LA FILIATION, CHOIX GRACIEUX DE DIEU
1 S 20, 10-21
(2 février 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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exte terriblement subtil et difficile que cette histoire de David et de Jonathan. Elle a inspiré surtout les romanciers, elle a même inspiré certains mouvements de militants homosexuels dans le monde chrétien, qui s'appelle précisément David et Jonathan. Je crains que ce ne soit pas tout à fait le problème. C'est vrai que le texte souligne abondamment l'amitié de David et de Jonathan, et l'on voit qu'entre eux il y a une telle force de respect mutuel, d'estime mutuelle, que jamais ni David vis-à-vis de Jonathan, ni Jonathan vis-à-vis de David, aucun des deux n'utilise l'autre comme moyen de pression. Par exemple vous l'avez remarqué dans ce texte, jamais David n'utilise Jonathan pour faire pression auprès de son père pour qu'il aille lui dire : protège David. En fait, c'est toujours Jonathan qui propose à David de le protéger, et d'autre part il lui dit : je te protège, mais à charge de revanche, il faut que toi aussi tu me respectes.
Il y a d'abord cette grande amitié, et c'est ce que la tradition et le texte ont retenu. Mais pourquoi est-elle racontée ? Pourquoi est-elle ainsi développée avec une telle insistance ? La relation de David et Jonathan est très intéressante pour l'auteur biblique, parce que c'est "l'anti-Caïn". Là où Caïn veut absolument que la bénédiction vienne sur lui par sa propre demande et selon son propre désir, la démarche de Jonathan est exactement l'inverse. En soi, à vues humaines, si on se réfère au désir de Saül, qu'est-ce que souhaite Saül ? C'est de passer la royauté à Jonathan, il veut mettre son fils en situation d'aîné qui doit recevoir l'héritage de son père. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que Saül considère le peuple d'Israël comme sa propriété et qu'il peut le passer à son fils. D'emblée, c'est un gauchissement radical de l'élection royale.
Quand le roi est élu roi, il n'est pas élu possesseur du peuple, ce sera d'ailleurs la différence, vous remarquerez que David aura une ville mais pas un peuple, il y a la ville de David, Jérusalem, mais il n'y a pas de peuple de David, on ne dit jamais dans la Bible, le peuple de David, mais on dit le Peuple de Dieu dont David est le roi. Il y a risque de mésinterprétation du sens de la royauté. Donc, la grandeur de Jonathan c'est de dire tout simplement à David : l'élection, c'est le secret de Dieu. Jonathan, contrairement à ce qu'on a dit n'exclut pas que lui soit roi un jour, ce n'est pas dans le texte, nulle part, il n'exclut pas que Dieu le choisisse mais, il ne veut pas que la volonté de Dieu sur son peuple à travers le service de la royauté passe exclusivement par les volontés de Saül. S'il y a un péché de Saül, le père de Jonathan, ce n'est pas tellement parce qu'il a mangé du miel le jour où il y avait une préparation de bataille, ou qu'il a laissé du bétail en vie, ce n'est pas ce genre de babiole qui est son péché, mais le vrai péché de Saül c'est d'avoir voulu gérer lui-même la royauté. Et par contre, c'est toute la grandeur de Jonathan que d'avoir reconnu que le choix, l'élection du roi ne dépendait ni de lui, ni de son père, ni de David, mais de Dieu seul.
Ainsi, si l'on raconte cette histoire de David et de Jonathan, c'est bien sûr parce que cette amitié était très belle et qu'elle était restée célèbre et qu'on en parlait dans les chaumières, mais fondamentalement, l'intérêt du rédacteur sacré réside dans le fait de dire que le choix de Dieu n'est pas conditionné par les choix humains. La grâce de Dieu même pour le choix du roi, apparemment on pourrait croire que le principe dynastique va s'appliquer de soi, comme d'ailleurs plus tard il semblera qu'il s'applique de soi, on pourrait croire que Saül va dire : voilà, c'est normal, Jonathan c'est mon héritier, je l'initie au métier de roi et c'est lui qui prendra la succession. C'est à cause de cela que Saül est atteint de cet esprit mauvais, qui n'est pas simplement le fait qu'il aurait eu besoin d'un "divan pour se rapprocher du divin" (!), mais c'est le fait qu'à un moment donné il gauchit tellement la royauté que Dieu avait concédé par le prophète Samuel, qu'alors il en conçoit une haine parce que David présuppose la possibilité du choix gratuit de Dieu.
Cela a beaucoup de conséquences, car nous verrons plus tard, quand on continuera à lire le livre de Samuel, que dans l'idéologie royale de David, ce n'est pas David qui décidera du principe dynastique (II Samuel 7) , mais "c'est moi qui te bâtirai une maison, c'est-à-dire une descendance, c'est moi qui donnerai le royaume à tes fils". Le principe dynastique n'est pas basé sur la volonté du père qui transmet à son fils l'héritage qui serait le peuple, mais c'est la volonté même de Dieu de confier son propre héritage (le peuple est vraiment l'héritage de Dieu), et de le transmettre aux descendants de David. Cela change toute la perspective.
Ceci nous amène à réfléchir sur ce problème fondamental : que sommes-nous ? Est-ce qu'on est ce que nous sommes par choix et volonté de nos parents sur nous, ou bien est-ce qu'on existe par choix de Dieu sur nous ? Et c'est tout le problème des relations à l'intérieur de la famille. Où l'enfant va-t-il trouver sa liberté ? en se situant par rapport au désir de ses parents ou en se situant par rapport au désir de Dieu sur lui ? Je crois que là, la Révélation nous ouvre une petite fenêtre pour nous montrer que le fond même de l'orientation de notre vie c'est d'abord le choix gratuit de Dieu sur nous, c'est cela la filiation. Il n'était absolument pas obligé de nous choisir, mais Il nous a choisis, et c'est cela sa grâce.
AMEN