UNE AFFAIRE A VIVRE : LA TRINITÉ !
Dt 4, 32-34 +39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20
Fête de la Sainte Trinité – Année B (26 mai 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Dans quelle société vivons-nous ? Il paraît que nous marchons vers l'industrialisme social, mais qu'est-ce que cela veut dire ? Que signifient aujourd'hui les relations humaines à l'intérieur d'une société ? Comment les gens vivent-ils ensemble ? Quel est le premier regard que nous avons les uns pour les autres ? N'est-ce pas : "Qu'est-ce que vous faites ?" c'est-à-dire "comment vous rendez-vous utile?" Et dans la mesure où il n'y a plus que ça qui compte, si vous êtes au chômage vous n'existez plus ? Qu'on se rassure d'ailleurs dans cette affaire, Dieu lui aussi est au chômage et il n'a plus de place dans ce style de société où tout est conditionné uniquement par l'utilité des rapports et des échanges, par la manière dont chacun peut être actif et se rendre efficace, influer sur telle ou telle tranche de la société. De plus en plus, le biais de l'économie devient prioritaire de façon quasi absolue. D'une certaine manière, après la parenthèse de l'interprétation léniniste de Marx, nous sommes en train, tous ensemble, à l'Est comme à l'Ouest de revenir à une interprétation plus classique, plus naturaliste de Marx : qu'est-ce que l'homme ? quelqu'un qui s'accomplit par son travail considéré comme processus naturel d'accomplissement de soi. Et au lieu d'être un prolétaire, ce qui veut dire : celui qui fait des enfants, chose maintenant tout à fait annexe dans les activités humaines, l'homme est devenu un "travailleur" à tous les niveaux de la société, étant donné que la grande réussite de notre monde moderne, c'est la démocratisation de l'esclavage par l'extension de la division du travail.
Dans quelle cité vivons-nous ? Quel est le visage de nos cités actuelles ? Fébrile, animé certes, mais finalement essentiellement fonctionnel. Je passais l'autre jour près de l'Hôtel de Ville, c'est étonnant : on a réaménagé les places, mais elles sont carrelées comme des salles de bain parce que c'est plus facile pour faire passer la balayeuse après le marché. Vous me direz : "vu que les chiens, à Aix, se comportent comme des cochons c'est encore une chance qu'on ne les ait pas aménagées comme des toilettes". Mais de fait comment organise-t-on actuellement la vie d'une cité ? Tout est fonctionnalisé, tout est rationalisé, et ce petit brin de fantaisie qu'il pourrait y avoir dans nos villes, disparaît peu à peu parce que cela n'est pas commode et que la voiture est devenue reine et que la ville moderne est bâtie en fonction de la voiture et de la balayeuse.
Dans quelle famille vivons-nous ? comment sont construites les relations à l'intérieur de la vie familiale ? Mais voyons, ce sont les horaires de travail de Monsieur, de Madame et les horaires scolaires des enfants, de telle sorte que ces chers petits, même si on ne le leur dit pas parce que ça pourrait les traumatise, mais ils sont envisagés d'abord à travers le souci de leur avenir que leurs parents projettent sur eux, le souci concernant la place qu'ils prendront de façon fonctionnelle et efficace dans notre société.
A l'intérieur de quel homme vivons-nous ? Quel est le paysage intérieur de chacun d'entre nous ? Nous vivons essentiellement à la mesure de nos projets de "réaliser" quelque chose. Nous voulons agir, nous voulons avoir notre place dans les rouages de la société. Aujourd'hui, rester au foyer est une chose insupportable, on n'y trouve pas l'espace suffisant pour essayer de déployer son petit rôle dans la mécanique complexe d'une société.
Tout ceci n'est pas uniquement négatif, mais quand on voit l'ensemble et qu'on fait un bilan, il n'est peut-être pas "globalement positif" non pas pour des raisons politiques, car je crois que les hommes politiques actuellement sont tous dépassés par le problème, mais pour des raisons plus profondes et tout d'abord le fait que nous vivons, surtout dans notre société occidentale, dans un monde qui est devenu fou, non pas parce qu'il a perdu la tête, jamais il n'a fait autant d'effort pour garder la tête froide. Mais vous connaissez la célèbre définition de Chesterton : "le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison" ce qui, entre nous soit dit, est une définition redoutablement profonde.
