ÊTRE DES FILS

Dt 4, 32-34 +39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20
Fête de la Sainte Trinité – Année B (25 mai 1997)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Tous ceux qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu. L'Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont peur, c'est un Esprit qui fait de vous des fils ". Frères et sœurs, nous fêtons aujourd'hui le mystère de la Trinité et, me semble-t-il, nous pouvons le fêter de deux manières, soit de la façon la plus difficile, la plus compliquée, qui consiste à contempler le mystère de Dieu, Père, Fils et Saint Esprit, par lui-même et pour lui-même. Or, je crois que nous tous, que nous soyons ou non théologiens, nous n'avons pas la prétention de pouvoir contempler, en tout cas sur cette terre, Dieu en Lui-même. Même si l'on peut dire vraiment quelque chose du mystère de Dieu dans ce qu'il est en lui-même, c'est toujours un exercice assez difficile et l'on se sent toujours comme démuni devant un tel challenge.

        Mais par chance, nous avons aussi la possibilité de contempler le mystère de Dieu à partir de ce qu'Il réalise en nous, et comme nous sommes à l'image de Dieu, il semble que le reflet puisse être fidèle et qu'il nous soit alors réellement possible de découvrir quelque chose du mystère de Dieu à partir de nous-mêmes et de notre condition chrétienne, de notre condition filiale. J'ai d'ailleurs pour vous proposer cette démarche, un illustre patronage, c'est celui de saint Augustin lui-même qui, le premier, a proposé que l'on approche humblement, modestement le mystère de la Trinité à partir de l'étude de l'âme et du cœur humain. Je ne prétends pas vous résumer tout ce qu'il a pu raconter sur ce sujet, mais je voudrais, en repartant de la phrase de Paul : "Ceux qu'anime l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu", méditer sur le mystère de notre filiation et reposer cette question apparemment si simple. Qu'est-ce que cela veut dire : être fils de Dieu ?" Je voudrais ainsi vous aider à mieux découvrir que, lorsqu'on dit que Dieu est Père, Fils et Saint Esprit, on ne prononce pas des "formules en l'air", mais on signifie réellement quelque chose qui touche immédiatement notre propre condition et notre propre existence humaines.

        Qu'est-ce que la filiation ? Qu'est-ce qu'être fils ? Vous allez me dire, en ce jour de fête des mères, tout le monde sait bien ce que cela veut dire. Cela consiste précisément à fêter la fête des mères. Certes, mais si vous y réfléchissez un instant, essayez de définir ce que veut dire "être fils", non pas simplement énoncer son identité en disant : " Je suis le fils ou la fille de Monsieur et de Madame Untel", dans le meilleur des cas ! ... Enfin, passons ! ... Il s'agit vraiment de déterminer ce que veut dire "être fils" et c'est un problème très, très difficile. C'est d'autant plus compliqué qu'on emploie cette expression à tort et à travers. On dit par exemple qu'on est fils de la République et l'on chante notre hymne national qui nous qualifie de "zz'enfants de la patrie-ii-euh", n'est-ce pas ? Mais nous ne sommes pas des fils de la République, ce n'est pas vrai. Ou encore, aime beaucoup Aix et l'on pratique volontiers dans cette cité une "différence ontologique" entre les Aixois et les non-Aixois, mais nous ne sommes pas des fils et des filles d'Aix. Ce n'est pas vrai.

        La filiation est donc une réalité sur laquelle nous n'avons vraiment aucune prise nous-mêmes. Nous sommes plus ou moins fiers d'être fils ou fille de Untel, mais en réalité nous n'y sommes pour rien. Précisément la filiation désigne la gratuité même du geste de celui et de celle qui nous ont donné la vie. C'est pour cette raison qu'il y a une fête des mères et ensuite une fête des pères, d'ailleurs c'est très commode et symptomatique de la civilisation moderne. On n'a pas fait une fête des parents, ce qui facilite les choses pour les situations compliquées qui sont de plus en plus fréquentes. Mais on a une fête des pères et une fête des mères, parce qu'on cherche, même au niveau de la société civile, ce qui après tout n'est pas si mal à "réaliser" ce que signifie être fils ou fille de quelqu'un, le fait de devoir absolument, radicalement tout ce que nous sommes et tout ce que nous vivons à un père et une mère qui nous ont donné la vie. Donc en réalité, et vous voyez déjà comment la perspective change assez remarquablement, cette filiation qu'à certains moments on a envie de s'approprier pour dire : "moi, je suis de tel lignage" ou "moi, je suis de telle vieille famille aixoise" ou "moi, je suis de telle antique famille Pied-noir". Eh bien non ! En réalité, nous ne pourrons jamais, à proprement parler, présenter notre filiation comme une propriété.

