Paroisse Saint Jean de Malte
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Hagiographie

La légende de sainte Cécile a été largement diffusée dès les premiers siècles chrétiens. La Légende Dorée de Jacques de Voragine raconte que Cécile se refuse en mariage à Valérius et le convainc de demander le baptême. Condamnée à être brûlée dans une chaudière, elle est rafraîchie par une nuée. Le bourreau chargé de la décapiter la laissera agonisante après trois essais infructueux. 

Iconographie

La tradition a fait de Cécile une musicienne, elle porte un orgue miniature et la palme du martyre.

LA JOIE D'ÊTRE À DIEU

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1990)
Homélies du Frère Michel MORIN

 

C

e passage d'évangile vous a été commenté, il y a une dizaine de jours par le Frère Daniel sur le thème de l'improvisation de Dieu, je ne vais donc pas le reprendre si ce n'est à un point où il l'a laissé, un point de comparaison ou d'analogie. Vous savez que le meilleur des musiciens est celui, justement, qui improvise. Alors cette improvisation de Dieu dans notre cœur, comment nous pourrions mieux la saisir aujourd'hui par la figure de sainte Cécile ?

Je pense que l'apôtre Paul, dans ce très bref passage de la deuxième épître aux Corinthiens nous en donne une clé. Il dit en citant un prophète de façon assez large : "Celui qui se glorifie, qu'il se glorifie dans le Seigneur ! Ce n'est pas celui qui se recom­mande lui-même qui est un homme éprouvé mais celui que le Seigneur recommande !" ce qui n'empêchera pas saint Paul de faire immédiatement après son pro­pre éloge. Et justement, l'éloge que Paul fera de lui-même, ce n'est pas à partir de ce qu'il est, de ce qu'il fait ou de ce que sa vaste imagination et sa très grande activité lui permettent d'improviser et de réaliser.

Saint Paul va se glorifier de quoi ? De ce qu'il est le ministre de la rencontre entre l'Église et son Seigneur. Et c'est ce qu'il exprime dans le verset sui­vant : "J'éprouve à votre égard," dit-il aux Corin­thiens qui n'étaient pourtant pas une communauté chrétienne tout à fait sainte mais plutôt une Église extrê­mement turbulente, beaucoup plus que certaines de nos Églises d'aujourd'hui qui sont parfois plus assou­pies qu'autre chose. "J'éprouve à votre égard une jalousie divine, car je vous ai fiancés à un Epoux unique comme une vierge pure à présenter au Christ." Saint Paul ne manque pas d'audace pour re­prendre à son compte cette expression que la Bible ne donne qu'à Dieu "une jalousie divine", un amour ja­loux. Et nous le savons, cette expression, dans de nombreux passages de l'Ancien Testament, nous la trouvons à propos de l'amour de Dieu qui "aime son peuple comme un feu dévorant", un Dieu dont l'amour est jaloux, expression qui signifie un amour exclusif, absolu, total, définitif pour le peuple. Et saint Paul reprend à son compte cette caractéristique propre à Dieu parce que dans son ministère et au plus profond de sa prière et de son cœur, il a saisi cette réalité extraordinaire qu'il est "le ministre des fiançailles entre l'Église et le Christ." Entre un peuple qu'il faut purifier dans les eaux baptismales, entre un peuple qu'il faut vivifier par le don de l'eucharistie, entre un peuple qu'il faut fortifier et embellir par toute la vie de charité et le Seigneur qui vient épouser ce peuple et qui l'aime comme une vierge pure et sans tâche, parce que Dieu voit la musique intérieure du cœur et Il n'écoute pas ou ne s'arrête pas à toute la dissonance de l'expression extérieure.

Dans la perspective de cette fête de sainte Cécile, saint Paul nous rappelle donc que, nous aussi, nous pouvons avoir en nous les sentiments mêmes qui sont ceux de Dieu, ceux du Christ comme il nous le rappellera aussi au début de l'épître aux Philippiens : "Ayez en vous les sentiments qui sont du Christ !" Je crois qu'en célébrant sainte Cécile dans cette tradition de patronne de la musique, nous pouvons lui deman­der de vivre un peu comme elle et comme saint Paul, de cette extraordinaire joie intérieure d'être "de Dieu", de cette extraordinaire merveille d'être l'objet d'un amour jaloux, exclusif, pour nous, qui que nous soyons. Quelle que soit notre vie Dieu nous regarde toujours comme un jeune homme regarde sa fiancée. Et vous le savez très bien, il ne voit pas les défauts, il les verra plus tard. Et c'est d'ailleurs pour cela qu'il engage sa vie avec elle.

Alors que ce bref passage nous rappelle qu'aux yeux de Dieu nous sommes une fiancée, j'allais dire sans défauts. Il nous aime tellement, d'un amour aveugle, exclusif, mais comme nous le savons, il faudra du temps, il faudra du don, du pardon, de la patience et de la souffrance pour que ce chant de l'amour de Dieu pour nous soit parfaitement chanté, manifesté, exécuté par notre cœur et puis aussi par nos lèvres.

 

 

AMEN

 

MUSIQUE ET SAGESSE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1988)
Homélies du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a sottise ou la folie des vierges folles, c'est de courir chez le marchand au moment où il fau­drait accompagner l'Époux. La sottise c'est tout simplement de n'avoir pas su discerner ce qui était le but profond, la raison d'être de leur présence dans l'attente du cortège nuptial. Et l'on peut dire que cette parabole nous remet nous-mêmes devant cette exigence profonde : Est-ce en ce monde-ci que nous trouverons nos propres ressources pour subsister ? Est-ce que nous courons chez tous les marchands des alentours pour essayer de trouver un peu d'huile, un peu de sagesse ? Ou bien, au contraire, est-ce que nous gardons résolument notre regard tourné vers ce lieu où l'Époux nous invite à entrer dans le cortège nuptial de son avènement, de l'avènement de son royaume ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit lorsque nous parlons de sagesse. La sagesse c'est simplement le fait de ne pas se tromper d'adresse, de ne pas courir chez le marchand quand il s'agit d'entrer dans la salle des noces.

