FETE DE LA SAINTE TRINITÉ

Dt 4, 32-34 +39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20
Fête de la Sainte Trinité – Année B (10 juin 1979)
Homélie du Frère Jean-Miguel GARRIGUES

Frères et Sœurs, tous, nous avons été baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Tous, chaque jour, nous refaisons le signe de notre baptême en nous signant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. S'il y a une chose à laquelle on reconnaît on reconnaît un chrétien, c'est à ce nom du Dieu Trinité qu'il prononce en le gravant sur lui-même par le signe de la croix. Et cependant il est étonnant de voir qu'alors que le baptême nous a immergés dans ce nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, qu'il nous y a plongés, que ce nom, c'est-à-dire ce mystère de l'infini même de Dieu, devrait être pour nous ce qu'il y a de plus familier, de plus proche, ce qui est le plus gravé dans notre cœur, il est étonnant de voir à quel point nous avons peu conscience de vivre dans le nom pas seulement le mot, mais dans le nom, qui est le cœur même de la vie de Dieu.

       Pour nous, quand nous parlons de la Trinité, c'est bien sûr la réalité la plus cachée, la plus secrète de Dieu, mais c'est quelque chose qui est au ciel, loin de nous, et nous, nous sommes sur terre. Ce faisant, nous devenons régression en quelque sorte, nous parlons de cela de la révélation de l'Ancien Testament lui-même. Car, le livre du Deutéronome le rappelait tout à l'heure quand Moïse disait au peuple : "Quelle est la nation, quel est le peuple auquel Dieu a parlé si proche qu'Il lui a parlé du milieu de la flamme, sans pour autant que le peuple meure en entendant la voix de Dieu ?" Et il disait : "Notre Dieu est au ciel, mais Il est aussi sur la terre". Déjà, dans l'Ancien Testament, Dieu était apparu à la fois dans sa transcendance, dans son mystère de sainteté comme un feu dévorant et cependant ce feu avait brûlé, au milieu du peuple, sur la terre et pas seulement comme une idée propre au théologien, objet de spéculation d'une réalité céleste et lointaine.

       Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est ce Dieu vivant qui a accompagné toute l'humanité depuis ses origines, qui l'a brûlée par sa sainteté, par sa transcendance. Et cependant, qui a été si proche d'elle. Or voici que dans le Christ Jésus, par le mystère de sa Pâque qui nous a ouvert le chemin vers le plus intime de Dieu, nous sommes entrés dans le feu, dans cette flamme qui embrasait la montagne du Sinaï de telle manière que le peuple en était terrorisé et qu'il demandait à rester à distance de cette lumière dans laquelle, seul Moïse était entré, au point qu'en retournant vers le peuple son visage était tout resplendissant et que le peuple en avait peur et qu'il devait poser un voile sur son visage. Et cependant, Moïse n'avait pas vu Dieu face à face, il ne l'avait vu que de dos et encore caché dans le creux du rocher.

       Or voici que dans le Christ, le visage de Dieu s'est illuminé. Nous sommes entrés dans l'héritage de Dieu. Dieu n'est pas pour nous un principe abstrait, un architecte de l'univers lointain et indifférent au salut des hommes. Il n'est pas seulement pour nous comme Il l'était déjà pour le peuple de Dieu, dans le temps de la promesse de l'Ancien Testament, Celui qui chemine avec le peuple, tout près de lui, mais dont le nom reste imprononçable : "Je suis Celui qui suis !" c'est-à-dire à la fois cette plénitude de l'être du créateur qui a donné la vie à toute chose et en même temps "Je suis qui Je suis !" c'est-à-dire Celui qu'on ne peut pas connaître encore dans son intimité. Voici que sur le visage de Jésus, la gloire du Père a brillé de telle manière que le Christ a pu dire : "Qui m'a vu a vu le Père !"

       Voici que par le don de l'Esprit que nous avons reçu de Jésus, nous sommes entrés dans la relation même que Jésus, comme Fils de Dieu, entretient avec son Père. Voici que, comme nous le dit saint Paul aujourd'hui : "L'Esprit se joint à notre esprit. L'Esprit du fond de notre cœur nous donne s'oser appeler Dieu, notre Père !" Bien sûr, déjà dans l'Ancien Testament, le peuple savait que Dieu était son Père, Père parce que créateur de tous les hommes "Lui que qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom ", Père parce que Sauveur de son peuple, miséricordieux, capable de pardon. Mais il n'y avait pour refléter cette paternité divine que la misère de l'homme, que leur pauvreté. Lui était Père, mais nous, quels enfants nous sommes ? Enfants ingrats, enfants prodigues, enfants dénaturés, défigurés. Qui aurait pu reconnaître sur notre visage, le visage du Père ?