Or c'est un peu cela que nous vivons. Nous sommes devenus fous parce que nous avons tout perdu sauf la raison, sauf la manière de construire, d'agencer, d'organiser, d'être efficace et de vivre totalement immergés dans l'ordre des moyens. Et nous sommes tellement fascinés par les moyens que nous ne pensons qu'à ce niveau de réalité. Or, vous connaissez le proverbe chinois : "quand le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt". Nous en sommes arrivés à regarder le doigt toute la journée. Et nous nous sommes habitués petit à petit à ne regarder que le doigt, nous sommes devenus des êtres de "moyens", de "moyens de communication", de "moyens d'échange", de "moyens de production" et tout cela nous le vivons sur le fond d'une certaine nostalgie, car au plus intime de nous-mêmes, nous savons bien que nous ne sommes pas réductibles à des êtres de moyens. C'est vrai que tout ce que nous faisons a besoin d'être mis en œuvre par une analyse aussi intelligente que possible, par une volonté tenace pour mettre en œuvre ces moyens, mais actuellement, ce qui surgit comme un "trou noir" au cœur de nos sociétés, c'est la question : "A quoi bon tout cela ?" Voilà pourquoi il y a tant de phénomènes de marginalisation aujourd'hui : plus les moyens deviennent contraignants plus il faut "rentrer dans le moule". Et donc celui qui, à un moment ou l'autre, "rate le métro", reste sur le quai pour le restant de sa vie. Et donc il faut trouver les moyens d'aider ceux qui sont sans moyens. Et nous voilà engagés dans la constitution d'une sorte de société bancale dans laquelle on déploie des moyens techniques absolument extraordinaires en essayant de grignoter partout sur les ressources de ceux qui savent s'en tirer et faire vivre ainsi ceux qui sont sans moyens et l'on "tourne en rond" dans l'ordre des moyens.
Or précisément, si nous en restons à ce type de schéma, nous ne sommes pas capables de pressentir ce qu'est le mystère de la Trinité. Et je crains fort que ce qui nous manque le plus aujourd'hui, ce soit précisément la Trinité. Que voulons-nous dire, au fond, lorsque nous disons que Dieu est Père, Fils et saint Esprit ? Nous croyons qu'entre Eux, il n'y a aucune relation de moyens. Ils ne "font pas du business" entre eux. La Trinité n'est pas un institut de communication sociale intra-divine, la Trinité c'est l'immédiateté de la relation personnelle. Car, chose inouïe, il existe à la racine de cet univers, un Dieu qui n'est pas femme sur Lui-même dans sa bulle et dans sa solitude, mais il existe un Dieu qui est trois "Quelqu'un", trois personnes. Et ces personnes sont dans une relation tellement immédiate et tellement profonde qu'elles se donnent l'Une à l'Autre, chacune tout entière ce qu'elles sont. Voilà comment nous pouvons balbutier le mystère de la Trinité. Vous me direz : "Cela n'arrive qu'à Dieu, ces choses-là !" Certes, nous-mêmes, quand nous essayons de "nous donner" à quelqu'un, on sait bien qu'on donne quelque chose de soi-même, car, si nous nous donnions nous-mêmes, nous perdrions notre identité. Mais c'est précisément notre limite, parce que nous ne sommes pas Dieu. En réalité, quand nous aimons, quand nous essayons de laisser se déployer cette relation personnelle au sens le plus haut et le plus profond, d'une certaine manière, à notre très modeste mesure, c'est bien cette relation personnelle trinitaire que nous essayons d'imiter et dès lors, le fait qu'à travers le moindre geste, le moindre don, le moindre signe d'attention, nous essayions d'une manière ou d'une autre d'entrer dans une communion personnelle, est le signe de la communion trinitaire.
Voilà ce qu'est le mystère que nous fêtons aujourd'hui : célébrer Dieu comme trois personnes, c'est célébrer le mystère de Dieu dans ce qu'Il est vraiment. Cela, nous ne pouvions pas l'inventer. Dieu n'est pas "une affaire qui marche", Dieu est une communion de personnes, Chacune étant définie totalement par le regard de l'Autre et la présence à l'Autre. Et c'est précisément ce que nous ne prenons plus le temps de faire.