Précisément, ce que nous célébrons aujour­d'hui en fêtant la mémoire de sainte Cécile c'est le fait qu'une jeune romaine, au moment même où elle se trouvait devant ce choix, n'a pas voulu courir chez le marchand. Elle a préféré courir vers la mort pour ren­contrer son Seigneur. Peut-être y avait-il beaucoup de choses qui pouvaient paraître attirantes, dans son sta­tut, dans sa condition sociale ! Peut-être même que l'époux qui lui était promis était beaucoup plus gentil que la légende ne nous le raconte ! Cependant, à partir du moment où il fallait confesser sa foi, Cécile a choisi le martyre, c'est-à-dire d'entrer dans le mystère plénier de la sagesse de Dieu sur elle, d'entrer dans le palais des noces.

C'est peut-être cela qui a valu à Cécile d'être la patronne de la musique. De nos jours, la musique est souvent une affaire technique, une affaire de sa­voir, de savoir-faire. Or dans l'antiquité, un être pou­vait être qualifié de musical, c'est-à-dire qu'il avait, par la musique, saisi une sorte d'équilibre profond de sa vie qui était pratiquement l'équivalent de la sa­gesse. Musique vient du mot "muse", de ces déesses bienveillantes qui président à la culture humaine comprise comme l'épanouissement total et entier de l'homme à travers les connaissances et les oeuvres d'art. Chez Platon ou chez Aristote, l'homme musical c'est celui qui a trouvé cet équilibre de sa vie, une sorte de sagesse fondamentale qui donne à la vie son harmonie, son charme et sa beauté.

Si Cécile est devenue la patronne des musiciens et des chanteurs, ce n'est pas simplement comme patronne d'un métier, d'une technique du sa­voir-chanter, mais c'est peut-être précisément parce que, se montrant une vierge sage, elle a su donner à sa vie, Jusque dans sa mort, cette musicalité profonde qui est le fait de se savoir accordée à la venue de l'Epoux. En la priant aujourd'hui, demandons au Sei­gneur, par son intercession, que notre vie, notre vie de prière, notre vie de louange, notre vie dans tout ce qui la constitue quotidiennement, atteigne à cette musica­lité de sagesse qui fera qu'un jour nous serons accor­dés à la venue du royaume de Dieu.

 

AMEN


 

 

CHANT ET MARTYRE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1986)
Homélies du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

e n'est sans doute pas par hasard, car les choix de la Providence ont toujours un sens pro­fond, que la patronne des chantres, des chan­teurs et des musiciens ait été une martyre. Non pas au sens où vous le croyez, au sens où les chantres, où les musiciens seraient les souffre-douleurs de la société ou de l'Église mais de fait, les grands fondateurs d'or­dres qu'on peut considérer comme les saints patrons des prieurs ou des pères abbés, n'ont jamais subi le martyre, tandis que la patronne des chantres l'a subi. Mais la raison pour laquelle sainte Cécile a subi le martyre, il faut la chercher dans cet accord, dans cette harmonie profonde qui existe entre le chant et le sens même du martyre. Le sens profond du martyre n'est pas le désir de se faire souffrir mais la gratuité d'une vie offerte pour Dieu. Lorsque les premiers témoins, les martyrs sont morts dans les premiers siècles de l'Église et encore aujourd'hui dans notre Église contemporaine, cela veut dire que leur vie ne leur appartient pas et que le sens de leur vie c'est de vivre pour Dieu, quoi qu'il en coûte et quoi qu'il arrive. Il n'y a donc pas d'autre raison au martyre, et c'est pour­quoi dans tous les grands récits des martyres de l'his­toire chrétienne les martyrs ne font jamais mauvaise figure devant la mort. Non pas qu'ils seraient doués d'une sorte d'héroïsme un peu stoïcien ou un peu mé­prisants des conditions de la vie humaine non pas qu'ils auraient envie d'accomplir des prouesses en risquant leur vie sans raison, mais pour la simple rai­son que leur vie leur a été donnée pour rencontrer Dieu et que pour rester attachés à Dieu, il faut qu'ils payent cela au prix de leur propre vie humaine. Alors, ils en font sans compter et sans calculer le don géné­reux pour le Seigneur. C'est ainsi que la mort des martyrs est toujours ce moment dans lequel le Christ, qui Lui-même a connu la souffrance et la mort, vient se configurer, se surimprimer à la mort de son témoin, pour qu'au cœur même de cette mort resplendisse la gratuité du salut. Ainsi à la gratuité du don de sa vie que fait le martyr, correspond ou plutôt en est la source, la gratuité du don du salut que le Seigneur veut faire à celui qui est ainsi appelé à être son té­moin.

D'une certaine manière le chant, et plus spé­cialement le chant sacré, est porteur de cette même signification. La différence entre le chant et la voix parlée ne nous est peut-être pas sensible. Nous consi­dérons souvent que le chant est une sorte d'ornemen­tation ajoutée à la voix pour la rendre plus agréable ou moins monotone. En réalité ce n'est pas du tout cela. Le sens profond du chant, et plus spécialement du chant sacré, c'est de reprendre la parole à l'origine, au point de jaillissement même de cette parole c'est-à-dire dans le souffle, et dans le corps même de celui qui parle ou qui chante, pour lui donner une sorte de gratuité, de beauté, de sérénité qui est infiniment plus riche, plus vaste et plus belle que ne peut l'exprimer le registre de la voix parlée. Ce qui fait la différence entre la voix parlée et la voix chantée, c'est que dans un cas, la voix parlée, tout est soumis à une certaine économie de moyens qui est l'ordre de la communi­cation, de se parler, de se faire comprendre. C'est toujours, d'une manière ou d'une autre, une économie utilitaire. Tandis que dans la voix chantée, et je pense qu'il faut y inclure aussi la poésie qui a son rythme et son chant intérieur simplement à travers la musique des mots, tandis que dans cette voix chantée il y a un élément qui n'est pas en plus, mais qui transfigure la voix parlée en lui donnant cette gratuité, cette joie profonde et toute cette immédiateté et cette profon­deur de tous les sentiments qui constituent la vie hu­maine.

