L'INSTINCT DE DIEU
Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11-17
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année C (17 juin 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
C'est vrai qu'il y a cette demande de "soumission" aux dogmes de l'Église, aux sacrements, et tout spécialement, c'est pour cela que je prends l'exemple du saint Sacrement qui est manifeste, rien ne prouve. Je pense toujours à cet enfant de CMI qui emmenait une hostie chez lui pour la regarder sous le microscope, au fond, il voulait s'approprier l'Eucharistie. Mais c'est bizarre, parce que l'Eucharistie vous oblige non pas à la soumission, parce que c'est cela que je veux démonter, mais à une sorte d'autre position spirituelle ou psychique : nous ne pouvons pas le vérifier, c'est de l'ordre de la foi, donc de l'ordre de ce que je crois sans le voir. C'est vrai aussi qu'en approchant de Dieu, c'est comme le ciel et la mer, au bout d'un moment, de loin, le ciel se confond avec la mer, se confond mais sans se confondre quand même, on sent qu'il y a un appel mutuel, un mariage de couleurs, c'est fait l'un pour l'autre, l'horizon est fait pour les différencier et en même temps pour les marier. C'est comme l'eau et le vin, quand l'eau reçoit le vin, je le prends dans ce sens-là pour dire l'humanité et la divinité, elle s'enrichit de cette saveur, elle se différencie et en même temps elle était de l'eau, il était du vin, mais l'humanité et la divinité sont faites pour se mêler aussi étroitement que l'eau et le vin, que le ciel et la terre. Et l'eau ne renonce pas à être de l'eau, et le vin ne renonce pas à être du vin, tout autant que le ciel et la terre. L'eau ne démissionne pas d'être de l'eau et le vin non plus. Par rapport au mystère de Dieu, il n'y a pas de démission, il n'y a pas à dire : je ne comprends rien, j'y adhère, on verra la suite ! Il y a une sorte d'inclinaison, d'humilité. Et il ne s'agit pas uniquement d'idée, mais de ce qu'on pourrait appeler l'instinct religieux.
Ce qui m'étonne toujours dans la vie humaine, nous qui sommes de l'espèce humaine, qui sommes tellement liés à cette vitalité profonde, et je regardais récemment dans la grotte Chauvet, j'imagine que vous avez vu comme moi la qualité incroyable du dessin des lionnes, des buffles, c'est impressionnant puisque c'est un exemplaire de dessins préhistoriques parmi les plus anciens que nous ayons à l'heure actuelle en France, il y a une Vénus. Je ne sais pas à quoi ressemblait l'homme qui a fait ces dessins, il devait être beaucoup plus sale que nous, beaucoup plus poilu, enfin j'imagine, mais il avait cette élégance au bout des doigts, au bout de l'âme, pour faire, environ cent mille ans avant Jésus-Christ, une démarche religieuse, il invoquait une Vénus,( c'est nous qui donnons ce nom), une femme de fécondité, une déesse avec une tête de sorcier, et puis de dessiner le muscle des félins qui s'élancent et qui courent derrière des buffles. On pense souvent que les ancêtres sont rustres, rudimentaires, mais peut-être avaient-ils la même approche religieuse que nous, la même finesse à l'intérieur de leur âme ? Ils essayaient de rejoindre ce qui au bout de l'horizon dirait autre chose que ce que le monde dit. Le pain, cela vous oblige à vous descendre, c'est tout petit et il pourrait passer inaperçu. C'est pour cela que Jésus a choisi le pain, il aurait pu choisir une révélation de lumière, ou quelque chose proche du tonnerre, non, il a pris quelque chose de silencieux, qui se mange et qu'on oublie quand on l'a avalé, pour nous inviter non pas à démissionner de nous en disant : "Tu y crois. Tu obéis", mais bien plutôt : "Incline-toi, et reçois et accueille". C'est cela Dieu, ce n'est pas uniquement du côté de la compréhension ou de la démission, c'est du côté de l'accueil qui demande une sorte d'humilité, d'abaissement, mais qui n'est pas une démission ou une passivité, c'est même une haute activité de l'esprit et de l'âme que de s'incliner, de recevoir, d'accueillir. C'est ce qui s'appelle : l'acte de foi. Nous en faisons l'expérience les uns avec les autres, lorsque nous accueillons quelqu'un dans notre vie proche, époux, épouse, frère. Au fond, nous n'avons pas à démissionner pour qu'il soit lui aux dépens de nous, c'est ce qui fait rater la relation, au bout d'un moment, on lui reprochera de nous avoir imposé sa façon de voir. Il faut à la fois être soi et maintenir cette revendication personnelle. On entend trop de gens qui au bout d'un certain temps disent : je n'ai pas pu vivre à côté de toi, tu m'as empêché de vivre. Mais le premier responsable, c'est soi, c'est ce pardon qu'on ne s'accorde pas d'avoir été passif. Etre soi et en même temps s'incliner à l'intérieur de soi pour accueillir l'autre, son mystère propre et lui laisser la place pour que le mystère se développe, pas le ficeler et l'emprisonner comme un rôti dans un placard. Avec Dieu, c'est pareil, c'est une rencontre au bout, comme le ciel et la mer, comme l'eau et le vin, comme la lumière qui vient traverser les végétaux, qui va traverser le verre, traverser la mer. Nous avons d'immenses images dans le monde qui nous mettent le goût à l'esprit, dans la manière dont Dieu vient, sans nous défaire. Plus on s'inclinera et plus on sera grand. On pense toujours à une tenue, une autonomie de l'homme, et en réalité, c'est l'abandon d'une certaine autonomie qui est nourrie d'orgueil, pas simplement d'orgueil moral, mais d'orgueil de la pensée, d'orgueil scientifique. Or, c'est l'inclinaison qui fait de nous un homme de goût parce qu'elle collecte plus facilement toutes les données de l'humanité, sa précarité, sa finitude, la vie et la mort.
