la vie, peut-il mourir ? Comment Dieu qui est le don peut-Il s'anéantir ? Comment la toute-puissance peut-elle, non seulement s'incarner dans la condition d'esclave mais "s'abaisser plus encore jusqu'à la mort et à la mort de la croix" comme le dira Saint Paul qui était encore émerveillé par ce mystère qui, malheureusement, ne nous émerveille plus assez.
Là aussi, nous sommes en dehors de toute raison, de tout ce qui est raisonnable, de tout ce qui est prévisible. Oui, Dieu a accepté de mourir, Dieu a accepté d'être mis en échec, Dieu a accepté de s'anéantir pour nous sauver. Quel mystère extraordinaire ! Nous pensions, nous croirions que, pour nous sauver, Dieu déploierait sa puissance, sa force, que c'est à partir de ce dynamisme infini de vie qu'Il porte en Lui que Dieu nous arracherait à la mort et qu'Il nous transfuserait, en quelque sorte, tout le dynamisme de sa vie. Et bien non. Pour nous donner la vie, Dieu est mort. Et cet absurde apparent qu'Abraham avait vécu au mont Moriah, c'est Dieu qui le vit sur le Golgotha. Et Jésus en arrive à ce point d'irrationalité dans la situation que Lui qui est Dieu, face à face avec le Père, sur la croix s'écriera : "Père ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi m'as-Tu abandonné ?" Tout cela, si nous y réfléchissons avec notre cœur et pas seulement avec notre esprit, est insoutenable. Mais c'est là que s'accomplit le mystère, la révélation de l'amour de Dieu. C'est l'amour de Dieu seul qui donne sens à tous ces évènements. C'est parce que Dieu nous aime qu'Il nous donne tout, même sa vie. C'est parce que Dieu nous aime qu'Il va jusqu'à l'extrême de l'absurde, en acceptant de mourir et de frôler, semble-t-il, la séparation entre le Fils et le Père, au moment de la croix. C'est aussi parce que Dieu nous aime que cette mort donne la vie, parce que son amour, pénétrant de toute part l’évènement de sa mort, fait craquer les limites de cette mort, fait en quelque sorte, exploser cette mort en victoire d'elle-même. Dieu ne nous a pas guéris du dehors. Il est venu épouser notre souffrance. Il est venu prendre sur Lui notre péché. Cela aussi est incompréhensible. Et quand saint Paul dit que "Jésus a été fait péché pour nous" ces mots dépassent tout ce que nous pouvons entendre.
Qu’Abraham nous introduise dans la foi. Que Abraham nous fasse comprendre que le mystère de Dieu est quelquefois inaudible, quelquefois obscur, que notre esprit n'est pas proportionné à ce mystère de Dieu, mais que, si nous sommes fidèles dans l'obéissance et dans la foi, cette obscurité apparente, à un moment, se résout dans une lumière plus grande, à laquelle nous n'aurions jamais pensé justement parce que c'est une lumière divine et non pas une lumière à l'échelle humaine.
AMEN