        La filiation, c'est le fait d'avoir été donné, offert à la vie, et dans un acte absolument gratuit. D'ailleurs au fond, c'est assez étrange, mais nous n'en connaîtrons jamais exactement les motivations. Comme disait l'autre : "des fois, ce peut être fruit de l'amour et d'autres fois, le fruit de l'habitude". Donc nous touchons là, quand nous parlons du mystère de notre filiation, à ce surgissement de nous-mêmes qui ne se réduit pas simplement, comme on le croit parfois trop facilement, au fait qu'il se produit la rencontre vitale de deux gamètes, ce qui aboutit à la naissance d'un enfant. Quand l'Église se bat contre la conception artificielle, etc…, c'est bien ce qu'elle veut dire. Elle affirme que le constitutif formel de l'acte même qui nous donne la vie est un acte humain, ce n'est pas dans le frigidaire du laboratoire que ça se passe. Il y a, au point de départ de notre identité, l'amour réel de deux êtres, c'est comme ça. Donc une gratuité absolue.

       Et d'autre part, toute filiation signifie une relation concrète, absolument singulière, fils de Untel et de Une telle, d'une certaine façon, on peut dire qu'on n'a pas choisi. Nous sommes dans notre capital génétique, dans notre éducation, dans tout ce que nous sommes, nous sommes fils ou fille de Untel et Une telle. Et c'est pourquoi toutes les parodies idéologiques qui, d'une manière ou d'une autre, ont voulu faire croire que c'était tel système de pensée, tel système politique, tel système d'éducation qui faisaient l'identité des personnes, tout cela est complètement tombé à plat et c'est aussi la raison pour laquelle aujourd'hui nous vivons dans ce qu'on a pu appeler " l'ère du vide ". C'est dire qu'à partir du moment où l'on a perdu toute motivation idéologique, on se retrouve devant nous-mêmes et nous sommes obligés de revenir à nos racines, en nous demandant : "qui suis-je vraiment ?" Dans mon identité et dans ma filiation la plus profonde, je suis constitué par l'amour que m'ont manifesté mes parents. Bien sûr, et c'est probablement ce qui est le plus étonnant, je fais partie de la nature humaine. C'est un privilège dont nous nous réclamons tous et je crois que c'est aussi justifié que de se réclamer de ce célèbre "bon sens qui, paraît-il, est la chose du monde la mieux partagée", comme le disait Monsieur Descartes, qui montrait sans doute par là qu'il en avait un peu moins qu'on ne pourrait croire. Dans cette universalité de la nature humaine qui fait de moi un homme, j'ai une raison, un entendement, une volonté, toutes les caractéristiques qui constituent tout homme et toute femme dans son humanité Mais en réalité, j'ai reçu cette nature de parents concrets. Et donc la filiation, c'est ce point d'enracinement de moi-même dans l'histoire de toute l'humanité et dans le devenir du monde qui se passe par deux personnes concrètes. Et quand on y pense, c'est assez phénoménal.

       Gratuité et particularité, singularité absolue, c'est pour cela, à mon avis, que si l'on réfléchit sur le problème du clonage, c'est si horrible, même si on ne l'a pas beaucoup dit dans la presse. Car si un jour on en arrivait à la pratique du clonage humain, cela voudrait dire que notre identité ne relèverait plus de ces deux humains qui sont mes parents, mais d'une manipulation génétique pure dans laquelle il suffirait de reprendre quelques cellules d'un individu et en faire la copie conforme à côté. Quand nous réfléchissons sur la filiation, nous touchons bien sûr aux racines mêmes de notre être, racines qui renvoient à la gratuité absolue du don de la vie, et d'autre part, nous sommes renvoyés à ce côté absolument singulier et concret par lequel chacun d'entre nous entre dans la vie, singularité d'un couple qui nous a donné la vie.

