LOUANGE ET ADORATION, ENTRÉE DANS LE MOUVEMENT TRINITAIRE
Ex 34, 4b-6 + 8-9 ; 2 Co 13, 11-13 ; Jn 3, 16-18
Fête de la Sainte Trinité – Année A (26 mai 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Ce qui est étonnant dans l'évangile, c'est qu'avec ce sésame, avec cette clé, avec ces trois mots, ils partent confiants, assurés, qu'ils ont en main l'essentiel du cœur de Dieu, de ce qu'Il est, de ce qu'Il a voulu. Tout est dit dans le Père, le Fils et l'Esprit Saint. Il semblerait que cela les comble suffisamment, ils sont envoyés : "Vous baptiserez au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit". Je regardais ce matin sur Internet, à "Trinité", tout d'abord, on tombe sur la ville de la Trinité, ce qui n'a rien à voir, et ensuite quand on regarde sur "Sainte Trinité", il y a 11.267 réponses, vous pouvez aller voir cette après-midi. C'est incroyable, cela intéresse beaucoup de gens. Donc, je n'ai pas regardé les 11.267 réponses, j'en ai regardé quelques-unes, et il y a de grands sermons qui ont été repris sur Internet et qui ont servi à la liturgie que nous chantons d'ailleurs en ce moment. Il est question des relations internes entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint, et l'on sent bien que les mots que nous employons sont des mots qui empruntent à notre expérience humaine, et en même temps, la dépassent. On ne prend pas le mot "créé" parce que le Fils n'est pas créé, on en prend un autre : "engendré". Encore plus embarrassé pour l'Esprit saint où il n'est question ni de création ni d'engendrement, on peut parler éventuellement de "procession". Pour parler du Père, est-ce que ce serait à l'image d'un homme qui serait père, et quand on lit de près, il ne s'agit pas tellement d'un père, que d'une "source", que d'un "alpha", que d'un "commencement", que le "début de". Non seulement cela, c'est tout un mouvement, puisque le Père envoie le Fils, relayé par l'Esprit Saint, tout cela pour revenir au Père. Entre-temps, Ils ont ramassé toute l'humanité !
En fait, quand on rentre dans la contemplation de la Trinité, on rentre dans une dynamique qui non seulement nous oblige à saisir ce qu'Ils sont les uns par rapport aux autres, mais ce qu'Ils font par rapport à nous et ce qu'Ils ont toujours été. En quelque sorte, on n'est pas en train de contempler un mystère assis, qui n'aurait pas de lien avec nous, qui aurait été de toute éternité. C'est vrai qu'il l'est, mais pour contempler le mystère de la Sainte Trinité, il faut aussi que nous réalisions que ce dynamisme que nous contemplons a ramassé, rassemblé, entraîne, nous touche, nous invite. Par exemple, actuellement, depuis l'Ascension, un élément nouveau est introduit dans la Sainte Trinité, c'est le corps humain, ressuscité du Christ. Et ce corps humain est comme un appel vers d'autres corps ressuscités qui seront les nôtres, et qui seront invités à l'intérieur de cette assemblée. En fait, il ne s'agit pas non plus d'un groupe ou d'un club anglais, d'un club de trois hommes à l'abri de toute féminité. On pourrait aussi imaginer, chercher les images qui pourraient nous permettre de rentrer plus avant dans la manière dont Dieu Père, Dieu Fils, Dieu Esprit saint sont ensemble. C'est pour cela que les images, à la fois, éclairent le mystère de la Trinité et en même temps nous ramènent à nous-mêmes, un peu appauvris et désarmés, de trouver quelques mots qui disent de l'épaisseur de ce mystère, et en même temps ne nous disent pas grand-chose, ou du moins pas tout de suite. Ils nous désarment. Il y a deux solutions, ou nous continuons à percer de manière intellectuelle, comme l'ont fait saint Cyrille, et saint Grégoire, en essayant de combattre comme ils l'ont fait avec justesse, contre les hérésies qui abîmaient, puisqu'il faut parler de "personne" et de "nature". Le mot "personne", est-ce que c'est lié à l'hébreu, le "panim", le face-à-face, l'idée de la face qui révèle quelque chose de la personne, ou qui a un lien avec le mot grec, qui a donné personne en français, une sorte d'identité à la fois stable en elle-même et en relation, et puis une "nature" que tous trois partagent sans rien perdre. Ils donnent tout, et plus Ils donnent plus Ils sont.
