LE MENSONGE DE SATAN
Gn 2, 7-9 et Gn 3, 1-13
(21 février 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Aix-la Chapelle : Le tentateur
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rères et sœurs, dans les textes que nous venons de lire, en tout cas dans le texte de la Genèse, celui de la tentation d'Adam, au premier Paradis et le texte de l'évangile, la tentation du Christ au désert, le personnage qui s'offre à nous, comme au premier plan, c'est Satan, Satan présenté à nous comme tentateur. Et si vous le voulez, je voudrais réfléchir avec vous quelques instants sur ce qu'est la tentation. Et pour cela, je voudrais me référer à l'évangéliste saint Jean qui nous parle lui aussi de Satan, non pas dans un récit parallèle de la tentation au désert, mais d'une manière plus générale. Or, il use de deux qualificatifs pour désigner Satan qui me semblent tout à fait caractéristiques et décisifs sur la méthode que Satan utilise pour nous tenter. Saint Jean dit : "Il est menteur et père du mensonge", et il nous dit : "Il est homicide, assassin dès l'origine" (Jean 8,44).
Satan, quand il nous tente, est un menteur, mais d'une façon assez subtile, car il ne se contente pas de nous dire des choses fausses. Il mélange habilement le vrai et le faux de telle sorte qu'une part de nous-mêmes se sente concernée et subrepticement se trouve entraînée vers un aspect qui, lui, est le contraire de la vérité. C'est dire que la façon dont Satan ment fait de lui un être pervers, il ne se contente pas de dire le faux, il le dit sous la forme du vrai, et plus encore mélangé au vrai. Si vous le voulez, réfléchissons un petit peu aux deux textes que nous venons de lire.
Dès le départ, quant Satan s'adresse à Ève, à la femme, il lui dit : "Alors Dieu vous a interdit de manger des arbres du jardin !" Dieu n'a pas interdit de manger des arbres du jardin, Il a interdit de manger de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Il y a déjà là un glissement subreptice de quelque chose d'authentique, (il y a eu une interdiction de Dieu) mais cette interdiction, Satan l'étend à tous les arbres alors que Dieu n'a jamais dit cela. D'ailleurs cette première fois, Eve redresse les propos de Satan. Mais il va continuer et il dit : "ce n'est pas vrai, vous ne mourrez pas si vous mangez de l'arbre de la connaissance du bien et du mal", et effectivement, physiquement parlant, Adam et Ève ne sont pas morts, ils ne sont pas tombés raides parce qu'ils ont désobéi. Dieu parlait d'une autre mort, d'une mort intérieure, plus exactement du fait qu'en désobéissant, Adam et Ève perdaient le sens de leur vie, perdaient leur identité.
Et c'est là que nous nous approchons du mensonge le plus profond de Satan. Il va laisser entendre à l'homme que la dépendance dans laquelle il se trouve à l'égard de Dieu est une dépendance arbitraire, Dieu commande pour le plaisir de réduire l'homme en servitude, en esclavage. Effectivement l'homme est dépendant de Dieu, il est dépendant en tant que créature, c'est-à-dire en tant que Dieu est sa source, la source de sa vie, la source de tout ce qui a signification pour lui. L'homme ne peut pas vivre, être heureux, être lui-même si ce n'est dans l'alliance avec Dieu, cette alliance qui est effectivement une dépendance puisque c'est Dieu qui a façonné l'homme, qui l'a créé, qui l'a orienté, qui a donné sens à sa vie. Et Dieu a dit à l'homme de ne pas manger du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, (il s'agit, bien entendu, d'une manière symbolique de parler) c'est-à-dire Dieu a dit à l'homme qu'il n'était pas le maître qui décide ce qui est bien et ce qui mal, parce que l'homme n'est pas créateur, il se reçoit de Dieu et il reçoit donc le sens de sa vie et il reçoit donc de Dieu ce qui est le bien c'est-à-dire l'épanouissement, le bonheur de sa vie, et ce qui est mal c'est-à-dire ce qui est la mort de son existence et de son identité. S'il est vrai donc que l'homme dépend de Dieu, cette dépendance n'est pas tyrannique, Dieu ne commande pas pour le plaisir de commander et d'obliger l'homme à se prosterner devant Lui comme une créature qui serait en quelque sorte anéantie, réduite en esclavage. La dépendance, c'est une dépendance vitale, c'est une dépendance qui donne sens, qui donne vérité, c'est la dépendance de celui qui reçoit par rapport à Celui qui lui donne.