        Or, voici le plus grand paradoxe, lorsque nous réfléchissons sur cette filiation, nous constatons qu'elle est cela même qui nous donne notre liberté. C'est parce que nous avons été voulus par nos parents qu'il nous est donné en même temps de l'accomplir et de le vivre en pleine liberté. Autrement dit, quand nous disons que nous sommes des sujets libres, des hommes libres, et j'espère que nous le sommes tous puisque c'est le programme que nous propose saint Paul, même déjà au plan humain, nous affirmons que ce qui caractérise notre liberté, notre autonomie, notre initiative, à tout niveau dans la vie, tout cela, nous le devons en sa source à une gratuité absolue. Quand nous disons : "Nous avons à nous prendre en charge, à répondre de nos actes", tout cela repose sur un acte pour lequel nous ne sommes pour rien. Autrement dit, toute notre liberté, toute notre destinée humaine, toute notre vie humaine dans laquelle effectivement nous prenons en mains notre destinée, tout cela repose sur un acte pour lequel nous ne sommes pour rien.

       Nous avons ici, je crois, la clef pour comprendre la Trinité. En effet, quand nous disons que nous sommes enfants de Dieu, comme nous l'affirmait saint Paul tout à l'heure, de deux choses l'une, ou bien c'est une vérité de principe, une affirmation de type idéologique, comme on dirait : "Je suis le fils de la République ou le fils de la ville d'Aix", et, dans ce cas, c'est une pure métaphore. Si nous disons que nous sommes fils de Dieu de cette façon-là, il me semble que ce n'est rien du tout, ce n'est même pas de la mauvaise poésie, ce n'est rien. Or combien de gens croient aujourd'hui que la filiation divine est une sorte de pur rêve idéal ! Ils s'imaginent qu'on se persuade de ce que l'on est enfant de Dieu, et que cela suffit. Mais de fait, ce n'est pas vrai.

       "Ceux qu'anime l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu", ils ne sont pas fils de Dieu au sens d'appartenance à une pensée idéale et générale, à un programme humanitaire. Nous sommes fils de Dieu au sens réel du terme, c'est-à-dire enracinés dans notre existence dans un geste aussi gratuit que la gratuité par laquelle nos parents nous ont donné la vie, même infiniment plus gratuit, car on pourrait toujours dire que nos parents avaient besoin d'avoir des enfants. On explique aujourd'hui comme cela le retour du sacrement de mariage, en disant "qu'il y a le besoin d'enfants, chez les jeunes couples aujourd'hui". Ça me semble un peu bizarre ... Mais ici, dans le cas du mystère de Dieu, nous croyons vraiment que Dieu est réellement notre Père, qu'Il est vraiment notre Père, non par une projection de notre imagination. C'est le fait aussi vrai que celui par lequel des parents donnent la vie, c'est indissociable d'ailleurs car c'est la grandeur de l'acte humain de donner la vie, puisque dans cet acte Dieu s'engage totalement et intimement, aussi réellement que nos parents et par eux, pour nous donner la vie. Tel est le mystère, c'est que Dieu est déjà Père au sens de la création. Quand nous sommes créés, nous sommes effectivement créés dans un mystère de filiation qui n'est peut-être pas encore totalement et pleinement réalisée, mais nous sommes déjà créés pour une filiation qui doit s'épanouir et nous avons déjà dans le simple fait d'exister, tout "l'équipement". Et donc, quand Paul nous annonce que nous sommes fils de Dieu, il fait implicitement référence à cet acte absolument gratuit par lequel Dieu, dans son Amour créateur, à travers nos parents, nous donne la vie. Dieu est aussi réellement actant que nos parents eux-mêmes. À plus forte raison dans l'acte du baptême, Dieu se trouve être le seul actant pour nous donner la réalité plénière de la filiation. Et l'acte de Dieu est aussi gratuit quand il fait de nous des fils, et aussi concret, que ce que j'en ai dit à propos de la génération humaine, car c'est de Lui et de Lui seul que nous naissons et c'est Lui qui fait de nous ses fils.

