L'ARBRE DE LA CONNAISSANCE

Gn 2, 4 b-17

(23 mai 1991)

Homélie du Frère Michel MORIN 

 

Gannat : l'Arbre de Vie 

C

ette espèce de démon ne peut sortir que par la prière !" Nous passons peut-être beaucoup de temps à prier sans que nos démons soient chassés, et l'on se demande bien quelle est la vérité de cette parole de Jésus. Or dans cette phrase, il ne s'agit pas d'abord de l'exercice de la prière, du nombre de dizaines de chapelet que l'on peut réciter quand on a de grosses tentations. Ici, la prière c'est la disposition fondamentale de l'homme face à Dieu. C'est pourquoi Jésus peut dire : "Tout est possible à celui qui croit !'' Il s'agit donc de la prière comme acte de foi en Dieu, comme reconnaissance que Dieu est Dieu et que je suis homme, créature de Dieu. Alors, ne perdons pas notre temps dans de multiples prières comme les païens, mais passons plutôt notre temps à nous disposer, en tant que créatures, dans la reconnaissance que Dieu est Dieu. Et vous verrez, les démons ont beaucoup plus peur de la foi que de la multiplication des prières.

       C'est d'ailleurs cela un des messages du premier texte, lorsque Dieu place l'homme dans l'abondance de son amour sous le terme imagé de Paradis, l'abondance de son amour signifiée par le don sans limites de la création, signifiée aussi par l'utilisation que l'homme peut faire de tout ce qui est sur la terre. C'est le commandement de Dieu. Le commandement de Dieu ce n'est pas : "Tu ne feras pas ceci !" C'est : "Tu peux manger de tous les arbres du jardin !" Voilà le commandement de Dieu. Voilà la disposition que Dieu demande à l'homme dans la création. La création, le cosmos, la vie, les choses, son propre corps, tout ce que nous sommes, tout ce qui est de l'ordre de la création, tout ceci, l'homme peut en manger sans réticence, sans crainte, sans restriction, sans peur. Mais simplement Dieu dit comme conséquence, comme corollaire : "Il y a un arbre, celui de la connaissance du bien et du mal, celui-là tu n'en mangeras pas, parce que quand tu en mangeras, tu mourras." Cette défense est seconde. L'enfant peut jouer dans toutes les pièces de la maison, mais qu'il fasse attention à la porte qui descend dans la cave. C'est tout. C'est l'expression même de l'immense liberté que Dieu donne à l'homme. Et l'interdiction de toucher à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, n'est pas une interdiction au plan négatif Ce n'est pas une contrainte coercitive, ce n'est pas du légalisme : "Tu ne passeras pas au feu rouge". Si la Bible n'était que cela, on pourrait la refermer et connaître son code de la route. C'est une interdiction qui est une défense, mais une défense de la vie, c'est une défense positive. Dieu donne à l'homme de se défendre contre ses prétentions de le refuser en tant que Dieu, de se prendre lui-même pour Dieu, de se détacher de la foi en Dieu, de la reconnaissance que Dieu est Dieu et que lui est une créature dans la création. Il ne s'agit donc pas d'une interdiction, il s'agit d'une sorte de sacramental, de signal, de signe qui est destiné à rappeler à l'homme qu'il est créature et qu'il doit rester tout le temps en amitié, en adoration, en prière devant Dieu.

       Cet arbre de la connaissance du bien et du mal, ce n'est pas que Dieu connaît par avance tout le bien qu'on va faire ou tout le mal que l'on fait. Non ! Cela c'est de la mathématique. Cette connaissance du bien et du mal signifie que Dieu seul donne les valeurs à l'homme, est créateur des valeurs de l'homme. Dieu seul est la cause du bien de l'homme. C'est tout ce que cela veut dire, pas autre chose. Et devant ce signe qui est au milieu du cosmos, à l'intérieur de l'homme (car toute cette description d'abondance et de luxuriance de végétation, de fleuves et d'arbres, ce n'est qu'une grande fresque imagée de l'historicité et de la vérité qui est au cœur de l'homme, car le Paradis terrestre, il est au cœur de l'homme), il y a au cœur de l'homme cette réalité qu'il est créature. A partir du moment où il refuse d'être créature, il touche à l'arbre du bien et du mal, mais s'il touche, il atteint sa propre vie, c'est-à-dire il rompt avec le principe de sa vie qui est de croire en Dieu, qui est de reconnaître que Dieu est créateur. Et à ce moment-là, il s'engage et s'enferme dans une spirale de mort, de rupture d'avec Dieu.

       Voilà ce que veut dire très succinctement cette image de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal. Dieu seul est maître du bien. Mais lorsque l'homme veut acquérir seul ce Bien, il s'engage dans le mal. C'est exactement à cela que correspond quasiment étape par étape la parabole de l'enfant prodigue. Dans la maison du Père, il peut tout faire, jouir de tout, manger et boire autant qu'il veut, faire la fête le jour et la nuit. Mais la chose à laquelle il ne doit pas toucher, c'est de s'approprier une part de l'héritage. A partir du moment où il s'approprie une part de l'héritage il s'engage dans un processus de mort et il termine dans une vie de cochon. C'est le Christ qui vient guérir en nous cet orgueil de vouloir être seul, sans Dieu, et ceci est en nous plus pernicieux que nous pensons même quand nous professons notre foi. Est-ce que nous vivons dans la logique de notre foi ou passons-nous notre temps à nous approprier tel ou tel bien tout en disant qu'on aime ? Quand l'homme s'approprie un bien pour le faire sien, ce n'est plus un bien, cela est devenu un mal parce qu'il est séparé de la source et ainsi l'homme rompt avec l'héritage indivis de l'amour, de la bonté, de la tendresse et de la liberté de Dieu.

       Jésus est venu prendre l'épileptique, le malade, celui qui était dans un état de mort et Il l'a relevé. Il est venu vers lui pour être l'Arbre de vie, celui qui annule ce geste négateur de l'homme, ce geste qui nie, dans l'homme, le fait qu'il soit créature, qu'il soit "de Dieu" et qu'il soit "pour Dieu". Que cette eucharistie nous relève et nous redonne vraiment ce sens profond de notre très grande liberté dans la libéralité des dons de Dieu, simplement en nous souvenant, et c'est cela notre vie, que Dieu est toujours Dieu.

       AMEN