Aujourd'hui cela nous paraît un peu difficile à admettre parce que la plupart du temps nous vivons dans un monde qui est effectivement utilitaire, un monde dans lequel un sou est un sou. Par conséquent, nous considérons par exemple que la messe basse ça suffit largement à partir du moment ou, à la faveur de la réforme liturgique, on a eu trente minutes de messe, ça suffit largement au Bon Dieu, étant donné que, de toute façon, selon le bon principe, "une messe est une messe". En réalité ce principe est absolument faux, voire même stupide, parce que, précisément, la réalité profonde de la liturgie ce n'est pas seulement de faire la quote-part voulue et nécessaire pour que le Bon Dieu ait son comptant. Mais le sens profond de la liturgie c'est cette joie qui jaillit du cœur même de l'homme et que seul le chant peut exprimer, cette gratuité de l'existence pour Dieu que, là aussi, seul le chant peut exprimer, même si on chante mal car cela n'a pas beaucoup d'importance. Et dans tout cela c'est précisément le lien profond qui existe entre la gratuité de la joie que Dieu veut nous donner et qui est le té­moignage de son salut, de sa grâce, et d'autre part la gratuité même avec laquelle nous recevons cette grâce. "Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?"

C'est pour cela que nous pouvons nous réjouir et demander à Dieu par l'intercession de sainte Cécile de donner à notre Église d'aujourd'hui, qui la plupart du temps se morfond dans des liturgies de conscienti­sation, de prise de conscience, de mauvaise cons­cience, à travers un jeu de paroles qui parfois est un peu désolant, de redevenir une Église qui chante, une Église qui est heureuse d'exister pour son Seigneur, simplement parce qu'elle a redécouvert la gratuité de l'amour de Dieu pour ce monde.

 

AMEN

 

 

LE MYSTÈRE DE L'ÉPOUX

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1985)
Homélies du Frère Jean-Philippe REVEL

Transparence du coeur

L

 

es textes que la liturgie nous propose en cette fête de sainte Cécile insistent l'un et l'autre sur le fait que le Christ est l'Époux. Le sens de la virginité chrétienne, le sens de la virginité de sainte Cécile, c'est cette attente de l'Époux dont nous parle l'évangile. La virginité n'est pas une ascèse, la virgi­nité n'est pas une privation arbitraire, la virginité c'est le primat absolu de l'attente, du désir de l'unique Epoux.

C'est pourquoi cette virginité qui n'est pas seulement ni d'abord une virginité du corps, mais qui est surtout la virginité du cœur, cette virginité est en quelque sorte commune à tous les chrétiens, mariés ou non, et elle est signifiée, symbolisée par les vierges au sens propre, mais c'est l'Église tout entière qui est vierge en ce sens qu'elle se garde pour le Christ, qu'elle est dans l'attente de son unique Époux. Et cha­cun d'entre nous doit avoir cette virginité du cœur qui fait que nous nous réservons pour le Christ, nous sommes radicalement, totalement tournés vers le Christ qui vient, dans l'attente et le désir de cette ve­nue.

Le Christ est l'Époux de l'Église c'est-à-dire que c'est Lui qui conduit l'Église, et par conséquent chacun d'entre nous, jusqu'à ce mystère des noces, c'est-à-dire le mystère de cette intimité du cœur, cette intimité de tout l'être avec Dieu Lui-même. C'est la chose le plus inattendue, inespérée et merveilleuse qui nous est annoncée par le Christ, c'est que Dieu vient vraiment épouser l'humanité, vient épouser chacun d'entre nous, c'est-à-dire mener la relation entre Dieu et l'homme, entre Dieu et chaque personne humaine jusqu'à cette profonde communion que signifie les mot des noces et que symbolise et permet ce com­prendre le mariage humain. Le mariage humain, union de deux êtres, est une pédagogie et un appren­tissage de cette union plus radicale et plus profonde de l'homme avec Dieu, à laquelle nous sommes tous appelés. Et de même que le mariage est une pédago­gie de l'amour de Dieu, de la même manière la virgi­nité est une attente, en quelque sorte en creux, de ces noces et de cette communion parfaite avec Dieu.

Ces noces, sainte Cécile, comme tant d'autres chrétiens, les a accomplies dans le martyre, c'est-à-dire dans l'identification parfaite au Christ, non seu­lement dans la vie quotidienne, la vie morale, mais finalement dans l'identification à la passion du Christ Notre foi et notre vie chrétienne sont fondées sur cet amour brûlant que tant et tant de chrétiens ont vécu jusqu'au don radical de leur vie, jusqu'au don de leur sang, non pas par une générosité plus grande, mais par une identification au Christ Lui-même. Tous les martyrs avaient conscience que ce n'étaient pas eux, avec leurs propres forces, qui donnaient leur vie pour le Christ, mais que seulement le Christ qui, Lui, avait donné sa vie pour nous, venait réaliser ce même don à travers leur propre vie à eux. Les martyrs savaient que c'était le Christ Lui-même qui souffrait, qui se don­nait, qui mourait et qui ressuscitait en eux, à travers l'expérience de leur martyre.

Si nous ne sommes pas tous appelés au mar­tyre, nous sommes certainement tous appelés à faire ce don radical de nous-même, au moins au jour de notre mort, mais aussi dès maintenant. Nous devons vivre ce don radical de tout notre être au Christ, sans lequel nous ne pourrons pas accéder parfaitement au bonheur de connaître, de l'intérieur, la communion totale avec Dieu. Dieu nous appelle à ces Noces qui consistent à vivre en communion avec Lui, dès main­tenant, d'une manière inaugurale, et plus tard d'une manière parfaite. Vous le savez sainte Cécile est aussi, pour une raison qui tient à la légende se son martyre, la patronne des chantres, la patronne du chant qui est dans toutes les communautés chrétiennes et qui est dans notre cœur. Le cantique que sainte Cécile doit nous apprendre, c'est le cantique nouveau, précisément le cantique du Christ, notre Époux, et le cantique de l'Église qui est l'Épouse du Christ. C'est ce cantique d'amour, ce cantique des Noces du Christ avec l'Église du Christ avec chacun d'entre nous.

