LE PARDON MITIGÉ, SOURCE DE LA VENGEANCE
2 S 19, 16-24
(10 février 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
|
L |
e passage du deuxième livre de Samuel que nous avons lu tout à l'heure fait partie de ce long épisode de la "passion" de David que nous lisons depuis un certain nombre de jours et même de semaines. Vous vous souvenez des événements, le roi a été attaqué par la révolte de son fils Absalom, qui veut prendre la royauté à sa place, et dans un premier temps Absalom s'est rallié un certain nombre d'israélites en leur faisant des promesses et des cadeaux, et David est obligé de fuir Jérusalem, de partir dans le désert où il va se ressaisir avec ses partisans. Dans la bataille Absalom sera tué et le passage où nous en sommes, c'est le retour de David à Jérusalem.
Or, ce qui se passe, c'est qu'un certain nombre d'israélites, au moment où David partait seul, vaincu, se sont manifestés contre lui, en faveur du jeune roi montant Absalom, et maintenant que la situation s'est renversée, ils essaient de retrouver les bonnes grâces du roi qui, après avoir été mis en infériorité, retrouve maintenant son royaume. Nous avons ici un de ces personnages, Shiméi, qui d'ailleurs a quelque excuse, parce qu'il est benjaminite, donc de la tribu de Saül, et nous savons que Saül a été privé de la royauté par le prophète Samuel, au profit de David, et d'une certaine manière les benjamins peuvent considérer que le roi issu de leur tribu a été injustement dépouillé de la royauté au profit de David. Toujours est-il que ce benjaminite qui se nomme Shiméi, au moment où David quittait Jérusalem, l'a maudit de la manière qui nous est racontée par le livre de Samuel : "Comme David atteignait Bahurim, il en sortit un homme du nom de Shiméi, fils de Géra, du même clan, que la famille de Saül, et il sortait en proférant des malédictions. Il lançait des pierres à David et à tous les officiers du roi David, et pourtant, toute l'armée et tous les preux encadraient le roi à droite et à gauche". Voici ce que Shiméi disait en le maudissant :"Va-t'en, va-t'en, homme de sang, vaurien. Le Seigneur fait retomber sur toi tout le sang de la maison de Saül dont tu as usurpé la royauté, aussi le Seigneur a remis la royauté entre les mains de ton fils Absalom. Te voilà livré à ton malheur parce que tu es un homme de sang." Voilà donc ce Shiméi qui voyant le vent tourner, alors que David revient à Jérusalem, se jette aux pieds du roi et lui dit : "Que Monseigneur ne m'impute pas de faute. Ne te souviens pas du mal que ton serviteur a commis le jour où Monseigneur le roi est sorti de Jérusalem. Car ton serviteur reconnaît qu'il a péché, et voici que je suis venu aujourd'hui le premier de toute la maison de Joseph, pour descendre au-devant de Monseigneur le roi."
Il est bien évident que cette conversion subite de Shiméi est fort intéressée, et c'est pourquoi nous comprenons la réflexion du général de David, Abishaï, qui lui dit : "Shiméi ne mérite-t-il pas la mort pour avoir maudit celui qui est oint par le Seigneur ?" Pourtant, David ne partage pas l'avis avisé de son général Abishaï, et il dit : "Qu'ai-je à faire avec toi, fils de Ceruya, pour que vous deveniez aujourd'hui mes adversaires. Quelqu'un pourrait-il être mis à mort aujourd'hui en Israël. N'ai-je pas l'assurance aujourd'hui que je suis roi sur Israël ?" Autrement dit, David ne veut pas asseoir le pouvoir qu'il vient de reconquérir, sur la vengeance contre ses ennemis. Il ne veut pas que le jour où le Seigneur lui a rendu ce royaume qu'il venait de perdre, David jonche le chemin de son triomphe, de sa victoire des cadavres et du sang de ses ennemis. David pense qu'un jour de grâce du Seigneur doit être un jour de grâce non seulement pour lui, mais aussi pour tous les autres, y compris pour ceux qui lui ont fait du mal, pour ceux qui ont péché contre lui, et même si leur repentance est plus intéressée que sincère.
David, là, d'une certaine manière anticipe sur ce que sera le Nouveau Testament, mais en réalité, pas tout à fait, il y a un autre épisode que nous lirons un peu plus tard, quand David devenu plus âgé, transmet sa royauté à son fils Salomon, il n'a pas oublié et il lui dit : "Méfie-toi de Shiméi et il pourrait te faire du mal. Le plus sage est de le mettre à mort". Par conséquent, Shiméi finira par mourir. David avait promis de ne pas le tuer, il en chargera son successeur. Donc, ce n'est pas un pardon tout à fait définitif que celui que donne David et nous ne sommes pas encore tout à fait dans le Nouveau Testament, nous sommes vraiment encore dans la loi du talion : "Œil pour œil, dent pour dent" même si David de façon avisée et intelligente, fait en sorte que a vengeance ne soit pas immédiate et qu'elle ne consiste pas à asseoir son pouvoir sur le sang de ses ennemis. Il y a sans doute plus de calculs dans la miséricorde de David que dans le vrai pardon, mais il y a une intuition dans le cœur de David, que ce n'est pas par la vengeance qu'on obtient le meilleur du salut pour soi-même et pour ce qui nous tient à cœur.
David pressent déjà que le pardon, même s'il ne le donne que de façon temporaire et partielle, le pardon est une valeur beaucoup plus profonde et beaucoup plus fondatrice que la vengeance.
Toute l'histoire des hommes est dominée par cette dialectique de vengeance et de pardon. Spontanément, les hommes cherchent à faire retomber sur les autres, le mal qu'ils ont eux-mêmes subi. Spontanément, les hommes, comme nous le voyons dans toute l'histoire de la Bible, depuis Caïn, jusque d'ailleurs à nos jours, spontanément, les hommes lavent dans le sang le mal qui leur a été fait. Mais nous le voyons bien de nos yeux, et toute l'histoire des hommes le montre, cette façon de faire ne fait que répercuter indéfiniment le mal. Car si l'on venge le mal par le mal, ceux qui subissent de notre part, se vengeront à leur tour, et c'est la dialectique sans fin de la vengeance dont toutes les guerres des hommes, toutes les luttes des peuples contre peuples sont l'exemple et nous le manifestent jour après jour.
La seule manière de dépasser cette dialectique maudite du mal par le mal, c'est le pardon. Chose infiniment difficile car le pardon, non seulement est risqué, car si on pardonne à quelqu'un qui ne regrette pas vraiment, il se relèvera peut-être contre nous un jour pou l'autre, non seulement, le pardon est risqué, mais le pardon est difficile à concevoir dans son cœur. A la rigueur on peut pardonner le mal qu'on nous a fait, c'est ce que fait David ici, mais nous savons bien par expérience qu'il est plus difficile encore de pardonner le mal qu'on a fait à ceux qui nous sont chers, à ceux qui tiennent à notre cœur. Comment arriver à pardonner à quelqu'un qui a fait du mal à notre enfant, à notre parent, à notre ami ? Cependant, c'est la seule solution, et le Christ dans l'évangile, mettra le pardon au centre de son message, non seulement au centre du Notre Père, "pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons", mais au centre sa propre Passion : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font !"
Invités par ce demi pardon de David, réfléchissons sur cette importance de cette attitude du cœur, si difficile, mais si indispensable, si nécessaire, la seule qui puisse nous conduire jusqu'au royaume de la paix.
AMEN