JUBILARE
Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11b-17
Douzième dimanche du temps ordinaire, Fête du Corps et du Sang du Christ – année C (dimanche 22 juin 2025)
Homélie de Monseigneur Jean-Louis BRUGUES
Jubilé. Jubilare. Le sens de ce terme ne se prête à aucune confusion : être rempli de joie, témoigner de cette joie et chercher à la transmettre. Le premier jubilé dont il est question ici es( celui de l’Eglise universelle. Depuis le début du XIVème siècle, en effet, notre Eglise a pris l’habitude, tous les vingt-cinq ans, d’affirmer sa joie aux yeux du monde. Sa joie de proclamer et de commenter la parole de Dieu, de célébrer le sacrifice du Christ, comme nous le faisons aujourd’hui avec une solennité toute particulière, puisque c’est le dimanche du Corps et du Sang du Christ, sa joie d’annoncer l’amour d’un père pour ses enfants, d’annoncer le salut à la portée de tous. En un mot, sa joie d’être l’Eglise.
Ce jubilé a été placé sous le signe de l’espérance. Heureuse initiative ! Rappelez-vous : la petite fille d’espérance chère au poète, paraît bien en retrait ; de loin on ne l’aperçoit guère. Mais quand on s’approche d’elle, on constate que c’est elle qui tire en avant ses grandes sœurs , la Foi et la Charité. « C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes. Cette petite fille de rien du tout. Elle seule, portant les autres, traversera les mondes révolus ».
Les sociétés qui se piquent de modernité, les nôtres donc, ont décidé d’effacer leur mémoire, et du même coup se sont prises à redouter l’avenir. Comme l’analysait récemment un philosophe, les sociétés démocratiques ont échangé leur confiance, un peu folle, en un progrès indéfini en une peur, tout aussi follasse, d’un futur rempli des plus grandes noirceurs. L’espérance est devenue leur point aveugle. Elles se condamnent ainsi à gonfler le présent, à valoriser jusqu’à l’extrême ce moment par définition éphémère…Traversant les sociétés de l’éphémère, notre Eglise est la seule à pouvoir lancer jusque dans les entrailles de l’éternité l’ancre de son espérance.
Le Frère Daniel et moi-même avons été ordonnés ensemble. C’est dire que nous célébrons ce mois-ci le jubilé d’or de notre ordination sacerdotale. Pour ma part, s’y ajoute le jubilé d’argent de ma consécration épiscopale. Cinquante ans et vingt-cinq ans à rester sur la même route quand se multipliaient de part et d’autre tant de crises et tant de défections. Et nous confessons tous deux la joie d’avoir tenu le coup.
A peine nommé au siège d’Angers, j’avais reçu le conseil pressant d’envoyer une lettre au diocèse. Comment la tourner cette lettre ? La vie dominicaine ne prépare pas immédiatement à l’épiscopat. Il était venu naturellement au fil de ma plume de m’adresser aux « fidèles » : que n’avais-je pas dit ! <on me fit vite comprendre que le mot déplaisait, car on l’associait à des valeurs négatives de suivisme et d’obéissance servile. Ce mot de fidèle qui désignait les hommes pieux dans la Première Alliance, ce mot avec le quel les membres des premières communautés chrétiennes se désignaient les uns les autres, ce mot qui tout au long de l’histoire de l’Eglise avait été aussi bien un titre glorieux qu’un programme de vie, ce mot donc en venait à soulever l’inquiétude de nos contemporains ! La fidélité n’avait plus bonne presse, alors que, comme l’écrivait une théologienne protestante, nous serions entrés dans l’ère des « interruptions volontaires ».
J’ai retrouvé le texte de l’homélie que le cardinal Jean Guyot avait prononcée lors de la messe d’ordination, le 22 juin 1975 : « Laissez-moi vous dire, en ce jour où vous vous engagez à la suite du Christ : ayez une confiance grandissante, une confiance totale, une confiance inconditionnelle dans la tendresse infinie du Père des cieux qui, s’il veille sur les petits oiseaux, veille avec d’autant plus d’affection et de puissance, car il est fidèle, à ceux qu’il a appelés à le suivre plus que les autres. Je vous rappellerai cette parole de l’évangile qui vient d’être lu : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure ». « Comment ne pas ajouter, dit-il en terminant, ce que Jésus lui-même nous a dit : « Je vous ai dit ces choses pour que vous ayez ma joie et que votre joie soit parfaite ». Parce que vous êtes les hommes de l’amour, vous devez être les hommes de la joie ». Jubilare donc.
