DIEU AMOUR

Ex 34, 4b-6 + 8-9 ; 2 Co 13, 11-13 ; Jn 3, 16-18
Fête de la Sainte Trinité – Année A (30 mai 1999)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Comment aborder le mystère de la Trinité ? Comme certains diraient vaste question, vaste problème ! Que ce mystère de la Trinité, si vaste que souvent on nous rappelle que les occiden­taux et les orientaux l'ont abordé de manières diffé­rentes selon le plan que l'on prend. Qu'on ait affaire à un Dieu unique ou que ce soient trois personnes en un seul Dieu, notre esprit raisonnable aime bien tomber dans ces cas-là dans les adéquations mathématiques : comment trois peut être un. Ou bien le tout en plu­sieurs. Bref, ce mystère de la Trinité nous parait par­fois comme une sorte de cas d'école. Peut-être que même notre manière de traiter la Trinité liturgique­ment en, lui réservant un dimanche par an, ou bien comme le fait le Pape Jean-Paul II en nous ayant fait méditer trois ans avant le Jubilé le Fils, le saint Esprit et le Père, et l'année prochaine vous devinez sur la Trinité, on a du coup l'impression que l'on aura ainsi épuisé la manière de comprendre cette Trinité. Mais après tout pourquoi ne pas simplement écouter les textes d'aujourd'hui ? Ne nous parlent-ils pas de la Trinité aussi facilement que l'on pourrait parler de choses tout aussi complexes : comment peut-on être une seule famille et la composer de plusieurs person­nes ? Ou des gens de toutes races, langues, peuples et nations et pourtant constituer une seule Église ? Ainsi les textes du jour, le premier comme le second, comme l'évangile qui vient d'être proclamé, peuvent apparemment paraître très différents. On nous parle de Dieu qui dit son nom : "Je suis" que l'on traduit souvent par Yahvé ou encore le deuxième texte où Paul fait une exhortation et termine en disant : "Que la grâce du Seigneur Jésus, l'amour de Dieu et la communion de l'Esprit saint soient avec vous" Là, on a une petite indication trinitaire et puis on nous parle du Fils dans l'évangile.

Dans ces trois textes, il y a un point commun, donné par un mot qui revient systématiquement. Le Dieu du livre de l'Exode est un Dieu tendre et miséri­cordieux, lent à la colère, plein d'amour et de fidélité. Les Corinthiens qui forment une Eglise où il y a pas mal de disputes sont appelés par Paul à vivre dans la paix, dans l'accord dans l'encouragement, dans la per­fection, dans la joie pour que le Dieu d'amour soit en eux. L'évangile nous dit tout simplement que "Dieu a tant aimé le monde qu'Il a donné son Fils unique."

Il n'y a finalement qu'un seul mot pour parler du Dieu unique, comme pour parler du Dieu Père, Fils et Esprit Saint. Il n'y a qu'un seul mot. C'est celui qu'on trouve dans ces trois textes et c'est le mot "Amour". Voilà, un grand mot est jeté dans notre as­semblée comme dans le monde. C'est le mot "Amour".

C'est difficile frères et sœurs de définir ce qu'est l'amour. C'est difficile frères et sœurs de dire ce que c'est que de vivre l'amour. C'est difficile de situer soi-même toute sa vie, ce que l'on pense, ce que l'on dit et ce que l'on est par rapport à l'amour. Et peut-être que nos difficultés à nous situer dans la foi, ou par rapport à Dieu ne tiennent qu'à la difficulté de vivre dans l'amour. En fait, si nous abordions le mystère d'un Dieu unique et trine, si nous l'abordions en étant simplement dans l'amour, nous n'aurions plus besoin ni de discours ni d'homélies, ni de réflexions. Nous aurions ce que saint Paul nous souhaite : "Le Dieu d'amour et la paix avec nous". Nous aurions ce dont nous rêvons toujours, cette amitié indéfectible, ce baiser de paix qui le manifeste. Nous aurions en nous la vie même de Dieu qui est grâce, communion dans l'Esprit d'amour.

Frères et sœurs, pourquoi Dieu a-t-Il choisi l'Amour ? Il me semble qu'il aurait été plus facile que Dieu se contente d'être Tout-Puissant. Après tout, fallait-il absolument que Dieu soit Amour ? Est-ce que la Toute-Puissance ne suffit pas ? Est-ce que no­tre esprit en somme ne se contenterait-il pas d'avoir tout simplement à obéir à un Dieu qui donne une pa­role, des Commandements, des injonctions ou d'autres choses semblables ? La vie chrétienne ne serait-elle pas facilitée si elle consistait en un système de lois, en un code rigoureux, en une morale stricte et que l'on ne peut pas déborder ? Est-ce que notre vie spirituelle ne serait pas plus aisée si elle consistait en un attache­ment de l'ordre d'une limite cernable à une partie de notre vie et qui correspondrait à un domaine religieux pré-défini dans un monde qui ne semble lui, ne pas être religieux ?

Oui, frères et sœurs, la vie chrétienne serait plus facile et c'est dommage n'est-ce pas que cela n'en soit pas ainsi ? Pourquoi n'avons-nous pas à faire à un Dieu Puissant ? Ou bien, si Dieu était simplement éternel cela ne suffirait-il pas à notre adhésion de confiance et de fidélité dans la foi puisqu'il nous suffi­rait d'être plus ou moins fidèle pour accéder à ce qu'on appelle l'éternité ? Est-ce que si Dieu était tout simplement éternel cela ne nous garantirait-il pas que nous puissions accéder un jour à ce bonheur qui est le moteur et le ressort de notre vie ? Ce moteur ou mieux ce désir qui souvent nous épuise parce que le bonheur, on en parle tellement, on le recherche par­tout, on en a tellement de succédanés qu'on ne sait plus parfois où sont les vrais bonheurs, et que tout semble dans tout. Et si Dieu était simplement éternel, s'il suffisait de croire à ce qu'il promet, à cette éternité à ce paradis, cela n'éteindrait-il pas tous nos faux pa­radis et ne nous faciliterait-il pas ainsi la vie en met­tant notre fidélité dans une éternité qui effacerait notre temporalité ?

