LE PARDON MITIGÉ, SOURCE DE LA VENGEANCE

2 S 19, 10-15

(8 février 2003)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Le Puy-en-Velay : Grille du cloître 

I

l y a un grillage qui existe depuis une trentaine d'années et que j'espère un jour voir détruit, c'est le grillage qui existe entre la Faculté de Lettres et la Faculté de Droit à Aix-en-Provence. J'étais à peine né à l'époque, mais si je me souviens bien, selon la tradition de la Faculté de Lettres, c'était de dire que la Faculté de Droit avait érigé ces grilles, si ce n'est en mai 68, c'est quelque temps après, pour éviter que la vague révolutionnaire n'agresse et ne détruise la Faculté de Droit. Les grilles existent toujours et quand on veut aller à la Faculté de Lettres en partant d'Aix-en-Provence, on suit le long grillage le long de la voie ferrée pour y accéder par derrière. C'est assez symbolique de voir ce grillage entre deux traditions : l'Histoire et le Droit. 

       Encore une fois, ce qui nous est proposé dans les deux lectures de ce jour, nous avons à faire à une sorte de bras de fer entre d'une part le problème de l'Histoire, de ce qui est raconté et d'autre part le problème du Droit, c'est-à-dire de ce qui est ou de ce qui doit être si la situation est la suivante. Le drame, c'est que nous avons tendance à nous réfugier dans le système Faculté de Droit, ce n'est pas une attaque contre les juristes, loin de moi, même si je suis historien, cela dit, je trouve assez intéressant de découvrir que dans notre mentalité de croyant, il nous est plus facile de comprendre comment nous devons être en conformité avec Dieu à partir du juridique. Le juridique est fondé sur une mise en situation, et si je corresponds à cette situation, la réponse m'est donnée immédiatement. Je m'avance peut-être un peu trop, mais il y manque du temporel, il y manque de la chair, il y manque quelque chose, mais pour pas mal de croyants, et c'est pour cela que beaucoup de chrétiens lisent la Bible comme on lit le Coran, nous aimerions que Dieu nous dise d'une manière plus claire, ce que nous avons à faire à tel ou tel moment donné de notre vie. C'est vrai que nous nous lamentons bien souvent de ne pas avoir de signe clair et direct, de la part de Dieu. 

       Le système Histoire est plus usant, puisqu'il nous est donné de lire des événements qui se sont passés il y a bien longtemps, et dont on a l'impression que cela ne résonne pas toujours dans notre cœur. J'ai envie de dire : quel est le lien avec ce qui arrive à David avec son fil Absalom, ces histoires de trahison, de prise de pouvoir, de combat, de mort, d'exécution, de lamentation de David sur la mort de son fils bien-aimé, quel est le lien avec notre propre vie, notre vie spirituelle, ou nos vie vis-à-vis de nos amis, de nos enfants, de notre femme, de notre mari ? L'intérêt de la lecture historique et du fait que Dieu ne s'est pas tant révélé à travers un système juridique, mais à travers une longue histoire d'amour entre Lui et l'humanité, c'est que justement, Il nous demande de mettre en exercice notre liberté, notre ingéniosité, notre imagination. Il nous est demandé vis-à-vis de la Parole de Dieu de travailler et de nous laisser travailler par la Parole. C'est vrai que c'est plus fatigant, plus usant, plus difficile, parce que quelquefois nous ne voyons pas où Dieu veut nous mener, en nous donnant cette histoire à lire. 

       Cependant, je crois que c'est là, très profondément, que nous exerçons notre liberté et ce que nous sommes justement à l'image de Dieu, c'est-à-dire des hommes et des femmes libres. 

       Frères et sœurs, ne désespérons pas. Ouvrons ces grilles entre les deux Facultés, parce qu'il ne faut pas laisser tomber non plus la dimension juridique de la Parole de Dieu, mais ouvrons ces grilles, laissons aller l'Esprit du droit à l'histoire, afin que nous puissions lire la Parole de Dieu en toute liberté. 

       AMEN