Cette joie s’appuie sur deux convictions. Nos fidélités personnelles ne trouvent leur vrai relief que lorsqu’elles s’insèrent dans une trame plus large, celle de l’Eglise. Le chrétien n’est jamais fidèle de ses propres forces, mais de celles que lui donne l’Esprit, l’Esprit Saint qui œuvre au plus profond de son âme, à pas de connaissance et d’amour écrivait S. Thomas. Il me semble que l’on peut nommer Providence ce patient travail de la bienveillance divine.
J’insisterai sur le second motif de notre joie. Dans le petit morceau de la première épître aux Corinthiens qui vient d’être lu, l’Apôtre confessait : « Moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du seigneur et je vous l’ai transmis ». Le disciple, le prêtre est donc chargé de transmettre aux fidèles ce que lui-même a reçu du Seigneur. Les motifs d’inquiétude ne manquent pas : nos paroles et l’exemple de notre propre vie nous ont-ils permis de transmettre vraiment ce qui venait du Seigneur ? Avons-nous vraiment transmis la Parole de Dieu sans trop y mettre de nous-même ? Le moment est venu de rappeler l’œuvre de cette Providence que je viens d’évoquer, son travail propre : écrire droit en se servant de nos incertitudes et de nos errements, mais encore de nos talents.
C’est une expérience commune pour le prédicateur. Je suis sûr que Daniel en partage le propos : les gens n’entendent jamais directement ce que nous avons voulu dire. Entre nos paroles et l’écoute des auditeurs, existe le filtre merveilleux de la bienveillance divine. Nous, prêtres et évêques, sommes chargés de dire ; à l’Esprit Saint incombe la charge de toucher les cœurs et les intelligences, de convaincre, en un mot. Un homme m’avait écrit qu’il avait décidé, un certain dimanche, de mettre fin à ses jours en précipitant sa voiture du haut d’une falaise. Durant le trajet, il avait machinalement ouvert le bouton de sa radio et était tombé sur une conférence que je donnais à ce moment-là à Notre-Dame. Un mot, une image, une expression, que sais-je ? dans lesquels je n’avais inséré aucun message particulier, l’avait bouleversé, au point de décider à retourner à sa maison et à son existence ordinaire. Œuvre de l’Esprit. Ou encore, cette jeune femme qui, après avoir entendu un de mes sermons, était revenue sur sa décision en gardant l’enfant qu’elle portait : mes paroles ne traitaient nullement de ce sujet, mais l’Esprit avait su les traduire et les actualiser, au point de renverser les intentions premières de celle qui allait enfin devenir mère.
Et maintenant, ô Christ, nous nous tournons vers toi. En imitant ton exemple et soutenus par ta grâce, nous avons résisté aux tentations de la facilité et de la tristesse. Avec toi, nous avons protesté contre le malheur du monde. On ne livre pas sans blessures des combats de lumière. Nous te prions de raviver notre espérance ? Que ta main secourable se saisisse de nous quand se présentera l’heure de la dernière épreuve. Que nos yeux ne se ferment pas pour toujours et que notre linceul ne nous plonge pas dans l’illusion d’un anéantissement définitif.
Tu es ressuscité. Tu es le premier-né d’une ère nouvelle. Tu as vaincu la mort et tu en as fait une pâque, un passage vers ta gloire. Tu nous conduis à la table du festin des noces. Là, les pleurs seront taris et oubliées les souffrances. Là nous retrouverons ceux que nous avons connus et que nous avons chéris, nos ennemis aussi. Les séparations n’étaient que provisoires. Là, tu nous réuniras et tu récapituleras la création entière, dans un royaume où régneront la paix, la joie et la béatitude. Viens, Seigneur Jésus. Montre-nous ta face et nous serons sauvés.