C'est dire que ce don de nous-même au Christ ne doit pas être un don fait à regret, un don qui serait coûteux et que nous subirions presque par force. Ce don n'a de sens que si c'est un don plein d'enthou­siasme, plein de joie et plein de chant. Notre vie chré­tienne, c'est donc ce chant de chacun d'entre nous en face de son Bien-Aimé qui est le Christ. Il faut que nous laissions grandir en nous cette virginité du cœur qui nous permettra d'aimer et d'être aimé par le Christ, si profondément que ce don total de nous-mêmes de­vienne un chant, devienne une joie et une exultation. Cela n'est peut-être pas immédiatement évident, mais cela se découvre petit à petit par une vraie familiarité dans la prière et dans le don de soi, avec le Seigneur Jésus.

Que sainte Cécile nous apprenne à nous laisser aimer par le Christ comme par l'Époux unique, qu'elle nous apprenne aussi à répondre à cet amour du Christ par un amour, balbutiant et bien pauvre certes, mais qui petit à petit, se laisse envahir par la tendresse de Dieu et qui deviendra ainsi un chant d'amour, un chant de joie.

 

AMEN

 LE SANG MÊLÉ DE L'ALLIANCE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 2006)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Sainte Cécile

L

'Église de Rome a vu dans le martyre de Cécile, de Valérien et de Tiburce ces jeunes qui sont à l'aube de la vie adulte, comme les signes de la grandeur du don que ces martyrs ont fait de leur vie, de cette jeunesse et donc aussi de cette virginité, de cette pureté, de ce qui n'est pas encore atteint par le mal et qui est offert au Seigneur Jésus, de cette innocence qui lui est rendue. C'est pourquoi il y a dans le choix des lectures aujourd'hui le choix de ces passages sur les dix vierges, les cinq vierges sages et les cinq vierges sottes. C'est donc sur le thème non seulement de la virginité, mais peut-être plus encore sur le thème des fiançailles que notre regard aujourd'hui est attiré par le martyre de ces jeunes gens.

En effet, c'est un thème courant dans la Bible, même si on n'y prend pas garde. Cela nous échappe, car c'est assez inimaginable et impensable que Dieu prenne tout le langage, la grammaire des fiançailles pour dire son amour pour son peuple, pour notre humanité. Nous aurons encore plus de facilité à saisir un Dieu de l'Alliance, un Dieu du salut, et pourtant, l'un comme l'autre se rapportent de toute façon aux fiançailles. L'Alliance, c'est celle de l'union, et cette union est manifestée plus particulièrement lorsque deux époux se donnent l'un à l'autre. C'est ce qui est vécu dans ce sacrement de mariage, par ce signe que devient l'échange des alliances, qui renvoie à la communion profonde, au désir l'un de l'autre et au fait que nous nous donnons entièrement à l'autre, dans toute la réalité que nous sommes, corps, cœur et esprit.

Cela renvoie au premier commandement : "Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur, de tout ton corps et de tout ton esprit". C'est en même temps l'expérience du salut, car il fallait que Dieu se fasse proche de l'homme pour que cet homme puisse éprouver à quel point il est sauvé. Sauvé par la proximité de Dieu, sauvé par son amour, sauvé par le fait que comme le fera le Christ lui-même, il manifestera au plus haut point le don de la vie, dans le mystère des noces de la croix, lorsque lui-même, fragile et petit, défiguré et oublié, il se donne à cette humanité, nous renvoyant directement au don qu'il a fait déjà dans le signe de l'eucharistie. "Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance nouvelle et éternelle". Aussi lorsque des jeunes versent leur sang, cela nous renvoie-t-il directement à ce sang qui a déjà coulé,à ce mystère de l'Alliance lorsque deux sangs se mêlent, ce signe d'une Alliance qui n'a plus de fin, car désormais le don de la vie existe, les sangs se sont mêlés, le Christ a vraiment épousé notre humanité et cette humanité doit se sentir aimée et épousée.

C'est pour cela que le petit passage que nous avons lu de saint Paul est si fort et aussi, tellement beau. Il dit : "Je suis jaloux". Ce n'est pas le sentiment de la jalousie au sens de cette jalousie biblique : "J'ai tellement à cœur que vous réalisiez ce pourquoi vous êtes fait, et j'éprouve à votre égard en effet une jalousie divine, car je vous ai fiancés à un Époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ". Et l'on saisira ainsi que cela aurait pu être choisi aussi pour la sainte Cécile, patronne des musiciens. Il y a le chant des chants, le Cantique des Cantiques, qui nous rappelle justement que le chant de l"épousée est un chant plein de désir, un chant plein d'attitude d'accueil de l'Époux qu'elle doit recevoir. Finalement, si l'Église, si la communauté des chrétiens, c'est cette fiancée qui se présente à son Seigneur, il y a bien dans le mystère de l'eucharistie non seulement l'idée du repas, l'idée du sacrifice, mais aussi, ne l'oublions pas, ce festin des noces de l'Agneau. Toute eucharistie c'est aussi ces noces, ces fiançailles, de chacun d'entre nous avec notre Seigneur.

 

AMEN

 

 

 

Hagiographie

La légende de sainte Cécile a été largement diffusée dès les premiers siècles chrétiens. La Légende Dorée de Jacques de Voragine raconte que Cécile se refuse en mariage à Valérius et le convainc de demander le baptême. Condamnée à être brûlée dans une chaudière, elle est rafraîchie par une nuée. Le bourreau chargé de la décapiter la laissera agonisante après trois essais infructueux. 

 

Iconographie

La tradition a fait de Cécile une musicienne, elle porte un orgue miniature et la palme du martyre.

