LE MEURTRE D'ABEL
Gn 4, 1-15
(28 mai 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mons : église Sainte Élisabeth
Abel : retable néo-gothique
|
C |
e récit de la Genèse du meurtre d'Abel par Caïn est un texte que nous connaissons bien et nous n'y prêtons peut-être plus attention. Pourtant il n'est pas si simple que cela à comprendre car, après tout, si Dieu, par un caprice, agrée l'offrande d'Abel et refuse celle de Caïn, n'est-il pas un petit peu responsable de la jalousie de Caïn envers Abel ? Et comment comprendre la manière dont Dieu, au premier abord de façon un peu hypocrite, dit à Caïn : "Pourquoi es-tu irrité ? Pourquoi ton visage est-il abattu ?" Il sait très bien pourquoi Caïn est irrité puisqu'Il n'a pas agréé son offrande. Et quand Dieu refuse nos présents n'y a-t-il pas lieu d'être abattu ? N'est-il pas compréhensible que Caïn soit abattu ? Et Dieu continue : "Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ?" Alors, Dieu refuse l'offrande de Caïn et Il l'invite à passer outre, à relever la tête, à retrousser ses manches et à continuer à travailler avec espoir. Mais quel espoir peut-on avoir si Dieu refuse vos offrandes ? Et Dieu ajoute : "Si tu n'es pas bien disposé, le péché est déjà à ta porte." Et voilà que Caïn est renvoyé au péché parce qu'il n'a pas pris avec le sourire ou de façon tout à fait désinvolte le fait que Dieu avait refusé son offrande.
Je crois que la clé de ce texte comme de beaucoup de textes de la Bible vient de ce que dans cette littérature religieuse très ancienne, on a l'habitude d'attribuer directement à Dieu ce qui est le fait des causes secondes. Et c'est une habitude que nous avons un petit peu gardée et qui rend extrêmement difficile la solution du problème du mal. Toutes les fois qu'il nous arrive quelque chose, nous disons : "Qu'est-ce que j'ai fait à Dieu pour qu'il m'arrive ceci ?" Et nous imaginons immédiatement que tous les événements de l'histoire du monde, en particulier les événements désagréables, viennent directement de la volonté de Dieu, comme si Dieu tirait sans cesse les ficelles de cet univers. Nous avons pour excuse le fait que souvent la Bible s'exprime de cette manière-là.
Quand on dit : "Dieu agréa l'offrande d'Abel et n'agréa pas celle de Caïn" le texte attribue directement à Dieu ce qui en fait relève, non pas de Dieu, mais des causes naturelles. Cela veut dire que les efforts que Caïn et Abel ont déployés pour cultiver le sol ou pour développer son troupeau n'ont pas eu les mêmes résultats. Pour toutes sortes de raisons, il se trouve que les troupeaux d'Abel ont prospéré et que, par conséquent, Abel a pensé que Dieu bénissait son travail. Tandis que Caïn a, malgré tous ses efforts, eu du mal à tirer quelque chose du sol comme agriculteur. Les moissons ou les vendanges ont été mauvaises, alors il s'est dit : Dieu ne veut pas bénir mon travail. C'est donc dans la psychologie de Caïn, d'Abel ou de celui qui écrit le texte de la Genèse qu'on attribue indûment à Dieu ce qui, en fait, avait des causes tout à fait naturelles. A ce moment-là, nous comprenons que Dieu dise à Caïn : Relève la tête ! Retrousse tes manches ! Remets-toi au travail ! Pourquoi laisser ton visage s'abattre parce que les récoltes n'ont pas été bonnes ? Pourquoi t'irrites-tu de ce que ton frère réussit mieux avec son troupeau que toi avec tes champs ? Là tu es injuste car ce n'est pas parce que ton frère réussit bien que cela explique l'échec de tes cultures. Il faut que tu reprennes confiance et que tu te remettes au travail. "Si tu n'es pas bien disposé", c'est-à-dire si sous prétexte que tu n'as pas eu de chance, tu es jaloux de ton frère parce que lui a eu de la chance, à ce moment-là le péché est déjà dans ton cœur.
Nous comprenons alors où est le péché de Caïn. C'est un péché que nous commettons souvent qui consiste à en vouloir à ceux qui ont de la chance, à ceux qui réussissent, à eux qui, semble-t-il, sont bénis sous prétexte que nous n'avons pas eu la même chance et que nos efforts n'ont pas obtenu les mêmes résultats. Le péché de jalousie est un des plus graves contre l'amour. Il se distingue de l'envie. L'envie consiste à vouloir obtenir ce que les autres ont également. Si quelqu'un a telle faveur, nous voudrions l'avoir aussi. C'est un péché déjà parce que nous voudrions avoir sans effort ce que les autres ont obtenu. La jalousie est beaucoup plus grave parce que, sous prétexte que nous n'avons pas obtenu quelque chose, elle consiste à vouloir que les autres ne l'aient pas non plus. C'est un péché beaucoup plus négatif qui consiste à vouloir le mal de l'autre en égalité avec le mal que nous avons subi.
C'est cela le péché de Caïn. Sous prétexte que ses récoltes ont été mauvaises, il est furieux de ce que l'élevage des troupeaux de son frère Abel ait été bon. Il attribue à Dieu cette injustice. "Lui, Tu l'as béni, et moi, Tu ne me bénis pas !" Nous comprenons alors le reproche de Dieu à Caïn. C'est de mettre au compte de Dieu cette inégalité de fait entre les résultats des efforts des deux frères et d'en tirer cette jalousie. Et nous comprenons aussi pourquoi Caïn va tuer Abel. Il le tue parce qu'il va jusqu'au bout de sa jalousie sauvage qui s'est emparée de son cœur. Ne supportant pas que son frère réussisse mieux que lui, il préfère le supprimer que d'être apparemment inférieur à lui.
Je crois que ce péché de jalousie, évidemment pas avec la même violence que dans le cœur de Caïn, existe souvent dans notre cœur. Il est fréquent que nous prenions ombrage de ce que certains de nos frères ou de nos compatriotes aient tel ou tel avantage que nous n'avons pas. Et à la limite, nous aimerions mieux leur supprimer cet avantage plutôt que d'accepter une certaine inégalité ou infériorité.
Il faut purifier notre cœur de ce péché car il est incompatible avec l'amour. Si nous aimons nos frères, nous devons nous réjouir de tout ce qui leur arrive de bien. Nous devons être heureux de toutes les bénédictions qui remplissent leur vie. Nous avons le droit de souhaiter que notre vie à nous soit aussi bénie, mais sans vouloir que ce soit toujours donnant-donnant, à égalité. Il n'est pas nécessaire et il n'est pas raisonnable de vouloir que nous ayons tous la même chose. Les uns ont telle qualité, mais nous en avons d'autres. Les uns ont tel avantage, mais nous en avons d'autres. Nous devons savoir être heureux de ce que nous sommes et être heureux de ce que sont nos frères, même si ceci n'est pas toujours exactement semblable et s'il y a des domaines où ils l'emportent sur nous.
Que Dieu nous apprenne à aimer avec toutes les conséquences que cela doit avoir dans notre cœur et dans notre vie.
AMEN