L'INTELLIGENCE DE DIEU

Pr 8, 22-31 ; Rm 5, 1-5 ; Jn 16, 12-15
Onzième dimanche du temps ofdinaire, Fête de la Sainte Trinité – année C (12 juin 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Comment essayer de comprendre le mystère de la Trinité ? Je crains d’en avoir pour deux heures de sermon. Rassurez-vous, ça se résume en une toute petite phrase mais très importante. Le mystère de la Trinité c'est que Dieu est intelligent. Vous n’avez sans doute jamais entendu de sermon sur ce thème de l’intelligence de Dieu : d’ordinaire, on s'embarque sur « Dieu est amour, donc le Père aime le Fils etc. », ce qui est vrai. Mais on oublie que Dieu est intelligent. Je vous avoue que ça n'a jamais cessé de m’émerveiller, même si bien des gens considèrent être eux-mêmes plus intelligents que Dieu. S'ils avaient été Dieu, ils n’auraient pas fait le monde de la même façon, ils auraient organisé la vie et l'histoire des hommes différemment. Si l'un ou l'autre d'entre vous avait été Dieu, il n’y aurait pas de guerre en Ukraine, il n'y aurait pas de famine ni de problème d'acheminement du blé. Vous auriez été tellement plus intelligent que Dieu que le monde serait bien meilleur !

Encore faut-il savoir ce qu'est l'intelligence. C'est presque plus difficile de savoir ce que c’est, surtout d'être intelligent, que de savoir que la Trinité est que Dieu est intelligent. Déjà pour nous, c'est très difficile de savoir ce que signifie "être intelligent". Hélas, surtout actuellement, nous sommes dans une phase de compréhension de l'intelligence aussi ennuyeuse que possible. L’intelligence, c'est mon ordinateur parce qu'il arrive à enregistrer tous les renseignements, à tout classer en langage binaire pour que je puisse tout retrouver simplement en appuyant sur trois touches... Qui donc est le plus intelligent aujourd'hui ? C'est l'ordinateur qui permet, à partir d'un certain nombre de données, de dire ce qui va se passer, comment il faudrait faire... Certains même nous font croire que la politique, c’est de bien appliquer les données de l’ordinateur. On peut avoir quelques réserves sur ce genre d'appréciation de la situation des sociétés humaines. Ici, nous sommes victimes d'une compréhension de l'intelligence qui est à mon avis catastrophique : comme d'ailleurs le disent très bien les ordinateurs qui de ce point de vue-là sont très sincères, eux n’ont qu’une mémoire morte et une mémoire vive. C'est tout et on se débrouille avec ça.

Mais l'intelligence est-elle la même chose que la mémoire ? Est-elle la même chose que d'accumuler au fil des jours, des années et des heures interminables de frappe devant l'ordinateur, tous les renseignements imaginables ? Je vais vous dire exactement l'inverse. Il est très malheureux et triste qu’aujourd'hui nous croyions que le prototype même de l'intelligence soit l'ordinateur ; nous croyons alors que l'intelligence est l'accumulation du savoir positif, comme on le dit des données, les data. Et que donnent les datas ? Ça ne donne que ce qu'on sait déjà. D'une certaine façon, sauf pour ceux qui savent bien se servir de ce genre d'outillage, l'ordinateur est l'invitation à la paresse de l'intelligence. Vous pouvez tourner le problème dans tous les sens, quand vous avez quelqu'un à table qui commence à sortir son portable pour consulter Wikipédia, c'est sa manière à lui ou à elle de vous dire que vous êtes des ignorants et que l'ordinateur sait tout. Ça peut casser l'ambiance d'un repas.

L'intelligence, ce n'est pas ça. Ce n'est pas l’accumulation, la concentration ni l'organisation du savoir. Pour cela, je pense qu'il faut partir sur une autre donnée et un autre type de référence : c'est l'intelligence que l'on peut avoir d'une personne en face de nous. C'est quand même autre chose. Quand l'intelligence fonctionne avec l'ordinateur et avec le langage binaire, c’est la réponse à des questions. Malheur à ceux qui croient qu'avec ce système-là, ils savent tout. Si on commence à voir ce qu'est l'intelligence, on s'aperçoit qu’elle est d'abord le fait de viser quelque chose ou quelqu'un, qui par définition est une sorte d’énigme. Il n'y a rien de plus désagréable que de croire que, quand on rencontre quelqu'un, au bout de trois minutes de dialogue, les affaires et les carottes sont cuites et qu’il n'y a plus qu’à se dire « dans l'échelle de mes valeurs, il vaut tant ».