Frères et sœurs, pourquoi Dieu n'est-il pas plus simple que cela ? Dieu ne s'est-il pas compliqué la vie en étant Amour ? Oui et non.

Dieu est Amour, ou même pas : Dieu-Amour. Dire Amour, c'est dire Dieu et dire Dieu, c'est dire Amour.

Frères et sœurs, l'amour est donc le chemin de Dieu, l'amour est le nom de Dieu. Pour une fois il nous est seulement demandé de ne pas avoir une idée sur Dieu, de ne pas avoir un discours sur Dieu, de ne pas faire une action pour Dieu, mais d'être Dieu, et donc d'être Amour parce qu'il n'y a rien d'autre dans la révélation que cela. Certes, l'Ancien Testament pourra dire : c'est un Dieu jaloux, un Dieu lent à la colère un Dieu des armées, etc ... Et pourtant, lorsque Dieu veut vraiment se dire, il fait face à un homme qui s'appelle Moïse, à un peuple qui l'a déjà refusé, qui a déjà construit un faux dieu, qui a déjà trouvé d'autres dieux, d'autres idoles, comme nous savons si bien le faire nous aussi avec toutes nos idoles. Et pourtant c'est ce Dieu qui revient à la charge et qui dit à Moïse : mais je suis tendre, je suis miséricordieux, je suis lent à la colère, je suis plein d'amour et de fidélité. Comment voulez-vous que je sois autrement ? Vous me laissez et vous m'avez abandonné ? Mais moi je ne peux pas vous laisser ni vous abandonner, vous râlez, vous vous mettez en colère contre moi, vous en avez marre d'avoir quitté le pays d'Égypte, mais moi, je suis lent à la colère, je ne reviens pas sur ce que j'ai fait pour vous, je suis plein d'amour et de fidélité, et si je suis plein d'amour et de fidélité, je ne peux pas être autrement que cela. Et finalement, Dieu dit : je sens que cela vous gêne que je sois le Dieu plein d'amour et de fidélité, C'est là que ça coince mais ça ne coince pas simplement pour les hommes de l'Ancien Testa­ment, ça coince aussi pour cette communauté de Co­rinthe qui si on faisait des recherches, certainement, on trouverait qu'elle ressemble à ce que nous sommes. Parce que dans cette communauté de Corinthe, c'est plutôt la jalousie, la mesquinerie, la calomnie, la haine parfois qui animait cette communauté. Elle préférait la division, les coteries, les partis plutôt que l'union, la communion ou l'Église. Et saint Paul dit : "Frères soyez dans la joie, encouragez-vous soyez d'accord entre vous, vivez en paix". Pourquoi ? Pour faire bien dans le tableau ? Si on est dans l'Église pour que cela fasse bien dans le décor, ce n'est pas la peine. Pourquoi cela : l'amour, la paix, la joie ? C'est parce que le Dieu d'amour et de paix sera avec vous. Si nous recherchons autre chose que le Dieu de paix et d'amour, si l'Église propose autre chose que ce Dieu d'amour, si elle nous propose un Dieu qui finit par ressembler au père fouettard, c'est sans intérêt. Quelle différence finalement avec tel ou tel autre système religieux ?

Non, le Dieu d'amour et de paix sera avec vous. Pourquoi est-il avec nous ? Parce que l'amour est le seul cadeau que Dieu nous ait fait. C'est la seule révélation qu'il ait dite, c'est la seule manifestation, la seule action qu'il ait posée. Et l'évangile en somme ne se différencie pas de ce qu'est l'Ancien Testament dans la révélation de Dieu. Que nous dit-on ? On pourrait replacer "je suis un Dieu plein d'amour et de fidélité", et c'est tellement vrai, que comme le dira l'évangile "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique". C'est certainement dur de donner ce que l'on a de plus précieux. Or, ce que Dieu a de plus précieux, c'est son amour donné en son Fils et mani­festé dans notre Eglise, dans notre communauté pa­roissiale qui déjà vit de cet amour. Nos visages ne resplendissent-ils pas de la paix, de la joie, de la ten­dresse, de la miséricorde et de l'amitié tout simple­ment parce que si nous n'en avons pas conscience, le Dieu d'amour et de paix, ce n'est pas "sera" avec vous, mais "est" avec nous ! Aujourd'hui, c'est ce qui nous transforme, c'est ce Dieu qui loin de nos idées donc lent à la colère et plein d'amour et de fidélité ne peut pas nous dire autre chose, ne peut pas nous faire com­prendre et nous révéler ce qu'Il est et ce a quoi nous sommes appelés.

Alors frères et sœurs, vous n'avez pas de chance, vous êtes tombés peut-être tout petits ou un peu plus grands dans le chaudron, comme Obélix. Vous êtes tombés dans la foi en un Dieu d'amour, et ça, c'est difficile, c'est compliqué, mais c'est le seul enjeu qui vaille la peine d'être vécu. Notre expérience d'amour nous rapproche de Dieu, notre manière d'être amour nous fait vivre "Dieu". Notre acceptation d'être dans notre vie seulement amour nous fait être Dieu, et le plus difficile dans nos expériences ce n'est pas d'être amoureux. Dieu n'est pas tant amoureux parce que ce n'est pas un désir d'être amoureux. Dieu n'est pas amoureux. Il est Amour.

 

 

AMEN