Plus profondément Dieu a proposé à l'homme non seulement un sens pour sa vie, mais une communion d'amour avec Lui. Dieu a créé l'homme non seulement pour qu'il soit un homme, mais pour qu'il partage la vie, le bonheur, la substance même de sa vie divine, Dieu a appelé l'homme à communier en Lui, et quand on communie par amour avec quelqu'un, on est nécessairement dépendant de l'être aimé, on ne peut pas aimer sans dépendre de l'être qu'on aime pour son bonheur, car si nous aimons, nous avons besoin pour être heureux de la réponse d'amour de l'être aimé. Il est donc bien vrai que l'homme est dépendant de Dieu. Mais, vous voyez, il y a un abîme entre cette dépendance qui donne sens et plus encore cette dépendance de communion d'amour, d'intimité, cette dépendance de l'aimé par rapport à celui qui l'aime ou de l'amant par rapport à celui qu'il aime. Il y a un abîme entre cette dépendance structurelle, constitutive, qui nous fait nous-mêmes, qui est la source de ce que nous sommes et de tout notre épanouissement, il y a un abîme entre cette dépendance et puis la caricature que serait la dépendance de l'esclave par rapport à son maître, la dépendance de celui qui est arbitrairement obligé à faire n'importe quoi pour le plaisir de l'humilier et de le mettre sous sa possession et sa domination.
Alors Satan glisse imperceptiblement d'une dépendance réelle, celle qui est vraie, à cette dépendance caricaturale qu'il présente à l'homme. Et son habileté va être plus grande encore car le dessein de Dieu, c'était que, par amour, par communion, par participation dans la vie et la tendresse, l'homme devienne Dieu, devienne semblable à Dieu, que l'homme reçoive la vie de Dieu qu'il devienne Dieu. C'est cela le plan de Dieu en créant l'homme, c'est de l'appeler à entrer dans sa vie, à faire partie de sa famille, à être son enfant bien-aimé, son fils comme Jésus est parfaitement le Fils. C'est cela le plan, de toute éternité, de Dieu. Et Satan, que va-t-il dire à Ève ? "Vous serez comme des dieux !" Il dit exactement ce que Dieu a voulu, seulement il le change complètement de sens : "vous serez comme des dieux, non pas avec Dieu, mais sans Dieu, à la place de Dieu, vous serez comme des dieux en éliminant Dieu, en faisant sauter ce verrou pour être seul maître de votre vie, de son orientation, de son sens, du bien, du mal, pour décider par vous-mêmes ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est votre bonheur". Voilà le mensonge de Satan, subtilement il utilise non seulement les paroles que Dieu a dites à Ève et à Adam, mais le plan le plus profond du cœur de Dieu, il l'utilise en le transformant, en le niant, en le renversant. Et ainsi il nous séduit en nous faisant croire ce qui n'est pas, en donnant consistance à l'illusion, en donnant apparence de vérité à ce qui n'est que fausseté.