En réalité, face à quelqu'un, c'est à la fois plus que le sentiment, la perception certaine, d'être en face de quelqu'un. Mais face à quelqu'un, on se rend compte à la fois qu'on saisit quelque chose de cette personne, qu'on l'aime ou non, mais en même temps, on perçoit quelque chose qui n'est pas saisissable. La force de l'intelligence humaine – supérieure en cela à celle des animaux –, notre regard sur l'autre, nous permet d'avoir une approche de l'autre. Mais on s'aperçoit qu’en réalité, on ne fait alors que commencer.

Je vous signale d'ailleurs que c'est pour ça que l'intelligence est souvent source d'amour. Quand on a commencé à percevoir qui est quelqu'un, l’intelligence peut générer en nous le désir de mieux connaître cette personne, de mieux découvrir avec elle ce qui est important, ce qui est décisif dans nos vies. Alors, tout l'effort de l'intelligence est fondé (c'est extraordinaire de penser que tout à coup, la relation avec une personne ne peut absolument pas se limiter à ce que l'on connaît déjà de cette personne) sur une intuition immédiate, qui en réalité génère le désir de scruter quelque chose que nous ne saisissons pas.

Le grand génie de l'intelligence humaine est que quand elle a perçu quelque chose d'une réalité (généralement, ce sont plutôt les personnes, mais ça peut être aussi des choses), cela génère un mouvement de recherche très proche de l’amour. À ce moment-là, l'amour est intelligent, ce qui n'est pas toujours le cas. L’amour devient donc dynamisé par l’élan même de mon intelligence, plus que par la curiosité, vers la réalité, de quelqu'un ou d'un sujet que je veux étudier, approfondir. L'intelligence est ce qui ne nous laisse pas tranquilles, dès lors que nous avons perçu que quand nous sommes en face de quelqu'un, il y a plus de choses que nous ne savons pas de lui ou d'elle que de choses que nous savons de lui ou d'elle.

C'est précisément dans cet "entre-deux", entre le fait d'avoir perçu des choses et en même temps de se rendre compte de l'immensité de ce que je n'ai pas compris, que se déploie tout mon dynamisme de vie, de recherche, plus que de curiosité, et qui me porte vers l’autre. L'intelligence devient alors génératrice d'histoire, d'histoire commune, d'histoire ensemble, d'histoire découverte approfondie, avec des hauts et des bas, des échecs ou des succès, peu importe. Quand je suis en face de quelqu'un et que j'ai compris tout ce qu'il y avait d’infiniment plus grand que les « deux ou trois choses que je sais d’elle », comme dirait le film, alors c'est extraordinaire. Et c'est ça l'intelligence.

Alors vous allez dire : « Vous êtes en train de nous mener en bateau parce que c'est parce que l’intelligence est limitée qu’on a besoin d'avoir des enquêtes ou des photographies, de scruter le passé ou ce qu'on pourrait faire ensemble, c'est parce que nous sommes finis et limités. C'est pour ça que notre intelligence est à la fois prise entre le peu qu'elle connaît de quelqu'un et tout ce qu’elle voudrait découvrir de son secret ». Ce n’est pas tout à fait vrai : quand on est en face de quelqu'un que l'on aime vraiment, on découvre effectivement ce que je viens de dire, ce qu'on sait, ce que je sais de toi. Mais malheur à nous si on dit à quelqu'un : « Maintenant, je te connais hein, de toute façon tu ne descendras jamais la poubelle le soir avant d'aller te coucher et tu ne feras jamais les biftecks comme les fait ma mère… » Si c'est ça ce qu'on connaît et qu’on juge inutile d'insister, alors c'est le début de la paralysie de l'existence.

L'inquiétude, c'est la fameuse idée de saint Augustin. Il disait que l'homme est inquiet. Notre cœur est sans repos, inquietum, inquiet. On comprend l’intelligence comme une inquiétude, non de l'angoisse qu'il faut aller résoudre chez le psychanalyste, mais cette inquiétude de ne pas être en repos vis-à-vis de toi. Pourquoi ? Parce que j'ai deviné à travers le peu que je sais l'immense possibilité de mieux te connaître et de créer quelque chose, peut-être avec toi, qui me permettra de mieux savoir qui tu es.

