LA FORCE DE L'IDÉAL ÉVANGÉLIQUE
Ex 34, 4b-6 + 8-9 ; 2 Co 13, 11-13 ; Jn 3, 16-18
Fête de la Sainte Trinité – Année A (6 juin 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
L'Église a un secret, un secret qu'elle aurait vraiment du mal à garder pour elle, elle sait, elle est certaine de ce qu'il faut, pour donner le bonheur à l'homme et pour le sauver. Elle sait dessiner exactement le contour idéal de notre vie par les sacrements, par la force de Dieu qui doit progressivement, dans notre histoire, prendre possession de nous et nous transformer.
Evidemment en cette fin de vingtième siècle, nous sommes quelque peu vaccinés par les idées qu'on a pu inventer, souvent d'ailleurs caricaturant l'Église, et qui avaient comme fonction première de composer une philosophie ayant pour but de sauver l'homme ou les hommes ou les collectivités qui étaient concernées.
Nous assistons ici, en cette fin de millénaire, à la chute de ces idéologies et malheureusement d'ailleurs avec ces idéologies qui s'effondrent, l'idéal de l'Église semble aussi quelque peu s'effriter, ou pour parler plus exactement le discours de l'Église semble être timide, mal dans sa peau et doive toujours s'excuser d'exister. On a l'impression que, nous autres chrétiens, nous devons nous faire pardonner de nous orienter vers la vérité. Il n'y a pas de jour sans qu'on entende ces propos dans les médias où tout semble mis sur le plan horizontal, où l'on confond le langage particulier de chacun et le langage universel, le langage de bonheur, le langage de Dieu.
Lorsqu'on confronte à la télévision, pourquoi pas ? un prêtre de l'Église avec, à côté de lui, un prêtre homosexuel et un prêtre marié, rien de mal sur le plan moral à confronter ces trois hommes. Le seul danger est qu'en écoutant ces trois hommes parler de leurs blessures et de la miséricorde de Dieu qui est venue parfois renouveler et ouvrir leur cœur, non seulement on n'entend pas le langage particulier de tel ou tel homme qui fait son chemin dans la vie comme il est, mais on le confond avec ce que Dieu veut nous dire. Il y a donc forcément à chaque fois que l'on confond le langage universel de l'Église et le langage particulier de chacun, une confusion de genres qui finit par abîmer, discréditer fondamentalement ce que l'Église a à dire de tout temps et qu'elle dira après nous, ce qu'elle sait et ce qu'elle doit absolument dire.
Frères et sœurs, il y en a assez de nous cacher derrière les paravents de la "tolérance" qui est un mot assez curieux finalement qui finit par être une espèce d'idée fourre-tout où nous avons perdu, entre autres le droit d'affirmer la vérité, non pas que nous possédons la vérité, mais parce que nous l'avons reçue. Et la vérité qui nous est donnée et dont nous sommes certains est que Dieu est vraiment Trois personnes, qu'Il a vraiment envoyé son Fils Unique, que Celui-ci est vraiment mort sur la croix pour tous les hommes et que cette force de salut dessinée il y a deux mille ans dans la figure et la personne du Christ est toujours valable et efficace pour tous les hommes de tous les temps, qu'ils soient au fond de l'islam, dans le judaïsme ou en terre dite chrétienne.
Il est temps de réaffirmer la force de l'idéal évangélique qui sera toujours vrai. Certes notre langage est lié au monde dans lequel nous sommes, et ce que je dis en ce jour sera répété, mais différemment dans les années à venir. Lorsqu'on fête en ce jour la Sainte Trinité c'est-à-dire la communion de Trois personnes qui loin de rester statiques, immobiles, loin de nous, donnent déjà, devant nos yeux et devant notre cœur, le dynamisme profond que l'amour peut faire naître entre trois cœurs divins, cette communion de Trois personnes est ce qui nous est proposé comme idéal pour chacun de nous et cet idéal n'est pas de nous consoler petitement en nous confiant nos misères : nos histoires particulières, car ces confidences finissent pas nous autoriser à rester faibles, pauvres et hésitants en ce monde. Tentons au contraire de retrouver un langage de force, de dynamisme, d'enthousiasme que Dieu veut manifester à ces hommes parce qu'Il les aime et qu'Il voudrait bien qu'à la suite de ce qu'Il vit, de ce qu'ils vivent entre eux Père, Fils et Esprit-Saint, nous puissions nous aussi apprendre à vivre la communion les uns avec les autres parce que nous sommes, redoutable chose, héritiers de la Sainte Trinité.
