DU MAL, DIEU TIRE LE BIEN
2 S 12, 15 b-25
(12 février 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Rome : David implorant son pardon
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e vais m'arrêter la première lecture, celle du livre de Samuel qui marque un tournant dans la vie de David. Nous avons lu ces jours derniers le péché de David, qui non seulement a pris la femme d'Urie, mais pour avoir les mains libres, a fait tuer Urie. Nous voyons David faire pénitence pour essayer d'obtenir de Dieu, le pardon et la vie de l'enfant. Ce texte est assez étrange car il semble nous présenter la pénitence de David comme un marchandage. Tant que l'enfant est vivant, il jeûne, il pleure, pour essayer d'obtenir la grâce, la vie de l'enfant, mais "maintenant qu'il est mort, pourquoi jeûnerai-je, cela ne sert plus à rien" ? Autrement dit, il semblerait que le jeûne de David n'avait pas d'autre but que d'obtenir quelque chose de Dieu. Et puisque Dieu n'a pas obtenu sa prière et sa supplication, il cesse de faire pénitence, il cesse de jeûner, il se lève, il se parfume, il mange, il console Bethsabée et il va même lui donner un nouvel enfant.
Derrière ce texte qui fait preuve d'une spiritualité encore un peu primitive, donnant, donnant, il y a pourtant quelque chose d'important qui nous est dit. Certes, le péché de David se manifeste comme ayant des conséquences. Tout péché n'est pas simplement un manquement à un commandement, et Dieu sait que le manquement de David fut grave, mais il entraîne aussi avec lui un certain nombre de conséquences. Ici c'est symbolisé par la mort de l'enfant. Nous ne pensons pas souvent à cet aspect, nous considérons souvent nos fautes comme une culpabilité, et nous ne pensons pas souvent que nos fautes ont des conséquences, qu'elles abîment quelque chose, qu'elles cassent quelque chose dans les autres et en nous-mêmes. Il y a dans le péché, une force de mal, une puissance de mort qui n'est plus simplement le fait de notre culpabilité et éventuellement du pardon de Dieu, mais qui est comme une sorte d'enchaînement du mal sur lui-même.
C'est ce qui explique que le péché d'Adam n'avait pas seulement besoin d'être pardonné, mais qu'il avait cassé quelque chose dans l'homme, dans l'humanité, dans les rapports de l'homme avec ses semblables, dans les rapports de l'homme avec Dieu, dans les rapports de l'homme avec le monde. C'est ce que nous appelons le péché originel qui n'est pas simplement une sorte d'injustice dans laquelle Dieu ferait payer aux enfants le péché de leurs parents, en l'occurrence, ferait payer à l'humanité le péché d'Adam, mais une sorte d'engrenage du mal qui est comme un héritage, qui n'est pas une punition de Dieu mais qui est l'efflorescence du mal par le mal. En même temps, nous voyons dans ce récit le fait qu'après la mort de l'enfant qui était issu du péché de David et Bethsabée, David va donner un nouvel enfant à Bethsabée, et Dieu pardonne. Dieu qui a laissé le mal produire ses fruits, va intervenir et Salomon sera le fils de David et de Bethsabée, l'ancêtre du Christ, le roi par excellence, celui qui construira le temple, celui qui sera le roi sage auquel seront attribués de nombreux livres de sagesse dans la Bible, celui qu'on appelle la Sagesse de Salomon, aussi les Proverbes de Salomon, et aussi, on lui attribuera le livre de Qohélet, appelé aussi l'Ecclésiaste. C'est donc une figure grandiose, une figure positive que celle de Salomon, et nous voyons là que Dieu ne laisse pas le mal seul produire ses fruits, Il va intervenir pour que la bénédiction se substitue au mal.
C'est une constante dans l'Ancien Testament, qui est fort importante pour nous, c'est que même quand l'homme désobéit à Dieu, même quand l'homme pèche, Dieu ne se contente pas de laisser le mal proliférer, Il va intervenir pour retourner la situation que le péché de l'homme a créé. C'est la même chose qui s'est produite quand les juifs ont voulu avoir un roi, un roi dont Samuel leur a dit qu'il était une sorte de négation de la royauté de Dieu sur son peuple, et Saül a été l'exemple de ce roi que les juifs ont voulu contre la volonté de Dieu, et qui finalement s'est révélé être un roi fou, un roi pervers, meurtrier. Mais au-delà de ce péché du peuple qui s'est détourné de Dieu en recherchant des secours proprement humains, comme toutes les autres nations, Dieu va récupérer la situation et faire de David le roi selon son cœur. C'est de lui que naîtra le Messie qui sera le roi par excellence et le Sauveur.
C'est la même chose qui s'est produite à propos du temple. Les juifs ont voulu avoir un temple pour matérialiser la présence de Dieu et Dieu a commencé par refuser en leur disant : "Ai-je besoin d'une maison parmi vous, ne suis-Je pas présent d'une autre manière comme Je l'ai été parmi vous au désert, alors qu'il n'y avait ni temple, ni palais, ni stabilité. Et pourtant, Je vous ai accompagné tout au long de votre marche dans le désert". Et quand David conçoit le projet de construire un temple, Dieu lui dit par la bouche du prophète Nathan qu'Il ne veut pas de temple. Mais les juifs vont s'entêter et vouloir construire un temple, et Salomon le construira, et Dieu acceptera finalement ce temple qui pourtant au départ était une sorte de négation de la spiritualité de la présence intime et immatérielle de Dieu parmi son peuple. Il fera du temple de Jérusalem, le lieu de sa Gloire, et Il fera de Jérusalem le lieu de la rencontre des hommes avec Dieu.
Il en est ainsi tout au long de l'histoire. Chaque fois que les hommes se détournent de Dieu pour chercher des réalisations plus humaines, plus à leur portée, Dieu le leur refuse, et puis devant l'entêtement des hommes, Il accepte et Il retourne la situation, en retirant en quelque sorte de la royauté, du temple, un bien plus grand que celui que les hommes avaient cherché.
Et ce sera de la même manière qu'envoyant un Messie à son peuple, et devant le refus de ce peuple de l'accepter, qu'ils iront non seulement jusqu'à renier, mais jusqu'à crucifier, de cette croix du Christ, de cette mort du Christ, de ce supplice du Christ, naîtra le pardon véritable.
Ceci est important pour nous, comprenons que ce n'est pas notre jeûne, notre pénitence ni notre regret qui compte, ce n'est pas cela qui modifie le cours de l'histoire, mais Dieu Lui-même est capable de retourner le mal que nous avons fait pour en tirer un plus grand bien, et sachons nous préparer à vivre ce carême non pas comme une sorte de marchandage avec Dieu, en lui disant, je te donne ma pénitence, donne-moi en échange ton pardon, mais comprenons que le pardon vient de la grâce pure de Dieu, et que c'est Dieu seul par son mystère infini de miséricorde et de puissance est capable de retourner toute situation et de nous donner le bien là où nous n'avons su faire que du mal.
AMEN