Frères et sœurs, ça peut être un peu la même chose, appliqué à Dieu. Quand Jésus est venu sur la terre, Il est venu nous révéler l'amour du Père. S'il y avait un seul danger, c'était que le Christ se présente comme Celui qui savait tout. On sait comme peuvent être désagréables ceux qui savent tout. C’est insupportable. C'est tout autre chose. Jésus s'est montré non pas comme Celui qui savait tout, mais quand on L’interrogeait, il fallait aller plus loin. Ce n’est pas ce qu'on connaissait de Lui à travers ses gestes, ses miracles etc. qui est à mon avis, l'erreur d'un certain nombre de théologiens qui ont voulu démontrer la divinité du Christ parce qu'il était prestidigitateur. Non, ce n’est pas ça.

Le Christ est quelqu'un qui disait : « Si vous voulez commencer à approcher qui Je suis, vous ne pouvez pas vous arrêter simplement à la manière dont vous me percevez à travers toutes sortes de représentations imagées. Moi, quand vous Me voyez, Il y a quelque chose derrière que vous ne connaissez pas, c'est le Père ». Ne disons donc pas que la révélation de la Trinité, ce sont des histoires racontées plus tard par les Églises pour verrouiller la doctrine. C'est la manière même dont Jésus s'est manifesté aux hommes ! Il pouvait se donner, Lui, mais II ne pouvait pas se donner comme la source de la révélation de ce qu'Il est, de ce qu'Il voulait nous dire et de ce qu'Il voulait partager.

J’ignore quel rapport nous avons les uns et les autres avec le Christ. Si c’est du style « ça y est maintenant, j'ai lu tous les évangiles, j'ai lu la Bible etc., donc je sais tout », c’est perdu. En effet, si j'aime le Christ, si je veux savoir qui Il est, Il me dira toujours : « La partie visible que tu vois de Moi dans mon humanité, dans la vie que J'ai partagée avec vous, ce n'est pas tout, loin de là. Il y a infiniment plus, il y a le Père et c'est tellement difficile et inépuisable que Je vais vous donner quelqu’un qui va vous aider à continuer le chemin ». C'est l'Esprit Saint. C'est ce qu'on vient de lire dans l'évangile de saint Jean.

Au fond, c'est pour ça qu’on peut avoir avec Dieu une relation presque sur le même modèle. Je dis bien presque parce que ça demanderait beaucoup de mise au point et de complément. On peut avoir avec Dieu cette même relation, même encore plus intense, plus profonde, que celle qu'on a avec un ami ou une amie. On est alors invité à faire cette espèce de va-et-vient incessant entre ce que je sais ou crois savoir, et ce qui se donne à moi comme inconnu, pas totalement inconnu puisque quand Il dit qu'Il est le Fils, Il dit d’où Il vient, mais d'une certaine façon inconnu, au sens ou en pressent quelque chose qu'on ne peut pas maîtriser, qu'on ne peut pas savoir. C'est pour ça qu'Il dit : « l'Esprit vous guidera vers la vérité tout entière ». Notre cheminement avec le Christ n’est pas simplement d'avoir lu toutes les solutions de tous les dogmes dans des ouvrages de théologie. C'est l'expérience de Faust, de Goethe. Il a tout lu, tout étudié et malheureusement aussi la théologie, dit-il avec beaucoup d'humour et de vérité. C'est là où commence vraiment notre chemin avec le Christ.

Je voudrais terminer par une boutade. Je suis obligé de l’atténuer parce qu’il y a des mots qui ne se disent pas trop. Je ne sais pas si vous connaissez ce merveilleux humaniste qui est aussi théologien à ses heures, qui s'appelle Geluck. En tout cas, vous connaissez sûrement son chef d'œuvre de personnage, Le Chat. C’est ce gros monsieur avec un pardessus vert absolument ridicule, qui est parfaitement suffisant et qui fait des réflexions extraordinaires. Quelqu'un de ma famille, parce qu'il sait que je suis curé, m'a gentiment envoyé une bande de quatre images que je vous cite approximativement : Dieu a créé le monde, Dieu a guéri les aveugles, Dieu a fait marcher les boiteux, Dieu a fait parler les muets. Et dernière image – j’adapte le vocabulaire : mais qu'est-ce qu'il a fait pour les imbéciles et les sots ? Il leur a donné une intelligence qui pourrait chercher au-delà de ce qu'on sait. De ce point de vue-là, nous sommes tous sots parce que nous oublions la plupart du temps que la ressource est inépuisable et que l'inconnu est insaisissable. C'est précisément cela la spécificité de la foi chrétienne. La foi chrétienne (là je ne cite pas Geluck mais un Père de l'Église qui dit la même chose), c'est que nous sommes invités à aller de commencement en commencement par des commencements qui n'auront pas de fin. Joli programme !