POUR L'AMOUR DE LA MUSIQUE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1984)
Homélies du Frère Michel MORIN

Chenois : Sainte Cécile

C

 

'est un bref passage de la passion, du martyre de sainte Cécile qui l'a fait proclamer par la tradition religieuse, patronne des musiciens. Lorsque Monseigneur de Provenchères a célébré sa première messe comme archevêque dans la cathédrale d'Aix-en-Provence, le titulaire des orgues, qui à l'époque était un grand titre, est descendu de sa tribune pour rencontrer l'archevêque à la sacristie et lui dire : "Monseigneur, quelle note voulez-vous que je vous donne ?" Et l'évêque a répondu : "Celle que vous voulez." Alors l'organiste s'est réjoui en se disant : nous avons un évêque musicien qui saura prendre n'importe quelle note et chanter. Mais, discrètement, à mi-voix, l'évêque a ajouté : "De toute façon, je ne la prendrai pas." Et nous savons que cet évêque n'avait pas le don du chant ni de la musique.

Si je vous dis cela c'est tout simplement pour nous amener à réfléchir sur le sens spirituel, chrétien du chant. Il ne s'agit pas évidemment de bien chanter. Il ne s'agit pas seulement de chanter juste avec notre bouche, nos lèvres ou nos cordes vocales, cela, et c'est regrettable, n'est pas donné à tout le monde, mais ceux qui ne l'ont pas n'ont qu'à se réjouir en écoutant ceux qui l'ont, cela dans la communion de l'Église et dans la communion des dons que Dieu a faits aux uns et aux autres. L'essentiel n'est peut-être pas que chacun soit un grand ténor, mais que tous ensemble participent à la louange du cantique nouveau, à la louange de l'amour et de la Gloire de Dieu. L'essentiel c'est que cette musique du cantique nouveau soit inscrite dans notre cœur.

Cette musique, cette louange c'est celle que Dieu n'a cessé de chanter à travers toute l'histoire du salut, celle que le Christ est venu Lui-même nous apprendre par ces mots si simples qui forment son évangile, qui forment l'événement de sa présence parmi nous, ces mots que nous connaissons bien, ces mots que nous murmurons sans cesse, ces mots que, petit à petit, nous apprenons à connaître et qui doivent eux-mêmes, j'allais dire tout seuls, un peu malgré nous, chanter dans notre cœur, chanter dans notre vie, dans le soufflé, dans le souffle musical de l'Esprit Saint. De fait, c'est l'Esprit qui chante en nous ce cantique de l'homme nouveau, puisque c'est Lui qui fait retentir dans notre cœur l'accent de la justice de Dieu, qui fait retentir dans notre cœur les paroles mêmes qui nous sauvent, et qui accomplit en nous l'œuvre de ses paroles.

Nous sommes tous comme ces vierges folles ou sensées, nous sommes assoupis, et dans la nuit nous sommeillons. C'est peut-être une caractéristique de notre nature humaine, nous ne sommes pas capables de rester éveillés dans la nuit. Et notre nuit, c'est celle de toute notre journée, de toute notre vie. Nous sommes assoupis dans le quotidien, nous sommes assoupis dans les soucis permanents et nous n'écoutons plus dans notre cœur cette voix qui, cependant, doit nous tenir éveillés. C'est pour cela que le Christ, à la fin de cette parabole, dit à ses disciples : "Tenez-vous éveillés, car vous ne savez pas quand ce que vous attendez va arriver." Même si nous sommes souvent assoupis et endormis, ce n'est peut-être pas cela l'essentiel, Le plus important, c'est que nous sachions garder, au fond de notre cœur, au plus profond de notre vie, si ce n'est la mélodie consciente, en tout cas le désir de pouvoir chanter ce chant, ce cantique, nouveau, lorsque l'Époux apparaîtra pour nous, lorsqu'Il se manifestera dans notre propre vie.

Et cela nous le faisons parce que, comme je le disais tout à l'heure, c'est la vie même de Dieu qui, seule, peut nous maintenir dans cette présence permanente du cantique spirituel, dans cette présence permanente du chant de cette veille de notre cœur qui, quel que soit l'état de notre corps, quelle que soit la disposition de notre psychologie, même si c'est le sommeil, notre cœur, au plus profond de lui-même, parce qu'il est déjà rempli de l'Esprit Saint lui-même veille, non pas dans notre conscience claire, non pas dans notre tension spirituelle, mais dans ce calme, dans ce repos intérieur que nous connaissons rarement, mais qui est réel, puisque là-même repose la grâce de Dieu. C'est Saint Ignace d'Antioche qui écrivait en allant vers son martyre à Rome : "Il y a en moi une source d'eau vive qui murmure : "Viens vers le Père !" C'est cela le cantique nouveau. C'est cela cette musique de l'Esprit à laquelle nous devons être incessamment attentifs pour l'écouter, pour nous laisser guider et pour qu'elle entre, petit à petit, dans notre cœur, pour qu'elle entre dans nos oreilles et qu'elle se manifeste dans notre voix, et pas simplement dans notre voix mais aussi dans nos gestes, dans nos paroles et ainsi à qu'elle embaume toute notre vie humaine qu'elle donne à tout ce que nous sommes, à tout ce que nous faisons cet accent proprement évangélique qui vient de la résonance en nous de la présence de l'Esprit Saint. Il y a en nous une source d'eau vive qui chante, il y a en nous un murmure musical, celui-là même qui a les accents de l'Esprit Saint et qui veut, petit à petit, emplir tout notre cœur, toute notre vie, qu'il ne soit pas simplement un murmure mais une musique très forte, une musique qui nous emporte et qui emportera nos frères vers ce cantique nouveau, ce cantique nouveau qui doit être entendu, petit à petit, par nous-même et par les autres, de façon distincte, de façon claire, sans cacophonie, sans brouille, de façon à ce que tous les hommes puissent le reconnaître, puissent l'écouter, et dans ses accents, chanter ce cantique de l'amour de Dieu.

Nous sommes tous appelés à être musiciens, même si nous ne connaissons ni le solfège ni les notes. Nous sommes tous appelés à laisser chanter dans notre cœur cette musique divine de la vie de Dieu en nous. Nous n'avons simplement qu'à connaître, qu'à apprendre, qu'à répéter inlassablement la mélodie de l'amour de Dieu pour nous et à essayer, avec nos capacités, d'harmoniser notre propre chant avec la mélodie de Dieu, de façon à ce que du chant de Dieu et du chant de la terre, du chant du cœur des hommes, cela puisse petit à petit composer une seule symphonie, dans une harmonie la plus belle, la plus profonde, la plus enthousiaste possible.