        En vue de quoi ? Pour la même chose, pour la liberté. C'est ce que saint Paul explique ensuite : "vous n'avez pas reçu l'Esprit pour être des esclaves mais pour être réellement des fils" c'est-à-dire quand vous recevez dans l'acte gratuit, "immotivé" d'une certaine manière, (on est bien obligé de parler ainsi quand on veut signifier la grâce venant de Dieu sans nécessité ni externe ni interne), c'est pour nous faire exister pleinement, réellement et de façon autonome, subsistante dans cet être. Et donc notre filiation n'est pas un esclavage dans lequel on essaierait de devenir de bons élèves à l'école primaire en faisant nos devoirs comme il faut. Notre filiation est la manifestation de la liberté plénière que Dieu nous a donnée dans l'acte sauveur qui fait de nous ses fils. Et par conséquent, nous nous retrouvons devant le même paradoxe. L'acte par lequel Dieu, d'une façon radicalement gratuite et ne relevant que de Lui, fait de nous des fils, culmine dans le fait que nous sommes appelés à être pleinement et librement ces fils de Dieu. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il y a une telle ambiguïté aujourd'hui sur le sens du mot "liberté" dans notre modernité. Il est bien vrai que la liberté c'est l'autonomie, c'est la capacité de "se débrouiller tout seul", d'avoir son compte en banque et de le gérer seul. Mais ce n'est pas uniquement cela. L'autre face de la liberté, c'est le don gratuit qui l'a suscitée. Et la plupart du temps, lorsque nous agissons, nous ne pensons qu'au fait de gérer par nous-mêmes notre liberté sans nous rendre compte que, déjà au plan humain, cette liberté est un don, elle est un cadeau, elle est un pur don gratuit.

        Alors, vous comprenez maintenant peut-être ce qu'est le mystère trinitaire, en Dieu, pardonnez-moi la comparaison, mais c'est pratiquement pareil. Pour Dieu, qu'est-ce qu'être Père? C'est être pure source et pur don. Dieu, en tant que Père, est Celui qui n'a qu'une idée, et ce n'est même pas une idée, c'est un seul acte unique et éternel, c'est de donner la vie. Et le Fils, le Fils est Celui qui n'a qu'une raison d'être, recevoir cette vie et la vivre dans l'Amour du Père. Autrement dit, à tous les niveaux, que ce soit notre existence humaine déjà, même si on n'est ni chrétien ni baptisé, que ce soit au niveau de notre vie filiale, dans l'Esprit Saint quand on est chrétien, que ce soit enfin au niveau trinitaire, la filiation est exactement toujours le même mystère. Et c'est maintenant que nous comprenons pourquoi saint Paul nous rappelle que nous ne pouvons saisir cela que dans l'Esprit Saint, car il s'agit du rôle de l'Esprit Saint dans la Trinité : Il est celui par lequel le Père manifeste qu'Il est Père à son Fils et le Fils manifeste qu'Il est Fils à son Père. L'Esprit, c'est Celui par qui la filiation et la paternité sont manifestées. L'Esprit, c'est le moment où le Père dit à son Fils, "Tu es mon Fils", Il le dit dans l'Esprit. Et le Fils, quand Il dit à son Père : "Tu es mon Père, voici Je viens", Il le dit aussi dans l'Esprit. Et donc nous-mêmes, lorsque nous sommes enfants de Dieu, nous ne pouvons le dire que dans l'Esprit, c'est-à-dire au moment où l'Esprit nous ayant été donné par le baptême, nous reconnaissons la plénitude même de cette filiation divine, non seulement comme un bien propre que nous gérerions par nous-mêmes, mais comme un don absolu et gratuit de Dieu, aussi bien au niveau de la nature qu'au niveau de la grâce.

        Frères et sœurs, si nous fêtons aujourd'hui la Trinité, ce n'est pas simplement pour mettre en œuvre une sorte de moyen mnémotechnique qui nous rappellerait un dogme fondamental. C'est peut-être ainsi que l'ont voulu ceux qui ont institué cette fête qui sent son post-tridentinisme didactique à plein, mais l'enjeu est autre. C'est de nous replonger au cœur même de notre destinée divine, de notre filiation divine pour redécouvrir, à la lumière même de tout ce que nous vivons dans notre existence humaine et chrétienne, la plénitude du don gratuit de notre liberté, telle que Dieu nous l'a faite, en son Fils et par l'Esprit.

       AMEN