L'ÉLECTION EST UNE GRÂCE ET UN DON

1 S 31, 1-7

(12 juillet 2001)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

rères et sœurs, en écoutant tout à l'heure le livre de Samuel, cette mort terrible de Saül, je ne sais pas si comme moi, vous avez eu cette réaction de révolte devant l'injustice. Saül avait été choisi comme roi, il s'est battu pour qu'Israël résiste à la pression des Philistins, et puis il avait reçu l'onction de Samuel, il avait satisfait à tous les règlements administratifs de la royauté naissante. Et voilà qu'un jour il a posé un tout petit acte, presque rien, un jour en allant au combat, alors que Samuel avait décrété qu'il ne fallait pas y aller, et que normalement les hommes devaient jeûner, Saül par mégarde, prend son bâton de marche et pique du miel dans un essaim d'abeilles sauvages, et mange ce miel. Il a enfreint un ordre de Dieu et à partir de ce moment-là, Saül vit sous une sorte de malédiction permanente qui est à la fois, il faut bien le dire, une folie de la persécution puisqu'il se déchaîne contre David en qui il voit un rival redoutable, et puis en même temps, une sorte de syndrome de l'échec parce qu'à la fin, quand il livre bataille à Beth-Shéan, il voit très bien que les chances ne sont pas de son côté mais il livre quand même bataille. Il en résulte cette mort terrible, il voit qu'étant blessé, il va tomber aux mains des ennemis, il ne le veut pas, il demande à son écuyer de le tuer. Mais celui-ci dans un dernier geste n'ose pas toucher au roi qui a été choisi par Dieu et c'est donc Saül lui-même qui est obligé de se donner la mort.

       C'est un destin tragique, parce que son règne n'avait pas si mal commencé, il était choisi par Dieu, il avait reçu l'onction de Samuel au début, il suivait à peu près les indications du prophète, et puis tout à coup la situation se renverse. Vous imaginez le nombre de considérations que cela peut amener sur la prédestination parce qu'évidemment la prédestination à de moment-là c'est une sorte de décret divin qui décide que Saül sera perdu, prédestination dans ce cas-là d'autant plus paradoxale et un peu insupportable qu'au début, la prédestination allait dans le bon sens et après, elle part dans le mauvais sens. Donc, Dieu changerait d'avis ? Donc, Dieu à certains moments serait pour, et puis contre ? Evidemment, si c'était cela, le destin de Saül serait le destin le plus terrible. C'est vrai qu'il y a là un problème terrible de voir qu'un homme qui a été choisi par Dieu, qui a réellement servi le dessein de Dieu, parce que Saül a quand même commencé à libérer Israël du joug Philistin, ce n'était pas une petite affaire à l'époque, et tout d'un coup ce pauvre Saül est tombé dans une sorte de déréliction, d'abandon, et tout se passe comme si Dieu l'avait abandonné.

       Je crois, et ce n'est pas pour sauver le texte sacré, qu'il y a un petit élément assez important et qui nous donne un peu la note de cette énigme. Il y a une sorte de réticence fondamentale de Saül au plan de Dieu. Ce qui se passe dans la royauté de Saül telle qu'elle nous est présentée dans le livre de Samuel, c'est le fait que Saül " ne croit pas à la grâce". Il est d'abord choisi parce qu'il est plus costaud que les autres, il est choisi quand même un peu contre la volonté de Dieu qui ne veut pas d'un roi sur Israël, mais il arrive quand même à s'imposer, et puis, à certains moments, il a une sorte de jalousie terrible vis-à-vis de tout son entourage avec ce souci de manifester que l'autorité vient de lui et de lui seul. Il y a chez Saül une sorte d'attitude ambiguë vis-à-vis de la grâce, au fond je crois que Saül n'a jamais compris que l'onction était un grâce et un don. Il a toujours plus ou moins compris que sa mission de roi, c'était à lui et que lui seul devait en répondre.

       Et là évidemment, on touche quelque chose de très difficile et très délicat, également dans notre propre vie, c'est ce problème de la liberté. Quand la liberté est sous la mouvance de la grâce, elle se reconnaît vraiment comme inspirée et mue par la grâce, elle se reconnaît vraiment comme don, comme quelque chose qui ne peut pas disposer de soi-même d'une façon purement autonome, mais au contraire, elle se reconnaît comme portée par la grâce de Dieu. Je crois que c'est cela que le texte, à travers évidemment un certain nombre de références historiques qui sont un tout petit peu difficiles à avaler aujourd'hui parce que c'est très sévère et très raide comme texte, c'est au fond cela qu'on veut dire du roi Saül. En fait, il a assez bien fait son métier de roi, mais il ne l'a pas accompli comme une mission qui lui était vraiment donnée par Dieu et qu'il ne pouvait accomplir qu'à cause du choix et de la grâce de Dieu. Saül et la première tentative de royauté en Israël, finalement cela se solde par une sorte de gauchissement de la notion d'élection. L'élection n'est pas un privilège acquis, l'élection est une grâce et un don. Apparemment, Saül ne l'a pas vécu de cette façon-là. C'est peut-être pour cela que dans la Bible, après, quand on parlera de la royauté, on parlera toujours en référence à David, et pourquoi? Parce qu'il est roi selon le cœur de Dieu. Et c'est là toute la différence. Saül était même peut-être à la limite plus honnête que David, qui est un peu filou et malin. Mais il y a une chose sur laquelle David n'a jamais transigé, c'est que son élection, le choix de Dieu sur lui ne lui donnait pas le droit de se valoriser lui-même : il a reconnu que c'était un don, il a reconnu que sa royauté était une grâce.

       Je crois qu'à travers ces récits très anciens, et souvent un peu rudes, c'est quand même une question fondamentale qui nous est posée à chacun d'entre nous. Comment vivons-nous au fond notre baptême, c'est-à-dire notre élection ? Est-ce que nous vivons notre baptême comme une sorte de maîtrise sur notre propre existence en ayant par la révélation tous les moyens de contrôler et de maîtriser cette existence, ou bien au contraire, est-ce que nous sommes capables ou voulons-nous vraiment reconnaître que cette élection, ce choix de Dieu, au fond, c'est un choix gratuit, c'est quelque chose qui nous est donné, on n'y est "pour rien", sinon de témoigner simplement que tout est grâce.

       AMEN