Notre péché, c'est simplement nos fausses notes. C'est parce que nous ne savons pas harmoniser notre vie avec l'amour même de Dieu et avec le rythme de l'amour de Dieu, alors c'est quelque chose de dissonant, ou il n'y a pas d'accord, c'est quelque chose qui ne nous emporte pas vers la gloire de Dieu, c'est quelque chose que les autres hommes n'aiment pas écouter, parce qu'on n'aime pas écouter une musique qui n'est pas consonante ni harmonieuse.

Demandons, par l'intercession de sainte Cécile, de devenir tous, au mieux, des musiciens de l'amour de Dieu, pour que ce cantique nouveau résonne à nos oreilles, remplisse notre cœur, remplisse nos lèvres et qu'ainsi, il puisse s'élever dans le cœur des hommes, dès ce monde, pour la gloire de Dieu et pour la joie de tous.

 

AMEN

VIERGE ET MARTYRE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1983)
Homélies du Frère Jean-Philippe REVEL

Mondorf-les bains : Sainte Cécile

N

 

ous ne savons à peu près rien sur la vie et le martyre de sainte Cécile puisque les seuls récits de sa "passion" sont des écrits tardifs et légendaires. Nous savons seulement que, depuis très longtemps, l'Église de Rome a célébré avec une vénération particulière cette vierge martyre romaine qui a consacré toute sa vie au Seigneur jusqu'à la mort violente.

Mais l'évangile qui nous est proposé aujourd'hui est une réflexion instructive sur le sens de la virginité dans l'Église. Le sens de cette chasteté virginale qui, à travers toute l'histoire, a été le fait de tant d'hommes et de femmes et pas seulement de religieux et de religieuses, le sens de cette virginité nous est donné par le cri central qui retentit au milieu de cette parabole : "Au milieu de la nuit, un cri se fait entendre : "Voici l'Epoux qui vient ! Allez à sa rencontre !" Si la virginité a une importance si grande dans l'histoire et la vie de l'Église, ce n'est pas par une sorte de mépris du corps ou des choses corporelles ou de la vie conjugale, bien au contraire. Si la virginité a une telle importance c'est parce qu'elle est le signe de l'attente, de l'attente toute gonflée de désir et d'amour de la venue du Seigneur. C'est parce que le Seigneur vient et parce que le Seigneur vient comme un époux que certains hommes et certaines femmes ont senti, au fond de leur être, cet appel à consacrer la totalité de leur temps, la totalité de leurs forces, la totalité de leur être à cette attente du Seigneur qui vient et qui vient comme un époux, qui vient, précisément, pour prendre la totalité de cette vie qui est ainsi tendue vers Lui, comme un époux, avec la même intimité, la même profondeur, avec cette même consécration totale de notre être à Celui qui est l'Époux.

Et la virginité ne se comprend ainsi que comme une sorte d'enthousiasme qui prend à la racine de l'être et qui mobilise toutes les énergies et tout ce qu'on est vers le visage de ce bien-aimé qui vient, parce que, à tout instant, il est en train de venir, il fait irruption dans notre vie et dans notre monde. Certes, il s'agit d'une vocation particulière et non pas d'un appel adressé à tous, car l'Église a toujours considéré avec beaucoup de respect et en lui donnant une valeur immense l'amour conjugal et la fondation d'un foyer. Mais dans l'Église, l'appel de certains à garder en quelque sorte, toute leur vie disponible pour cette unique venue du Christ, cette présence de Celui qui est l'unique, cet appel est indispensable comme un rappel adressé à tous, car même si la majorité d'entre nous, et cela est normal et cela est nécessaire et cela est bon, est engagée dans toutes les tâches de la construction du monde (et d'abord dans cette tâche fondamentale qui est la création de cellules familiales, de foyers d'amour, de lieux où, à partir de l'amour d'un homme et d'une femme, rayonne cette présence concrète, incarnée, de l'amour de Dieu), même si la majorité d'entre nous sont consacrés à ces tâches, nous ne devons jamais oublier que toutes les tâches humaines, et très spécialement l'amour humain, n'ont de sens qu'à partir de cet amour unique du Christ qui, dans chacune de nos vies, doit avoir une place centrale. Même si seuls quelques-uns sont appelés à tout quitter, tout laisser et à tout mettre, en quelque sorte, entre parenthèses pour une consécration absolue et totale à l'attente de cet unique nécessaire l'Époux Jésus-Christ, ceux qui n'ont pas cette vocation doivent, eux aussi, au cœur de leurs tâches humaines, au cœur de leurs amours humains, et Dieu sait que tout cela est important, fondamental, au cœur de tout cela, ils doivent toujours avoir le Christ qui est le seul centre, le seul qui donne sens à tout le reste.

La présence de ceux qui consacrent toute leur vie au seul Christ Jésus est un rappel pour chacun d'entre nous que, au cœur de notre vie, il y a aussi cette place unique qui est d'abord celle du Christ Jésus. Si sainte Cécile est la patronne des musiciens et des chanteurs de la louange de Dieu, c'est à cause d'une phrase de sa passion légendaire : "Cécile chantait en s'accompagnant d'instruments de musique, d'un orgue". Mais je crois que nous devons comprendre que cette attente, ce désir de l'unique Époux, cette attention à ce cri qui va jaillir dans la nuit, est la source de la louange, de cette sorte d'exultation du cœur qui déborde en chant, en allégresse, en musique. Car qu'est-ce que le chant sinon, comme le dit saint Augustin, "un épanouissement sans fin de la joie de notre cœur qui ne sachant plus comment s'exprimer prend comme relais cette musique."

Si donc nous vénérons en sainte Cécile la patronne de ceux qui aiment chanter, il faut que ce soit parce que notre chant est louange du Christ, notre chant est cette admiration éperdue de cette bonté, de cette tendresse, de cette beauté de Dieu qui vient sans cesse vers nous et vers lequel tout notre cœur est tendu. En chantant aujourd'hui la louange du Seigneur, que ce soit véritablement le sens profond de notre vie que nous mettions sur nos lèvres et que ce soit la plénitude de notre cœur qui se traduise, ainsi, dans notre chant.

