LA CRÉATION DE LA FEMME

Gn 2, 18-25

(24 mai 1991)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 

 

Autun : Musée Rolin 
Ève 

O

n dit souvent que la femme est inférieure à l'homme puisqu'elle a été tirée de lui. Saint Paul est le premier à avoir dit cette bêtise-là parce que ce n'est pas du tout le sens du texte de la Genèse. Il n'est pas du tout dit que la femme est inférieure à l'homme mais au contraire qu'elle est son égale. Quand Dieu cherche quelqu'un qui puisse être une vraie compagnie pour l'homme, Il regarde du côté des animaux, mais ils sont inférieurs à l'homme et par conséquent, ils ne peuvent pas être des compagnons de l'homme au sens fort. C'est pourquoi l'homme les nomme, leur donne un nom, ce qui est une façon de marquer sa domination et sa supériorité. Dans l'Ancien Testament, le nom c'est la réalité profonde de la personne, de la personnalité de l'être. Donner un nom c'est mettre la main sur cette réalité profonde de l'autre. C'est pourquoi Dieu ne donne jamais son Nom quand on le lui demande pour que l'on ne mette pas la main sur Lui. Par contre, Dieu change le nom des hommes qu'Il aime. Il transforme Abram en Abraham, Il transforme Jacob en Israël. Et Jésus transforme Simon en Pierre. Donc l'homme est supérieur aux animaux.

       Par contre, quand il va rencontrer sa femme, il dira : "Celle-là est l'os de mes os". Elle a la même chair que moi. C'est mon égale. C'est pourquoi il ne la nomme pas. Le texte mal traduit dit : "Celle-ci sera appelée "femme" car elle fut tirée de l'homme." Or c'est un jeu de mot. Femme se dit "ischa" et homme se dit "isch". C'est donc un même nom pour l'homme et la femme, mais mis selon le cas au masculin ou au féminin. C'est justement une manière de souligner l'égalité de la femme et de l'homme. Et si la femme est tirée de la chair de l'homme, c'est bien pour montrer qu'elle est faite avec la même substance que lui et qu'elle lui est donc totalement égale. J'ajouterais même, et là je dépasse un petit peu le texte de la Genèse, que cette chair de l'homme qui a été choisie pour façonner la femme, c'est la chair de son côté. C'est donc la chair proche de son cœur, proche de son amour. Et ceci nous introduit tout de suite à la remarque dite ensuite : "L'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme."(Il s'attachera par amour à sa femme) "et ils deviendront une seule chair!" Une seule chair, c'est à la fois une allusion à l'union sexuelle et en même temps, pour des hébreux, la chair désigne l'être tout entier. Cela veut donc dire un seul être, une seule personne. L'homme et la femme sont appelés à n'être qu'un seul être. C'est bien la communion d'amour qui est ainsi donnée comme but à la création de la femme et à l'union de l'homme et de la femme.

       Et il est remarquable que ce texte ne fait aucune allusion à la procréation. Tous les textes anciens, de quelque civilisation ou religion qu'ils soient, y compris ceux de la Bible, justifient toujours le mariage par la procréation. C'est en vue de mettre au monde de nouveaux enfants de Dieu que l'homme et la femme s'unissent. Et bien, ici, on ne nous dit pas cela. Ce texte considère que l'union de l'homme et de la femme trouve son accomplissement, sa signification dans la communion d'amour qui fait qu'ils seront une seule chair c'est-à-dire une seule personne, un seul être en deux êtres. Voici donc quel est l'enseignement profond de ce texte sur la création de la femme. Vous voyez à quel point nous sommes loin de l'idée d'une inégalité entre l'homme et la femme ou d'une supériorité de l'homme sur la femme. Bien au contraire. La suite du texte nous dira que c'est le péché qui a provoqué l'inégalité entre les sexes.

       Après qu'Ève ait succombé à la tentation du serpent et qu'Adam ait participé à ce péché, Dieu dira à la femme : "Ta convoitise te poussera vers ton mari". Non pas ton amour mais ta convoitise, par conséquent à la fois ton désir et ta coquetterie, "et lui dominera sur toi". Et l'homme fera peser sa possessivité sur la femme. Donc l'inégalité des sexes, qui fait que l'un vient avec domination et force et l'autre avec séduction et ruse, est le fruit du péché et non le fruit du dessein créateur de Dieu. Dieu avait créé l'homme et la femme pour qu'ils soient égaux dans une communion d'amour mais le péché a produit entre eux cette méfiance, cette séparation, cette rupture qui fait que l'un va asseoir sa personnalité en dominant sur l'autre, et l'autre, se sentant peut-être plus fragile et plus faible, essaiera de se concilier la puissance de l'homme par la séduction.

       Cette séparation de la communion d'amour entre l'homme et la femme est symbolisée, dans la Genèse, par le fait qu'ils se fabriquent des vêtements. Le texte nous dit : "Quand ils étaient nus, l'homme et la femme n'avaient pas honte l'un devant l'autre." Ce n'est pas une question de pudeur. Il est question de honte, c'est-à-dire de cette crainte d'être à découvert devant l'autre, d'être entièrement remis entre les mains de l'autre. L'homme et la femme n'avaient pas peur que l'autre sache tout de soi-même. C'est pourquoi la nudité est une transparence. C'est l'état paradisiaque où l'on n'a rien à cacher parce qu'on n'a pas à se défendre. Dès que le péché intervient, l'homme a peur de la femme et la femme a peur de l'homme et ils se font des vêtements, c'est-à-dire des masques pour que l'autre ne puisse pas pénétrer dans son intimité, pour avoir quelque chose qui lui appartienne en propre et qui échappe à l'incursion et à la domination de l'autre. C'est donc bien le péché qui a déséquilibré la confiance, la transparence, la communion qui existait dans l'amour entre l'homme et la femme et qui était le dessein que Dieu avait voulu pour ses deux créatures qui, dans leur réalité et leur communion mutuelle, réalisaient l'image même de Dieu.

       AMEN