Voilà une première approche qui vous laisse pantois, puisque nous sommes nous aussi, amenés à être "personne" de nature humaine et divine. Mais cette approche, que je ne développerai pas davantage nous oblige à une forme d'appauvrissement. En fait, ce n'est peut-être pas le meilleur chemin d'accès à la Trinité. Le meilleur chemin d'accès, c'est la louange ! C'est la louange, parce que à la fois, cette démarche de louange que vais essayer d'expliquer, respecte ce qu'Ils sont, me met en lien avec eux, et me permet de recevoir. La louange, ce n'est pas une activité abêtissante, ce n'est pas une forme d'écrasement de moi-même pour mieux ériger celui que je veux adorer. La louange est digne de l'humanité. L'adoration, la louange, qui sont peut-être les mots de l'excellence de l'amour, les mots de l'émerveillement, les mots de l'étonnement, au sens propre du terme. Ces mots, qu'en fait, je camoufle pudiquement, ou par paresse, à l'intérieur de moi, mais qui ne contrarient pas mon envie profonde d'adorer quelqu'un. Si Dieu a combattu avec tant de force l'adoration des idoles dans l'Ancien Testament, et que ce combat, Il l'a mené avec une ténacité dont l'Ancien Testament est le témoin, c'est qu'il y a en chaque homme, une capacité d'adoration, même s'il se trompe parfois de sujet. Cette capacité d'adoration, elle n'est pas à contrarier, mais elle est à laisser s'éveiller, laisser s'ouvrir. Quelque chose de nous se dirait même à nous-mêmes si nous commencions à adorer et à louer. Dans l'adoration et dans la louange, il y a une simple reconnaissance très tranquille, totale de moi, en face de la Trinité, de moi en face de Dieu. Ce n'est pas une forme d'abêtissement ou de démission de moi-même, ce n'est pas non plus un renoncement à comprendre intellectuellement, c'est une autre façon d'être qui m'honore moi-même, tout autant que celui que je veux adorer. L'adoration et la louange, quelle que soit la posture qu'on choisira pour la faire, debout, les bras levés, ou à genoux, dans son cœur, cette ouverture pleine à l'immensité, à toutes les images que la Trinité pourra me donner de vivre et qui touchant mon cœur le fera fleurir, et ne le desséchera pas avec des mots qui ne correspondent pas à ce que je vis, cette louange m'humanise davantage. Peut-être que la louange est un véritable combat contre le mal qu'il y a en moi, contre toutes les formes sournoises du mal. Souvent, nous voudrions combattre le mal directement, épée contre épée. Il y a en nous une forme d'apaisement, une forme plus indirecte de combat qui serait ce laisser-aller intérieur, cette ouverture intérieure cet accueil intérieur, et laissez-moi le dire comme cela : comme quelque chose de féminin en moi. Est-ce que cette ouverture à Dieu, puisque c'est bien là le terme, je serai un jour épousé, mon humanité sera bien épousée par Dieu, est-ce que cette louange n'éveille pas quelque chose qui ne m'est d'ailleurs pas forcément d'emblée agréable, qu'on soit homme ou femme, et qui est, à la manière dont une femme reçoit un homme, quelque chose d'un féminin qui recevrait Dieu. C'est vrai que ce n'est pas attitude très virile que la louange ou l'adoration, mais peut-être avons-nous des à-priori par rapport à cette prière particulière qu'est la louange ? Elle touche à la fois à ce que nous essayons de cacher, camoufler ou transformer. Si on regarde les grands priants, hommes ou femmes, il y a cette magnifique féminité presque visible dans leur corps, je pense à des tableaux, à des sculptures baroques, ou avant, ou l'on voit ces hommes et ces femmes s'ouvrir, s'épanouir, comme à l'aurore quand la nature s'éveille à nouveau. Il y aurait cette féminité qu'il y a en nous et qui est le point d'entrée, le point de départ de la louange, ce serait une manière très efficace de détruire toutes nos rigidités, toutes nos constructions, tous nos renforcements, tous nos remparts.
Je l'articule pour terminer, sur ce mot que Dieu demande, qu'Il veut voir éclore sur les lèvres de ceux qui nous ont précédé, et qui l'ont cherché ? Peut-être que tous ce "féminin-là" décrit ceux qui cherchent vraiment Dieu. Je pense à Abraham, à Jacob, à Job, aux psalmistes, je pense à Marie. Tous, à leur manière, quand ils disent "oui", quand ils disent "me voici", quand ils disent, "je suis la servante", au fond, se laissent ouvrir les yeux, ce qu'ils sont profondément, émerveillés, et puis finalement habités. Parce que la louange c'est bien d'être habité par quelqu'un. Ce n'est pas seulement de parler ou d'envoyer quelques mots qui vénèrent, mais c'est immédiatement, un échange qui se produit et qui fait que cette Trinité vient habiter en nous. A ce moment-là, peut-être que la connaissance que nous aurons de la Trinité, ne sera pas simplement une tentative un peu difficile et sèche de trouver et de comprendre les relations à l'intérieur même de ce mouvement d'amour que nous découvrirons puisque nous y serons comme intégrés. Alors, nous entendrons le mouvement que fait le Père, ce bruit d'eau du commencement du monde, ce bruit d'orage comme contenu. Nous y entendrons la manière dont le Fils avec son bâton de pèlerin, est allé, comme un architecte édifier ce monde, structurer toute cette nature dans laquelle nous sommes et puis y venir ensuite en personne à partir du sein de Marie jusqu'à la croix, poser ses pieds sur cette terre qu'Il avait aidé à construire. Nous entendrons le murmure profond comme les vagues de l'océan, qu'est l'Esprit saint qui continue à sourdre dans l'Église et qui est la source dont nous vivons actuellement. Tous ces bruits-là, tous ces mouvements-là, qui sont peut-être la véritable identité de la Trinité, nous parviendrons comme un bruit à la fois familier et éternel, puisque nous en arrivons, et nous y retournons.
AMEN