Frères et sœurs, le langage de l'Église c'est un langage qui traversera les siècles et qui tiendra. Et ne confondons pas nos difficultés intérieurs, nos faiblesses, nos médiocrités Certes et je vous assure qu'en tant que prêtre, en confessant vos péchés, les vôtres ressemblent étrangement aux miens et je n'ai pas de surprise. Par contre ce que je mesure davantage en ce lieu intime de la confession ce n'est pas la ressemblance de nos faiblesses, on finit par les connaître et par s'y faire, mais ce que je mesure, c'est la force de relèvement, la force de délivrance que Dieu pourrait nous apporter à vous comme à moi et que finalement nous trouvons mille occasions, mille raisons de glisser entre les gouttes et d'y échapper, de démissionner. Parce que le monde contemporain a pris comme mot d'ordre d'établir devant nos yeux les misères, les déchirures, les blessures de tous les hommes et de toutes les femmes qui nous entourent, comme une norme, et ce langage entendu comme vérité nous affaiblit.
Il est terrible de repérer, à l'aumônerie par exemple parmi les jeunes, cette crainte fondamentale de se donner, d'abdiquer un peu de soi-même pour tenter d'aider, d'aimer les autres qui nous entourent, une crainte quasiment unanime, où il est convenu dangereux de se donner aux autres, car on aurait peur de souffrir, mais pire, de ne pas s'en sortir. Et lorsqu'on dessine des plans de carrière, des projets même scolaires, et que se repose l'éternel problème de l'avenir de chacun des jeunes, jamais, jamais on ne mentionne, et pourtant, le fait que d'être un homme, c'est d'abord donner sa vie, on mentionne toujours le fait d'avoir un travail, ce qui est évidemment nécessaire, mais, pourquoi ne pas ajouter ces vraies valeurs chrétiennes qui sont que d'être soi-même et d'être homme, c'est de se donner ? Car en essayant de comprendre un tant soit peu ce que vit la Sainte Trinité à l'intérieur de laquelle chacune des personnes se donne totalement à l'autre, se retrouve tout en se donnant, se fortifie elle-même et continue ainsi à se donner indéfiniment, nous nous rendons bien compte que le Père est vraiment le Père lorsqu'Il donne tout au Fils et que le Fils recevant tout du Père s'identifie comme Fils et redonne au Père ce qu'Il a reçu de Lui.
Et c'est là ce message, ce secret fondamental que la Trinité nous offre, non pas comme paysage devant nos yeux, mais comme force intérieure pour que nous-mêmes, à leur suite nous puissions apprendre à nous donner, car en nous donnant nous nous retrouverons et nous aurons davantage envie de nous donner de nouveau. Et ainsi de suite. Et pourquoi ne pas décider nos vies sur ces valeurs de don plutôt que de les décider sur cette réticence fondamentale le moins possible en me protégeant moi-même.
Evidemment si le langage que nous employons, le langage d'enthousiasme, d'espérance et d'avenir est un langage de méfiance, un langage centré sur ses blessures et sur ses faiblesses, chacun de nous, évidemment plus nous irons, plus nous resterons emprisonnés et nous ne donnerons tout simplement rien de nous-mêmes et nous en crèverons. Et j'imagine que l'enfer n'est qu'un endroit, s'il y a du monde, où se retrouvent ceux qui n'ont jamais rien voulu donner d'eux-mêmes et qui pourrissent d'avoir tout gardé.
La communion et le don qui sont les deux maîtres-mots, les maîtres-mots de la Sainte Trinité sont des ordres qui nous sont donnés. Et nous les entendons si nous sommes chrétiens et que nous recevons cette Sainte Trinité comme objectif idéal donné par l'Église pour que nous suivions Dieu et que Dieu demeure en nous. C'est la force de l'idéal évangélique, ce n'est pas de rester sur place et de se débrouiller et de s'en sortir, c'est de donner véritablement sa vie aux autres pour qu'entre nous nous commencions à tisser la communion à l'image même de la Trinité, de ce Dieu qui veut habiter parmi les hommes, parmi cette communion fraternelle pour y instaurer son Église.
Frères et sœurs, ce langage de l'idéal évangélique, ce langage de la puissance du message de l'Église, nous ne pouvons pas le cacher, le tenir derrière des barreaux, ou le distiller doucement comme une confidence. Il y a une urgence à proclamer ce message, il est valable, il est vrai. Et il n'est pas vrai parce que nous l'avons, mais il est vrai parce que sans arrêt nous le recevons de Dieu, nous le recevons comme ce qu'il y a de plus vivant. Il suffit de mesurer dans l'histoire de l'Église les hommes et les femmes qui se sont brûlés à cette Sainte Trinité et de voir comment cette Sainte Trinité les a transformés, transfigurés et a fait rayonner sur eux l'idéal de la vie de Dieu qui commençait doucement comme un feu, à naître en eux.
Frères et sœurs, laissons-nous toucher par cette force de communion et de don que la Sainte Trinité nous découvre aujourd'hui comme son secret le plus intime afin que nous-mêmes grisés, enivrés par ce don de Dieu, nous soyons capables de nous donner nous aussi et de construire ainsi l'Église, Épouse bien-aimée de Dieu.
AMEN