NUL N'EST UNE ILE

Pr 8, 22-31 ; Rm 5, 1-5 ; Jn 16, 12-15
Fête de la Sainte Trinité – Année C (6 juin 2004)
Homélie du Frère Yves HABERT

Comment allons-nous à Dieu ? Ou plutôt, comment Dieu, qui s'est révélé Trinité des personnes, nous attire-t-Il à Lui ? La Trinité n'est pas une sorte de savoir supplémentaire sur Dieu à partir d'une donnée première, mais, dans la manière dont Il se révèle, Il nous révèle qui Il est et Il nous révèle aussi comment aller à Lui.

En cette solennité de la sainte Trinité, je voudrais partager avec vous comment nous allons à Dieu en boitant. Ce n'est pas la démarche chaloupée du marin, mais nous allons à Dieu en balançant ainsi à droite et à gauche. Nous allons à Dieu dans cette sorte de mouvement, très paradoxal, de l'homme qui ne peut avancer droit qu'en se balançant à droite et à gauche parce qu'il a été touché. Dieu nous touche, il nous marque dans notre démarche. Il marque Jacob-Israël (Gn32) quand le patriarche, après voir fait passer tout sa famille au gué du Yabocq, affronte Dieu dans une sorte de corps à corps et dit à Dieu : "Je ne te lâcherai pas avant que tu ne m'aies béni". Le signe de cette bénédiction est inscrit dans la hanche de Jacob touché au nerf sciatique. Je pense à saint François d'Assise, qui, après la nuit du combat, la nuit de l'ascèse, dans cette petite grotte perchée sur le Mont Alverne, descend sur ses pauvres pieds percés, parce qu’il a été touché par le séraphin qui l'a marqué aussi dans le combat. Je vois saint François d'Assise arriver à la Portioncule en réclamant le secours de ses frères pour tenir, lui qui va maintenant avancer vers Dieu en boitant. Je pense à Rimbaud : il a tout écrit, est parti pour l'Arabie, a trafiqué des armes et le reste. Le poète n'a plus rien écrit sinon pour demander de l'aide pour des choses très matérielles ; il n'a plus dégagé tout ce qu’ Une saison en enfer avait pu ouvrir comme perspectives poétiques. Il vient mourir à Marseille, rongé par un cancer des os, il boîte lui-aussi et il en appelle Dieu à l’aide. Sa sœur Isabelle viendra le voir sur son lit de mort pour lui parler de cette ouverture surnaturelle qu'il a cherchée toute sa vie. Je pense à Rodrigue, à la fin du Soulier de satin de Claudel. Lui aussi a tout donné, il est comme vidé de l’intérieur, il chancelle sur ces pauvres jambes. La religieuse, à la fin du Soulier de satin, lui dit de faire attention à sa pauvre jambe, et frère Léon lui dit : "Paix aux âmes captives" car, par le don de sa vie, il apporte la paix au monde. Il a tout donné dans ce grand amour, et il est là, sur un ponton, entre ciel et mer…

Quand Dieu touche et quand on s'approche de Lui - feu consumant - cela ne peut pas nous laisser indemne. Quand on s'approche de la vive flamme il est impossible de rester indemne, on ne peut pas y passer sans s'y brûler les ailes.

Je pense à un jeune rencontré il y a quelques années : il avait passé plusieurs années en Chartreuse, et n'avait pas pu y rester. Il était comme "brûlé de l'intérieur", tel une sorte de feu qui avait pris à son âme. Ses yeux avaient un éclat particulier quand il me parlait de l'office de nuit, de ces temps de solitude et de la neige qui recouvrait tout. Lui aussi, il boitait. Il me partageait son désir d'y retourner et en même temps, il avait affronté Dieu d'une manière terrible.

Parler de la Trinité, parler de Dieu, s'approcher de Dieu, c'est forcément y laisser quelque chose. Aller à Dieu en boitant parce qu'on a été marqué dans notre démarche même. Tous ici - peut-être pas autant que Rodrigue, Rimbaud ou ce jeune homme sorti de la Chartreuse - avons été touchés. C'est quelque chose qui est à la fois intime et visible. Et cette manière d'avancer ainsi, d'aller à Dieu en se balançant, est aussi une manière d'en appeler aux autres. C'est une manière d'inscrire en nous une sorte de dépendance. L’époque moderne a tellement valorisé l'autonomie, cette manière de se prendre soi-même en charge,d'être une sorte de self made-man sur tous les niveaux. Beaucoup s’estiment très capables de se passer des autres, de se passer de Dieu, de mener chacun sa route tout seul … Non, nous avons été marqués. La pensée moderne évacue tous ceux qui sont dépendants et nos frères âgés, malades, sont mis à part de ce grand courant qui file plus vite qu’eux. C'est quelquefois insupportable une personne qui a besoin des autres, qui ne peut pas se suffire à elle-même, une personne marquée dans sa chair par une dépendance. De toute façon, petit à petit toutes nos facultés disparaissent : nous sommes atteints dans cette autonomie que l'on voulait garder et que nous sommes bien obligés de lâcher. La maison est médicalisée, mais je voudrais encore pouvoir me déplacer, mais je voudrais encore pouvoir avancer. C'est bon qu'une personne se dise qu'elle va encore pouvoir progresser, qu'elle va encore pouvoir garder cette part d'autonomie. Et c'est si important de garder cette part d'autonomie, mais je crois que le Seigneur nous appelle tous - malades, très âgés, ou bien portants, le sportif en pleine santé - à inscrire en nous cette dépendance parce que nous nous recevons d'un autre. Nous ne sommes pas à nous-mêmes notre propre naissance. C'est la fête des mères aujourd'hui, mais pour nous rappeler que nous ne sommes pas notre propre surgissement, notre propre jaillissement. Nous nous recevons d'un autre, d'une famille, tradition. Et parler du débarquement soixante après, c'est la même chose, c'est pour dire qu'une nation ne peut pas se suffire à elle-même, il arrive qu'elle ait besoin des autres, et que la grande utopie d'une autonomie aussi bien des personnes que d'une nation n'est qu'un rêve.

