CE N'EST PAS DIEU QUI ÉCRIT L'HISTOIRE

2 S 18, 24-30

(4 février 2003)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

l y a une sorte de parallélisme étonnant entre les deux textes que nous venons d'entendre. Le premier c'est l'histoire de ce jeune révolté de la famille royale, Absalom, qui a réussi à séduire toute une partie du peuple d'Israël contre le roi David qui en est à une fin de règne un peu faiblissante, et qui manque de l'énergie qu'elle avait au début. 

Cet Absalom a réussi à lever une armée et à faire que David soit obligé de quitter son siège royal à Jérusalem, et à s'exiler de l'autre côté du Jourdain. S'engage alors le combat entre les deux troupes, les troupes de David et le reste des troupes qui se sont ralliées à Absalom. Intervient alors un combat un peu étonnant, une sorte de guérilla dans la forêt de Transjordanie (parce qu'à l'époque ce l'était pas le désert, mais c'était la forêt), et les partisans d'Absalom s'enfuient. Absalom, raconte-t-on qui était un beau jeune homme,avec une belle chevelure, à l'époque, c'était très bien porté, s'est pris les cheveux dans un chêne et est resté suspendu aux branches de cet arbre. L'officier du roi, fidèle de David, Joab arrive et voyant l'ennemi, c'est la règle du combat dans ces cas-là, prend trois javelots et les lui enfonce dans le cœur. Or, David aimait beaucoup Absalom et il avait donné expressément à son armée la consigne d'épargner le jeune Absalom. Il aurait voulu qu'Absalom ne paie pas de sa vie cette trahison. C'était donc un signe de miséricorde et de bonté de la part du roi. Evidemment quand Joab se rend compte que sous l'emprise de la fureur de la guerre, il a tué ce fils bien-aimé de David, il est obligé de ménager l'annonce. C'est la raison pour laquelle vous l'avez entendu, on envoie deux messagers coup sur coup. Le premier qui annonce la mêlée, et donc la victoire des troupes de David sur celles d'Absalom, c'est comme on le fait parfois quand on a une mauvaise nouvelle à annoncer, on commence par dire : il y a quelque chose qui ne va pas … et après le deuxième, on ne l'a pas encore lu, mais je vous dis déjà la suite de l'histoire, c'est qu'effectivement, on annoncera la mort d'Absalom. 

       Le deuxième récit, celui de Jean-Baptiste n'est pas moins intéressant, parce que Jean-Baptiste, meurt bêtement. En fait, on voit très bien que Hérode est très partagé au sujet de Jean-Baptiste, il sait très bien qu'il mène une vie un peu corrompue, lui, Hérode, et que Jean-Baptiste ne loupe aucune occasion pour enfoncer le clou et lui dire qu'un roi ne peut pas vivre de cette manière-là, et cependant, il prend du plaisir à l'écouter. Hérode sent que dans la parole de Jean-Baptiste, il y a quelque chose, comme une sorte de puissance, de renouveau spirituel, et donc, il a plutôt envie de le protéger. Cependant, c'est cette fameuse intrigue qui a inspiré tant de récits, de romans, d'opéras, depuis Oscar Wilde jusqu'à Richard Strauss, jusqu'au moment où Salomé qui est magouilleuse, avec sa mère, arrive à avoir la tête de Jean-Baptiste. 

       Or, dans les deux récits, que nous est-il dit ? C'est que l'histoire n'est pas écrite à l'avance. Si Joab n'avait pas cédé à sa fureur guerrière, Absalom ne serait pas mort. Ce qui est beau chez David, c'est qu'il espère que Dieu et que son armée peuvent avoir la miséricorde que lui pouvait avoir pour son fils Absalom. Et pour Jean-Baptiste, c'est pareil. Il n'est pas écrit qu'il devait mourir martyr. C'est vraiment une basse intrigue de palais qui fait que Jean-Baptiste est effectivement exécuté par la lâcheté d'Hérode. 

       En fait, l'histoire a beau être sainte, elle est le jeu de toutes les passions et de toutes les improvisations, bonnes ou mauvaises dont est capable l'homme. Je pense que les anciens, dans la tradition biblique, n'écrivaient pas la tragédie comme les anciens de la Grèce. Dans la Grèce antique, on écrit la tragédie parce que le destin l'a dictée. Dans la Bible, on écrit la tragédie parce que l'histoire est aux mains de chaque homme. Dans un cas, c'est l'homme soumis au destin, qui ne peut pas faire autrement, s'il doit mourir, il va mourir. Dans la Bible, précisément, ce petit décalage entre les deux annonces et le dernier sursaut d'espérance de David : pourvu qu'ils n'aient pas tué Absalom, montre exactement la différence d'attitude. Absalom aurait pu vivre encore, Jean-Baptiste aurait pu être libéré de sa prison, l'histoire n'est pas un destin, n'est pas une fatalité. L'histoire, elle est entre les mains de la liberté de chaque homme et de chacun d'entre nous. 

 

       AMEN