AIMÉS D'UN AMOUR QUI A UN NOM
Dt 4, 32-34 + 39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20
Fête de la Trinité – année B (26 mai 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, comme je vous le disais au début de cette eucharistie, c’est un peu une coïncidence de calendrier, mais c’est aujourd’hui la fête de la Trinité, Père, Fils et Esprit, Dieu tel qu’on Le nomme et c’est également dans le calendrier civil la fête des mères, telles qu’on les nomme.
C’est cette coïncidence qui m’a amené à réfléchir à ce que nous pourrions aujourd’hui partager concernant le mystère de la Trinité, Dieu Père, Fils et Saint-Esprit. C’est une réalité tout à fait provocatrice et décisive que dans la tradition chrétienne nous connaissions le nom de Dieu : le nom du Père par qui tout a été fait, créé ; le Fils qui est l’artisan de la création, venu sauver les hommes parce que nous avons été faits à son image ; l’Esprit Saint, celui qui aujourd’hui est Dieu et nous ouvre à Dieu.
Vous remarquerez qu’il y a beaucoup de traditions religieuses qui n’ont jamais osé nommer Dieu. À l’époque où vivait Jésus, il y avait déjà beaucoup de comportements religieux agnostiques. Par exemple chez les Grecs, quand on disait une prière à Zeus, c’était : « O Zeus, ou quelque soit le nom que tu portes », signifiant ainsi qu’on ne savait pas qui il était, comment il s’appelait. On disait Zeus en espérant qu’il écoute et qu’il nous comprenne. Il y avait donc une sorte de réticence à nommer Dieu.
Or, il se passe aujourd’hui un phénomène extrêmement intéressant qui a été noté par un certain nombre de journalistes et de commentateurs de presse. Voici quelques lignes : « La presse nous apprend cette semaine que dans un nombre croissant d’écoles françaises, la fête des mères est remplacée par une étrangement nommée "fête des gens qu’on aime". La raison donnée est souvent la même : la fête des mères serait discriminatoire à l’endroit des enfants issus de familles monoparentales ou homoparentales ou plus encore, pour ceux qui seraient victimes de maltraitance parentale ». Puisqu’il y a des cas où la vie familiale est perturbée, on élimine purement et simplement la référence de fête des mères, et c’est remplacé par la "fête des gens qu’on aime".
Ça veut dire que notre société française – mais ce n’est sûrement pas la seule à promouvoir ce genre d’adaptation – ne fêtera plus les mères, mais les gens qu’on aime. Dans la dénomination, vous remarquerez que c’est "les gens", dénomination la plus banale qui soit, c’est-à-dire une banalisation de l’appartenance à la société humaine, et puis "qu’on aime" et non pas des gens qui nous aiment. On a enfin effacé de l’amour maternel le fait que cet amour nous vienne de celle qui nous a enfanté. Le mieux est qu’on remplace les mères par tous ceux qu’on aime. Vue l’extension de tous les décrets-lois en vigueur dans la société française, il faudra peut-être inclure les animaux de compagnie pour les enfants qui les aiment beaucoup. Nous sommes là en pleine confusion : on veut, sous prétexte de ne pas blesser un certain nombre de gens qui hélas le sont, pratiquer l’égalitarisme de la guillotine, c’est-à-dire que plus personne ne devrait savoir qu’il a une mère avec ce lien spécial qui les relie.
Tel est l’enjeu du problème. À force de vouloir dire que les humains sont tous indifférenciés les uns vis-à-vis des autres, on s’attaque à la racine, à ce lien de l’amour maternel – la fête des pères va finir aussi par être nettoyée du paysage, sans doute avec moins de remous. On est en train de dire que cette fête des mères, c’est désormais les gens indifférenciés qu’on – indifférencié – aime d’un amour indifférencié. Autrement dit, on croit avoir gagné en compréhension, en atténuation des différences, des problèmes personnels, pour avoir gagné un amour universel. Au fond, la "fête des gens qu’on aime", c’est la version républicaine ou démocratique d’« aimez-vous les uns les autres ». La fête des mères, c’est alors la fête d’« aimez-vous les uns les autres » et embrassons-nous, Folleville !
Frères et sœurs, une vision pareille de la réalité est tout à fait étonnante parce qu’on dirait que la crainte ou la peur de nommer les choses dans leur spécificité, dans leur manière singulière d’être, conduit à vouloir les gommer. Certes, ça ne fait de mal à personne, comme un placébo en terme médical, mais c’est d’une certaine façon la destruction de la spécificité d’un amour, l’amour maternel qui est absolument unique, qui va nous permettre d’intégrer toutes les relations d’amour que nous pouvons avoir les uns avec les autres. Inutile de lire de nombreux chapitres de Freud pour savoir que la relation de l’enfant avec la mère peut être à certains moments traumatisante, difficile. Là, on essaie de dire que de toute façon, cet amour-là, ce lien personnel particulier, n’a pas de raison d’être honoré spécialement, alors qu’il a dans la vie d’un enfant une dimension singulière et unique. Il ne faudrait plus le nommer.
D’autre part, cet amour a l’initiative : c’est la mère qui aime l’enfant. Elle le lui a prouvé déjà en le portant neuf mois en son sein, et l’enfant sait dès les premières réactions que sa relation par la suite va se construire à partir de ce lien avec la mère. Qu’à certains moments on ait exagéré et fait de la mère une sorte d’idole, et de l’amour maternel une sorte d’absolu qui conditionnerait une vie heureuse, laissons à ceux qui font de la psychologie le soin de nous décrire en détail la réalité de ce lien d’amour maternel. Mais que cette réalité-là soit fondatrice, c’est difficile à refuser.