Quand nous dirons "Amen" tout à l'heure, nous ne signerons pas un chèque en blanc en disant : tant pis je me laisse faire. Non, on dira "Amen" à cet objet tout petit, presque oubliable, presque insignifiant, une fois qu'on l'a avalé, on pense à autre chose, qui s'incorpore à nous sans bruit, sans effet, il n'y a pas plus discret qu'un morceau de pain dans l'organisme humaine, une fois qu'on l'a reçu, la vie continue. C'est ce mélange, cette animation intérieure, comme le pain donne les éléments vitaux de notre organisme, Dieu nous anime de l'intérieur, c'est cela l'image. Parfois il faut qu'Il s'insinue dans notre vie sans nous blesser, en nous aidant à l'admettre, c'est l'acte de foi et c'est aussi ce qui fait que nous sommes un peuple, "le" peuple de Dieu. Nous procédons à ce même accueil ensemble, chacun à notre manière, et chaque "Amen" qui en est la pointe, la forme, le signe, réjouit le cœur de Dieu de ce que nous avons non pas démissionné de nous, non pas été passifs, mais donnés au bout de nous-mêmes. C'est ce qui va se passer pour Clément et Clémentine, on va les inscrire, on va les oindre, on va les baigner dans cette présence de Dieu pour qu'à partir de maintenant et jusqu'au bout de leur vie ils reçoivent, ils accueillent cette présence de Dieu. Même chose pour Maurizio et Alicia qui vont pour la première fois recevoir cet objet si insignifiant qui dit l'immensité de Dieu. Et comme eux, on n'aura jamais fini de s'émerveiller du manque de rapport qu'il y a entre ce que Dieu donne et la manière dont Il le donne et ce qu'Il est. Il n'y a pas de commune mesure. C'est cela qui s'appelle aussi l'Amour de Dieu.
Frères et sœurs, laissons-nous guider par cet "Amen" que nous allons dire ensemble. Parfois d'ailleurs quand nous le disons, ce n'est pas uniquement nous-mêmes, personnellement, je sens qu'à des moments de fatigue, de distraction, ou de paresse intérieure, je laisse les autres prononcer cet "Amen" que je dis avec eux, mais c'est aussi l'Amen de l'Église, je le vois comme un grand mouvement qui traverse l'histoire, et j'ai parfois envie de me laisser emporter par le gros flot de ceux qui avant moi et bien mieux que moi ont dit cet "Amen". Je n'ai pas honte de me mettre dans ce navire qui est l'Église et de me laisser parfois un peu guider dans ce navire en me disant qu'il y a des gens bien plus intelligents, bien plus croyants, plus saints qui ont fréquenté cette frontière tout près de Dieu et qui ont si bien su accueillir. L'Église c'est cela, c'est aussi un lieu où l'on se repose ensemble où l'on n'est pas toujours à la pointe même de la capacité de dire "oui", et où l'on se laisse mener par ceux qui à côté de nous, nous ont appris à dire "oui". C'est cela la communion des saints. Ce que nous allons refaire là, ce sont les gestes mêmes du Christ, on les inscrit dans des millions de bras, de mains, de prêtres qui ont continué ces mêmes gestes que je vais faire aujourd'hui, fidèlement, avec humilité, pour le dire Lui, tel qu'Il est.
AMEN