Et il agit de la même manière avec Jésus. Remarquez bien que Satan ne propose pas à Jésus de faire des choses mauvaises, il propose à Jésus de sauver les hommes au rabais, de sauver les hommes d'une manière qui est en réalité celle de l'imagination de Satan et celle aussi souvent de l'imagination des hommes. Il propose à Jésus de sauver les hommes par un acte ou plusieurs actes de toute-puissance, il propose de sauver les hommes en les séduisant, en se jetant du haut du Temple. Il propose de sauver les hommes en subvenant à leurs besoins, en leur donnant à manger du pain, en transformant les pierres pour que tout le monde puisse enfin trouver sa subsistance, il propose de sauver les hommes par le pouvoir en les faisant marcher en quelque sorte en rang et de force vers leur propre salut, il propose un salut qui n'est pas le Salut de Dieu et qui d'ailleurs ne peut pas sauver, car on ne sauve pas les hommes en les faisant marcher de force vers un bonheur qu'on a préfabriqué pour eux. Nous connaissons ce genre de salut totalitaire qui a été prôné il n'y a pas si longtemps par plusieurs philosophies et plusieurs états dans notre monde.
On ne sauve pas les hommes de cette manière. La vraie manière, la seule manière, celle de Dieu, c'est de sauver les hommes de l'intérieur, en se glissant au cœur le plus profond de leur vie, en prenant sur soi non seulement l'intériorité de l'homme, mais les abîmes de l'homme, en allant jusqu'au plus profond de leur souffrance et de leur péché et en apportant là la guérison c'est-à-dire l'amour. Et c'est pour ça que Jésus refuse la tentation de Satan, mais au fond cette tentation était très habile, c'est ce que, nous, nous aurions imaginé, si nous étions à la place de Jésus, pour sauver les hommes : nous aurions fondé des partis politiques, nous aurions institué un état tout puissant, nous aurions fait intervenir le marketing et la publicité, nous aurions envoyé partout des circulaires, nous aurions organisé la distribution des vivres pour les peuples affamés, etc … C'est ainsi que nous aurions pensé le salut de l'humanité, c'est ainsi que nous le pensons tous les jours d'ailleurs. Mais Dieu ne nous sauve pas de cette manière-là.
Et donc Jésus sait démasquer le mensonge du démon. Mais remarquez l'habileté de Satan, quand il voit que Jésus lui répond en citant la Bible, il se met à la citer lui aussi. Jésus a dit : "L'homme ne vit pas seulement de pain", et Satan Lui dit : "Dieu enverra ses anges pour te prendre dans les mains", il cite les psaumes, il les connaît aussi bien que Jésus. C'est toujours le même mensonge pervers qui consiste à transformer subtilement une vérité, en tout cas apparente, pour la dynamiter de l'intérieur en la remplissant de mensonge.
Et c'est ainsi que Satan est homicide, car qu'est-ce que la mort, sinon le renoncement à notre vérité la plus profonde. Mourir n'est pas seulement cesser de respirer, ce n'est pas simplement que nos organes cessent de fonctionner, mourir c'est perdre notre vérité, notre identité profonde. Nous sommes morts le jour où nous avons renoncé à être nous-mêmes, c'est-à-dire à être ce que Dieu veut que nous soyons, ce pourquoi Dieu nous a faits, c'est cela la mort véritable, la mort du péché, la mort éternelle, c'est cela la mort dont Satan est mort et dont il ne peut pas se délivrer et dont il ne peut pas se consoler. Et c'est pour ça qu'il veut que nous mourions comme lui parce que la mort est contagieuse, cette mort qui est celle du néant.
Frères et sœurs, que ce temps du Carême avec le Christ, consiste pour nous à affronter Satan au cœur de notre vie, c'est-à-dire à démasquer toutes les fausses vérités, toutes les perversités, tous les mensonges qui habitent notre cœur pour nous ramener à cette humble vérité qui est ce que nous sommes vraiment avec nos limites, nos pauvretés, nos faiblesses, notre péché même, mais cette vérité de nous-mêmes qui est aussi que nous sommes aimés de Dieu, enfants de Dieu, sauvés par Lui, appelés par Lui à partager sa vie, à entrer dans la communion de son cœur, l'éternelle communion d'amour et de joie qui est celle du Père, du Fils et de l'Esprit.
AMEN