Nous sommes donc marqués par cette dépendance, cette inscription en nous d'un appel à l'autre. Et la fête de Trinité, c'est cela aussi. Célébrer la Trinité, c'est célébrer la ressource (ou les ressources) que l'on trouve en l'autre. Célébrer Dieu comme Trinité, c'est célébrer Dieu qui prend source en l'autre, qui "jaillit en naissance profonde" comme disait un poète. Le texte que nous avons entendu l'inscrit profondément. Quand Jésus nous dit : "J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant", Il nous dit que nous n'avons pas accès à la Trinité par notre simple raison. Nous avons accès à la Trinité parce que Dieu lui-même s'est révélé. Nous n'avons pas accès à la Trinité, à ce mystère incroyable de l'union des trois personnes, simplement par ce que nous pourrions en découvrir nous-mêmes, par nous-mêmes, en nous-mêmes. Mais Jésus dit : "J'ai encore beaucoup de choses à vous dire et quand Il viendra, lui, l'Esprit de vérité, Il vous introduira à la vérité tout entière". Jésus lui-même, dans cet acte de révélation de la Sainte Trinité, de son égalité avec le Père et avec l'Esprit, a besoin de l'Esprit Saint. Le Fils est pauvre : le Fils a besoin de l'Esprit Saint. Le Fils aurait pu se dire : « voilà, j'ai appris le langage des hommes, j'ai pris la peine de m'incarner, j'ai pris la peine de passer du temps avec les hommes, je suis donc le plus à même pour expliquer ce qui concerne mon égalité avec le Père et l'Esprit ! ». Et pourtant, non, car il dit : "Quand Il viendra, lui, l'Esprit de vérité, Il vous introduira à la vérité tout entière". Le Fils a besoin, en quelque sorte, de l'Esprit. Et nous avons besoin de l'Esprit pour arriver à la pleine connaissance du Fils et de l'Esprit lui-même.

Mais on pourrait dire aussi la pauvreté de l'Esprit : "Quand Il viendra, lui, l'Esprit de vérité, Il ne parlera pas de lui-même". Il ne sera pas à lui-même son propre discours. Mais alors, que fera-t-il ? "Ce qu'Il entendra, Il le dira". Elles parlent les trois personnes : elles se parlent, elles parlent de nous, elles nous font advenir à cette vérité tout entière de ce qu’elles sont. Elles cherchent le meilleur moyen de nous faire parvenir à cette vérité tout entière. La pauvreté de l'Esprit, c'est cela : "Il ne parlera pas de lui-même, Il ne puisera pas dans son propre fond". Il n'y a pas, comme pensait Joachim de Flore, une sorte de troisième règne de l'Esprit après le règne du taureau et du poisson. Il n'y a pas un troisième (nouvel) âge à attendre, mais dans l'acte même de révélation de l'Esprit Saint, ce dernier révèle le Fils : "Ce qu'Il entendra, Il le dira, Lui me glorifiera". L'Esprit, parce qu'il est le « Père des pauvres », ne possède rien en lui-même. Il peut ainsi glorifier le Fils : "Lui me glorifiera, car c'est de mon bien qu'il prendra". L'Esprit puise dans le Fils la glorification du Fils. "Et Il vous le dévoilera".

Est-ce que le Fils et l'Esprit épuisent à eux deux tout le mystère de la Trinité ? Non, il y a le Père, la source. On pourrait parler aussi de l'immense pauvreté du Père : "Tout ce qu'a le Père est à moi". Le Père a tout donné à son Fils. Et nous sommes introduits au cœur du mystère de la Trinité : l'Esprit puise dans le Fils ce que le Père y a déposé pour que nous puissions dire au Père qui Il est. Nous sommes introduits dans un système en pleine fonctionnement (Claudel). Nous sommes introduits au cœur de la révélation, dans la Trinité, dans l'acte même de la révélation de la Trinité. Dans la manière dont se révèle la Trinité, nous est révélé aussi quel est le Dieu auquel nous croyons. Cela nous révèle que nous sommes en dépendance profonde les uns avec les autres. Nous avons besoin des autres pour dire au Père qui Il est ! Nous avons besoin qu'un autre puise en nous ce que le Père y a déposé pour dire au Père qui Il est. Nous avons besoin d'un autre pour accéder à la vérité tout entière de ce que nous sommes. Nul n'est une île, disait Thomas Merton, personne ne peut accéder à sa pleine vérité s'il vit absolument seul, dégagé de tous les autres. Et ce que nos frères, malades ou âgés, nous révèlent aujourd’hui, en cette journée qu’il leur est consacrée, c’est que nous sommes obligés de passer par les autres. Tous nous devons aussi le vivre - même si nous ne pensons pas avoir besoin des autres - nous avons besoin des autres pour accéder à la vérité de ce que nous sommes mais également à la vérité de Dieu.

 

AMEN