       Et voici que sur un visage comme le nôtre, celui de Jésus de Nazareth, Dieu a révélé que s'il s'est fait frère de l'humanité c'est parce qu'Il porte en Lui, dans un mystère inséparable de son propre Père, le visage du Fils. Qu'Il est Père non pas parce qu'Il nous adopte de loin comme ses enfants, non pas parce que d'une façon imparfaite nous pouvons répondre à sa paternité en étant des ébauches de fils, d'enfants de Dieu, mais parce qu'Il a en son sein, dans son cœur, un Fils unique, éternel, qui de toute éternité reproduit parfaitement le visage du Père.

       Ainsi, nous ne sommes plus adoptés, comme à l'extérieur, nous sommes adoptés en son sein, dans son cœur, dans Celui qu'Il appelle son Bien-Aimé et sur lequel, depuis toujours, repose l'Esprit d'Amour qu'est l'Esprit. Maintenant Il nous est donné pour que, par-delà notre péché et nos faiblesses, nous puissions reproduire l'image de Jésus-Christ qui est le "Premier-né d'une multitude de frères".

       Frères et sœurs, cette fête de la Trinité n'est pas une abstraction, une idée, quelque chose réservé aux théologiens en quête de sujet. Cette fête de la Sainte Trinité c'est la fête de notre entrée dans l'héritage de Dieu. C'est Dieu Lui-même qui sera notre héritage. C'est Dieu Lui-même qui, déjà, aujourd'hui, dans l'eucharistie, dans le corps et le sang du Christ, est notre héritage, notre vie. Tout ce que le monde vit, notre aventure joyeuse ou douloureuse de grâce et de péché ne se passe pas à l'extérieur de Dieu. Elle se passe à l'intime même de Dieu, dans ces relations incandescentes d'amour qui unissent le Père à son Fils dans l'unité de l'Esprit.

       Frères et sœurs, la fête de la Trinité, c'est la fête de notre entrée dans le Royaume de Dieu. Elle ouvre ces dimanches après la Pentecôte qui vont rappeler à l'Église le cheminement qui la sépare de l'accomplissement de ce que nous célébrons et que nous célébrerons lors du dernier dimanche après la Pentecôte et à la fête de la Toussaint. Bien sûr, nous avons à cheminer jusqu'à la Jérusalem céleste, jusqu'au moment où nous serons en Dieu et où Dieu sera tout en tous. Mais cependant, dès maintenant, parce que l'Esprit Saint nous a donné d'entrer et de scruter les profondeurs de Dieu, dès maintenant, et comme à tâtons, nous pouvons croire en Dieu... Non pas croire en Dieu comme en un principe ou une opinion, mais vivre de sa vie, et plus encore, cette foi qui se répand dans nos cœurs par l'amour que l'Esprit Saint nous donne doit faire de nous tous, de l'Église, comme l'icône, comme l'image de la vraie sainteté. Nous avons à reproduire dans toute cellule de vie humaine, qu'elle soit familiale, qu'elle soit nationale, qu'elle soit internationale, qu'elle soit et surtout bien sûr ecclésiale, nous avons à reproduire ce mystère de communion du Père, du Fils et de l'Esprit. Désormais il nous est révélé que nous pouvons être un sans cesser d'être des personnes. Désormais, par la Pentecôte, par ces langues de feu de l'Esprit la voix du Fils de Dieu nous traverse et nous unit. Désormais Babylone est jetée à terre, c'est-à-dire toute tentative de l'homme de créer l'unité de l'humanité en oppressant, nivelant toute l'originalité et la diversité des personnes et des cellules humaines.

       L'unité ne peut être qu'à l'image de l'unité de Dieu riche de toute la diversité, de toute la richesse de nos personnes. Chacun de nous est une image, un reflet du Fils unique, chacun de nous est, dans le Christ. Il n'a pas à être séparé de ses frères. Il n'a qu'un seul Père, mais il est unique, tout en étant en Lui dans le Christ. Et donc il ne peut pas être nivelé, il ne peut pas être dégradé dans une unité qui ne serait pas une authentique fraternité.

       En ce jour qui nous est donné l'occasion de réfléchir sur cette vie de communauté qui doit se créer entre les peuples et les nations d'Europe, la Trinité doit rester pour nous l'image le modèle, qui plus est, la réalité déjà présente dans la vie de l'Église et déjà cherchée comme à tâtons, par tout homme, l'unité dans l'amour, dans la communion qui respecte, qui assume tout ce qu'il y a en chacun sans rien lui enlever.

       Tout à l'heure, nous allons recevoir le corps et le sang du Christ, le même corps et le même sang du même Christ. Nous allons tous devenir le Christ, le Fils de Dieu. Et cependant, comme symbole de vie, nous le serons chacun à notre manière car les membres sont distingués dans le corps. Que l'Église soit, pour toute humanité le modèle qu'elle cherche comme à tâtons jusqu'au moment où dans la Jérusalem céleste, Dieu étant tout en tous, fera que chacun de ses membres, deviendra le membre de Jésus-Christ, chacun pour sa part, chacun aimé pour ce qu'il est personnellement dans l'unité indivisible de la Trinité.

AMEN