Alors pourquoi tout cela ? Nous sommes dans une époque où on ne peut plus nommer les choses. Récemment encore, quelqu’un à propos des crimes contre l’humanité, a dit que dès qu’il y avait meurtre, c’était un meurtre. Certes, sauf que parfois, la légitime défense s’impose. Non, un meurtre est un meurtre d’où la nécessité de la mise en accusation. Actuellement, on ne peut plus nommer les choses dans la spécificité même de ce qu’elles sont. Or, c’est le défi que le christianisme a relevé. Être chrétien, c’est croire que Dieu est Père. On peut tourner le problème dans tous les sens, c’est ça d’abord. Père signifie l’initiative créatrice de Dieu, de donner la vie et c’est ce que la révélation judéo-chrétienne a appelé la paternité de Dieu. De plus Dieu, dans l’intime même de ce qu’Il vit, de ce qu’Il est, n’est pas un Père isolé comme le pensaient un certain nombre de sages grecs, Platon par exemple, mais Dieu est éternellement Père d’un Fils. Déjà dans la relation à l’intérieur de la vie de Dieu – raison de la Trinité – le Père est le créateur et celui qui est venu nous dire qui était le Père est aussi Dieu. Il ne peut le dire adéquatement et vraiment que parce qu’Il Le connaît comme Fils de Dieu. Il est venu nous révéler qu’il y avait en Dieu une relation de paternité et une relation de filiation. Si on peut croire la parole du Fils, c’est parce qu’Il parle comme Fils de Dieu et qu’Il en parle divinement. Il engage sa réalité de participation à la vie divine en nous manifestant qui est son Père. On pourrait dire la même chose du Saint-Esprit.
Ainsi, ça veut dire pour nous chrétiens que ce que nous avons à manifester n’est pas simplement le Dieu qu’on aime, mais c’est précisément le Dieu qui nous aime. C’est pourquoi par exemple dans l’islam, est absolument bannie l’idée que Dieu soit Père. Pour eux c’est insupportable. On veut bien qu’Il soit miséricordieux mais Il n’est pas Père, Il n’en porte pas le nom parce que ce serait imaginer connaître ce qu’on ne peut pas connaître de Dieu.
Frères et sœurs, la spécificité absolue du christianisme est de nommer Dieu pour ce qu’Il est, non pas parce que nous L’aimons, mais parce que comme dit saint Jean, « Dieu nous a aimés le premier ». C’est un amour qui nous est offert d’abord à nous et fonde tout comportement, toute attitude, toute réalité de la foi. La foi ne consiste pas à aimer un Dieu parce qu’Il nous plaît – c’est une version très déviante du christianisme – mais ce que Dieu est, c’est dans l’amour même qu’Il nous donne, qu’Il nous fait découvrir ce que nous recevons de Lui, la capacité de répondre à son amour.
C’est tout l’équilibre même de la foi chrétienne qui est en jeu ici. Dieu n’est pas parmi les gens qu’on aime, Il est celui qui est à la racine de tout amour. De même que d’une certaine façon, dans les limites et les circonstances de notre identité humaine, notre mère ou notre père ne sont pas seulement parmi les gens qu’on aime. Ce sont d’abord ceux par qui nous avons découvert que nous pouvions aimer. C’est même si important qu’ensuite l’enfant, à travers la relation avec son père ou sa mère, découvre que cet amour qu’il reçoit est diversifié. Voilà la question du couple humain : il ne s’agit pas que le papa fasse la maman et réciproquement. Chacun aime l’enfant de la façon dont il est lui-même celui qui a donné la vie, mais selon une modalité particulière et singulière. C’est pourquoi nous croyons à toute la théologie concernant le couple humain.
C’est exactement la même chose aujourd’hui quand on célèbre la Trinité. Nous voulons dire que ce qui nous constitue n’est pas un amour choisi par nous, c’est nous qui accueillons un amour qui s’est manifesté à nous, qui s’est nommé. C’est pourquoi c’est si important. Certes, on pourrait dire que Dieu est dans les montagnes ou la mer, mais il n’y a pas la même relation. La singularité de la relation avec Dieu est en cause dans le mystère de la Trinité. Nous ne sommes pas aimés indifféremment – c’est pour ça que dans la compréhension de la vie humaine, nous savons que par c’est la singularité même avec laquelle un homme et une femme aiment leurs enfants, qu’ils élaborent la singularité de leur personnalité et de leur histoire, de leur liberté.
Frères et sœurs, peu de chrétiens se battent aujourd’hui pour savoir si on peut nommer Dieu ou non. Beaucoup de chrétiens sont gentiment agnostiques, pourvu que ça ne fasse pas de vague et que ça marche avec l’ambiance intellectuelle actuelle. Mais le problème est que nous osions dire que nous appelons Dieu notre Père, non pas d’un amour que nous désignons comme celui qui nous convient, mais un amour qui s’est proposé à nous sous un nom, dans une histoire, dans des actes concrets. C’est ce qui fait la singularité absolue des communautés aussi bien juives que chrétiennes, en ce qui concerne la paternité créatrice de Dieu. Nous ferions bien d’y réfléchir davantage pour avoir une vision de l’existence chrétienne qui sache que si aujourd’hui nous respectons la réalité de l’amour naturel, maternel ou paternel, c’est parce que nous croyons au plan du projet divin que chacun d’entre nous est entré dans la connaissance du vrai Dieu à travers cette singularité de l’amour de nos parents.