 

AMEN

UN ART DE VIVRE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1982)
Homélies du Frère Daniel BOURGEOIS

Chenois : Sainte Cécile

S

 

i vous le voulez bien, laissons quelques instants les vierges folles tambouriner derrière la porte et demander qu'on la leur ouvre et même si c'est un peu prétentieux de notre part, parce que nous ne le méritons pas, entrons avec les vierges sages dans la salle du festin des noces. J'aimerais, puisque c'est aujourd'hui la fête de sainte Cécile, vous parler un peu de ce qui se passera là-bas.

En effet, si nous regardons bien dans ce festin de noces, le Christ a pris généralement dans sa prédication quelques images extrêmement significatives pour nous parler du bonheur du ciel. A vrai dire, j'en vois trois principales. Sans doute qu'il y en a d'autres dans la tradition biblique, mais dans l'évangile et dans toute la tradition patristique, toute la méditation de l'Église sur le mystère des noces de l'humanité avec son Dieu, on peut dire qu'il y a trois grandes images qui reviennent tout le temps.

La première c'est évidemment celle qui est évoquée aujourd'hui à travers le festin des noces. Le bonheur du Royaume, c'est de manger avec Dieu. On voit ce que cela veut dire ! C'est à la fois la joie d'être ensemble réunis, de partager le repas, la joie de la chaleur de la sympathie, de la convivialité, du fait que tout le monde est admis, tout le monde est heureux, et dans une sorte de coude à coude joyeux et festif, tout le monde mange et boit à la santé de ces noces éternelles qui viennent de se sceller entre le Christ et tous les convives. Ce sont les noces de l'Agneau. C'est le festin de noces que le Père, dans son amour, a prévu de toute éternité et auquel nous sommes tous conviés, si toutefois nous savons garder la lampe allumée.

La deuxième image qui revient généralement pour parler du bonheur d'être auprès de Dieu, c'est le thème de la vision. C'est que nous verrons Dieu face à face. Ce que nous sommes maintenant n'a pas encore été manifesté, mais un jour, nous serons tels que nous devons être et alors nous verrons Dieu tel qu'Il est. Tout ce thème de la vision de Dieu a suscité dans la tradition chrétienne les plus belles pages de saint Grégoire de Nysse de saint Augustin, etc... mais évidemment, on en sent d'une certaine manière les limites. C'est une sorte de contemplation dans laquelle on a l'impression qu'on est comme des spectateurs devant une mise en scène absolument éblouissante qui nous remplit les yeux de lumière, de fête et de joie. Mais le thème même de la contemplation purement visuelle et un petit peu intellectuelle ne rend pas compte en plénitude. Disons s'il est le seul à décrire le Royaume de Dieu, je crois qu'il y manque quelque chose.

Or ce qui vient apporter la notation complémentaire de cette vision de Dieu, c'est précisément le chant. Dans toute la tradition biblique, depuis les psaumes les plus anciens jusqu'à un certain nombre de paraboles, et surtout ensuite, dans la tradition chrétienne, on a développé sans arrêt, le sens de la louange éternelle. Il s'est trouvé des esprits chagrins pour penser que le ciel ne serait pas drôle puisque nous serions tous assis sur nos gradins, qui avec notre harpe, qui avec notre cithare, qui avec notre flûte, que nous serions en train de louer Dieu d'une manière éternelle, et ceux qui n'ont ni le sens du chant ni de la musique ne peuvent pas très bien deviner quel bonheur nous attend, ou plus exactement ils s'attendent au pire n'est-ce pas ?

Or pour bien comprendre ce thème de la louange dans toute la tradition biblique judéo-chrétienne, il faut comprendre que la musique n'a rien à voir avec une discipline de conservatoire. La musique, c'est une manière d'être. Pour tous les anciens, il y a la connaissance de la sagesse qui est de savoir mener sa vie. Et généralement la sagesse c'est surtout l'intelligence, la réflexion, la prévision. Mais il y a surtout la musique. Si déjà dans le Siracide on nous dit que tel homme était très extraordinaire parce qu'il avait composé des mélodies musicales, ce n'était pas parce qu'il était un émule de Mozart ou de Beethoven, mais c'était beaucoup plus profondément parce que la musique exprime le bien-être de l'être tout entier, esprit, âme et corps. C'est cela que signifie la musique. C'est le fait que la sagesse que l'homme a dans sa tête, dans son cerveau, arrive à se traduire dans tout son comportement, dans tout son être, dans les gestes les plus simples de son existence. Chez les grecs, par exemple, et chez les juifs vers le deuxième ou troisième siècle avant Jésus-Christ, qui ont hérité de cette notion-là, un homme musical, cela voulait dire un homme bien élevé, qui est à l'aise dans son corps ou comme nous dirions aujourd'hui qui est bien dans sa peau et qui est heureux.

Or le chant et la musique, c'est un art de vivre. Et un art de vivre à la fois dans son cœur, dans son esprit, dans sa sagesse et aussi dans son corps. C'est pourquoi le bonheur du ciel nous est décrit en termes de musique, parce que c'est le signe de l'accomplissement, de la plénitude du bonheur, dans tout notre être. Dire que nous vivrons musicalement auprès de Dieu ou dire que nous vivrons ressuscités dans notre corps, c'est tout un. C'est la même chose. L'Alleluia que nous chanterons, ce sera aussi bien notre corps, nos cordes vocales, notre souffle qui le chanteront que notre esprit et notre cœur. C'est l'intégralité du corps et du corps humain ressuscité, et j'aime cette comparaison du Père Molinié qui dit ceci : "La plupart du temps, on pense que la résurrection des corps est comme un fait annexe dans le bonheur du ciel. Comme si, au fond, c'était une sorte de petit supplément que Dieu nous accordait parce que notre âme avait un peu la nostalgie de son corps lorsqu'elle vivait sur la terre. le Père Molinié dit que ce n'est pas du tout comme cela qu'il faut penser les choses. Et il prend cette comparaison sur laquelle je vous laisse : Imaginez Chopin sans piano, Jean-Sébastien Bach sans orgue, Yehudi Menuhin sans violon. Si à la Résurrection, nous ne ressuscitions pas dans notre corps, nous serions malheureux comme Chopin sans piano et Jean-Sébastien Bach sans orgue. A ce moment-là, nous jouerons du corps glorieux comme Bach jouait de l'orgue. Notre condition charnelle ressuscitée, notre chant, ce sera notre corps.