D'ailleurs il ne faut pas trop s'en étonner : les sociétés humaines n'ont pas été bâties d'abord simplement pour que leurs membres se regardent dans le blanc des yeux. Tout ce que j'ai critiqué au début est un mal nécessaire. Il faut bien tout cela dans la vie pour que, petit à petit, se tissent les rapports sociaux, pour que se tissent les rapports humains et familiaux. C'est à travers tous ces gestes et tous ces actes concrets que finalement se constituent des familles, des sociétés, des associations et toutes les formes de liens sociaux que l'on peut imaginer.
Mais peut-être que notre grand péché, à nous chrétiens, plus grand que le péché de ceux qui ne croient pas en Dieu Trinité, c'est d'oublier cette dimension trinitaire, en nous laissant complètement fasciner et "manger" par l'économie des moyens et ainsi d'oublier pourquoi tout cela a lieu. Tout cela a lieu parce que le but essentiel de notre existence, c'est la communion inter-personnelle. En chaque être, il y a la possibilité de rencontrer la personne de l'autre et d'être rencontré par lui au plus intime de sa personne. Et si la plupart du temps nous remâchons dans notre vie des sentiments d'échec, des déceptions ou des amertumes, c'est parce que soit nous n'avons jamais rencontré quelqu'un à ce niveau de communion personnelle, soit nous n'avons jamais été nous-mêmes rencontrés à ce même niveau.
Quand on célèbre la Trinité, on célèbre que Dieu est une communion de trois personnes, mais nous célébrons aussi, et cela est redoutable, le fait que cette communion de trois personnes s'est faite "l'héritage" des hommes. Car Dieu, quand Il s'est manifesté comme trois personnes, n'avait pas simplement envie de nous dire : "Coucou ! Moi, Je suis beaucoup plus heureux que vous, car Je n'ai pas le souci quotidien de gagner ma vie !" Mais lorsque Dieu s'est révélé à nous comme une communion de trois personnes, c'est pour nous dire : "Voilà votre héritage, voilà votre bien le plus précieux. Et c'est de cette façon que dès ici-bas, vous pourrez commencer à faire l'apprentissage de cette communion personnelle et de l'amour de personne à personne".
La charité n'est pas autre chose. En ceci consiste le mystère de la charité de Dieu : la~ communion personnelle qui est au cœur de Dieu vient habiter chacun d'entre nous et nous rend capables d'entrer en communion avec la Trinité, même si cela n'est pas visible, même si cela ne se constate pas dans le "produit national brut". Il s'agit donc d'entrer en communion réelle, à ce niveau-là, avec nos frères.
Et quand nous sommes ici aujourd'hui, nous ne fêtons pas la Trinité comme un "objet", à croire, comme quelque chose qui serait posé là, en face de nous, dans notre pensée ou dans notre esprit, pour essayer de comprendre comment "Trois font Un" ou comment "Un fait Trois", ce qui est un problème d'arithmétique insoluble. Mais nous sommes, j'ose le dire, la Trinité. Nous sommes la Trinité parce que les liens qui nous tiennent ensemble actuellement, c'est du moins cela que nous croyons, ce sont les liens de communion personnelle qui proviennent du cœur de Dieu. Et l'Église n'est rien d'autre que cette irrigation de la communion personnelle des membres de la Trinité dans la trame de tout le tissu des relations humaines. Parce que c'est la richesse même de Dieu qui est en cause, cette grandeur de l'amour personnel de Dieu peut prendre toutes les facettes de nos expériences humaines.
Le Christ a dit que, quand on donnait à un pauvre un verre d'eau, c'était à Lui, Jésus-Christ, qu'on le faisait, c'est-à-dire que dans le simple geste de donner si peu que rien, un verre d'eau, cela pouvait être porteur de la totalité de l'amour de Dieu. Alors, frères et sœurs, aujourd'hui, dans nos sociétés, dans nos familles, dans nos vies les plus simples et les gestes les plus ordinaires que nous faisons, il faut, ce n'est pas simplement une possibilité, mais il le faut, pour que ce monde vive, que nous menions tout cela de façon trinitaire.
AMEN