C'est cela qu'a voulu dire toute la tradition de l'Église. Evidemment, à ce moment-là, nous n'aurons plus besoin de partition, parce que ce sera le Seigneur Jésus Christ Lui-même qui sera notre partition. Et ce sera une improvisation permanente. Il n'y aura plus besoin de faire des gammes, ni d'apprentissage de solfège. Il n'y aura plus de dièse ni de bémol. Mais ce sera cette improvisation et ce bonheur permanent de chanter dans tout notre être, dans tout notre corps.

Je crois que c'est de cela que Sainte Cécile a témoigné, déjà à travers sa vie. Et notre chant liturgique qui est placé sous son patronage a exactement cette fonction-là. C'est de manifester que, même maintenant, si nous avons encore à faire du solfège, à apprendre les notes, à faire des gammes, à apprendre la liturgie, en réalité il y a déjà cette liberté profonde de tout notre être et de tout notre corps qui est déjà témoin de la promesse de la Résurrection. Demandons au Seigneur que notre chant ne soit pas simplement "pour faire joli ou pour faire beau", mais que ce soit déjà un témoignage de la plénitude du Ressuscité qui habite notre cœur et notre corps, dès maintenant et pour l'éternité.

 

AMEN

SAINTE CECILE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

D

ans la première lecture saint Paul nous amène sur le thème particulier du Christ Époux. "Je vous ai fiancés au Christ", nous dit-il. Et la parabole des vierges reprend cette image que les chrétiens, comme ces vierges, attendent l'Époux en veillant.

Si ces deux textes ont été choisis, c'est que Cécile a été appréciée dans son martyre parce qu'elle était vierge. On a souvent tendance à faire un léger dérapage sur la virginité dans l'Église. L'on s'imagine très facilement que si c'est une gloire d'être vierge, il est normal que Cécile ait été fêtée au plus haut point, car non seulement elle réunissait en elle-même la virginité mais aussi le martyre. Historiquement, l'un renvoie à l'autre.

        Je voudrais m'arrêter essentiellement sur un fait précis dans l'histoire. Dans toute l'Antiquité, que ce soit le monde sémitique juif ou l'antiquité grecque ou romaine, la virginité n'est absolument pas exaltée. Elle n'est pas une sorte de réalité humaine qui ferait les choux gras de la population. La virginité apparaît au contraire d'abord comme une attente, comme le développe d'ailleurs l'évangile, mais une attente qui n'est pas faite pour durer. C'est une attente qui est faite pour être comblée, pour qu'un jour cette vierge, devienne épouse en se donnant corps et âme à l'Époux afin que le corps manifeste réellement qu'il y a don à celui qui devient l'époux. Donc s'inscrit dans le corps le désir et l'attente, désir et attente qui doivent porter du fruit, qui doivent être comblés par le mariage.

       Quand on fête sainte Cécile, vierge et martyre, ce que l'on a comme premier sentiment, c'est qu'elle n'a pas eu le temps de connaître l'époux dans son corps. Elle ne s'est pas mariée, donc aux yeux des hommes, elle a perdu quelque chose. Dans sa vie, il y a un manque fondamental inscrit jusque dans son corps. Le christianisme va opérer un renversement dans le fait que le signe de la virginité devient, s'il n'est pas comblé par un époux, réellement inscrit dans le corps d'une femme pour être signe et symbole, c'est-à-dire invisible peut-être mais vraiment réel et signifiant, du fait que Jésus est le véritable Époux et qu'Il est l'Époux dans la manière même dont Il a vécu sur notre terre. Et les épousailles ou le mariage n'ont de validité, n'ont de valeur que s'il est un don. Et ce don premier et c'est là où s'opère le renversement, c'est qu'il n'est pas tant inscrit dans la virginité d'une femme que dans le fait que le Christ Lui-même s'est effectivement donné, qu'Il a d'abord épousé notre chair, c'est tout le thème de saint Jean qu'Il ouvre d'ailleurs par les noces de Cana, pour nous inviter jusqu'à nos propres épousailles avec Lui. C'est pourquoi saint Paul dit : "Serai-je insensé, oui je le serai, je vous ai fiancés au Christ." La valeur même de ce que vous vivez est inscrite dans l'humanité que le Christ a épousée. Et c'est là que, désormais, la virginité prend une valeur parce qu'elle est pour des épousailles qui, si elles restent semble-t-il invisibles sont en tout cas réelles. Et la virginité dans le christianisme, à l'heure actuelle marque toujours cette attente et de désir d'être comblée.

       C'est pourquoi la virginité n'a jamais été un mépris du mariage, des noces ou des épousailles. Elle n'est que le pendant, le reflet, le miroir de ce que tout homme est appelé à vivre, les noces avec le Christ puisque de toute façon, qui que l'on soit, comme le dit l'Apocalypse, nous sommes "invités au festin des Noces de l'Agneau." C'est d'ailleurs ce que nous vivons tous les jours si nous venons à l'eucharistie. "Heureux les invités au festin des noces de l'Agneau". Nous célébrons et nous vivons symboliquement mais réellement ce don du Fils de Dieu qui a épousé notre chair et qui fait de notre attente et de notre désir une attente et un désir virginal qui nous amène, nous aussi, à être comblés par sa présence, symboliquement ou sacramentellement, en attendant de l'être réellement dans le Paradis.

       Le visage de Sainte Cécile, vierge et martyre, n'est pas pour nous l'occasion de faire une séparation entre différents élus, mais nous invite à nous retrouver réellement dans le corps du Christ qu'est son Église qui est, comme le chantaient depuis vingt siècles les Pères et les saints, l'Épouse immaculée de Jésus.

AMEN

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