LA MONDIALISATION SELON L'ESPRIT SAINT

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (19 mai 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pentecôte - Fontenettes
"Comment se fait-il que chacun d'entre nous les entendent dans sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes, Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée, de la Cappadoce, des bords de la Mer Noire, des provinces d'Asie, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l'Égypte, de la Libye qui est proche de Cyrène, Romains résidant ici, juifs de naissance et convertis ?"

Frères et sœurs, honnêtement, quand on entend cette énumération dans le livre des Actes des Apôtres, on a envie de se poser la question : est-ce que c'est le début de la mondialisation ? De fait c'est la première fois dans la Bible, qu'on a un panel aussi complet et aussi détaillé de toutes les populations que l'on pouvait imaginer dans le bassin méditerranéen. On a l'impression que là, Luc, avec beaucoup de lucidité, peut-être un peu d'aveuglement, a voulu montrer le but de la Pentecôte qui est que désormais la Parole de Dieu, la Bible c'est pour tout le monde, donc, mes chers amis les apôtres, mes chers amis les chrétiens d'aujourd'hui, allez-y mondialisez l'évangile, mondialisez le salut, mondialisez la résurrection du Christ.

Mais le problème est un peu plus compliqué. Il y a deux manières de mondialiser comme vous vous en doutez bien. La première manière consiste à dire : il faut désormais que tous les habitants de la terre soient habillés avec des jeans, il faut que tous les produits alimentaires soient contrôlés par les mêmes laboratoires, il faut que toutes les voitures roulent à l'électricité, et il faut faire que tous les standards, qu'ils soient européens, américains, chinois, s'appliquent de façon uniforme. Ce type de mondialisation a le don de nous hérisser parce que nous tenons beaucoup à notre singularité, et si le fait de mondialiser c'est faire que tout le monde pense la même chose, tout le monde achète pareil, tout le monde utilise une monnaie unique, etc … à ce moment-là, cela revient à militariser la pensée avec tous les risques que cela comporte.

D'ailleurs, si l'on regarde dans la Bible, il y a eu une première tentative de mondialisation qui s'appelait précisément Babel. Ce récit nous est rapporté dans la Genèse qui touche les questions fondamentales de l'humanité, les hommes se promènent à travers à peu près la même zone de la Mésopotamie, ils parlent tous la même langue. Et tout à coup, ils veulent mondialiser leur projet. Que va être ce projet mondial de Babel ? c'est de bâtir une tour qui s'élève si haut qu'elle arrive à rivaliser avec Dieu. Ce récit est très intéressant, parce que Dieu se montre anti-mondialiste, il descend chez les hommes au moment où ils ont bâti seulement quelques étages de la tour, et Dieu commence à brouiller les langages. Les hommes ne se comprenant plus ne peuvent continuer la construction de la tour. Dieu arrête ainsi la mondialisation du projet de l'humanité.

Dans ce cas à Babel, le projet de l'humanité c'est l'homme qui veut monter jusqu'au ciel. C'est une humanité qui cherche à partir d'elle-même, de ses propres ressources, de son savoir-faire, de cuire la brique et construire des bâtiments. C'est une des premières grandes expériences de la collectivité humaine dans l'histoire : bâtir des pyramides, des ziggurats, des tours de guets, des fortifications, tout cela c'est la première manifestation de la vie sociale. Ce sont les hommes eux-mêmes qui veulent fonder dans leurs projets, une humanité idéologique, totalitaire. C'est un texte fascinant, parce qu'il nous montre une des tentations permanentes de l'humanité qui est de faire que Babel, la grande ville apparemment anonyme, rassemble les gens uniquement sur un projet qui les dresse face à Dieu. Cela donne à réfléchir que l'homme ait pensé cela plusieurs siècles avant Jésus-Christ.

Dieu, à ce moment-là, montre que la seule manière de sauver l'humanité de sa folie totalitaire, c'est de la disperser par la diversité des langues. La variété des langages, traduisons aujourd'hui, cultures ou manières de vivre, ou traditions des ancêtres, la variété des langages a été voulue par Dieu pour bien mettre l'humanité devant des richesses, des possibilités d'exploiter, comme si Dieu avait dit : si les hommes s'unissent uniquement sur un projet humain, ils vont rétrécir leur humanité. C'est un peu le sentiment que l'on éprouve aujourd'hui : quand on prend le même dollar pour estimer un tableau de Cézanne et un baril de pétrole, cela n'a l'air de rien, mais c'est quand même une drôle manière d'agir. Le bouquet de fleurs s'évalue en euros et le tableau de Cézanne s'évalue en euros. Que signifie alors la réduction de tout à la valeur économique ? Est-ce qu'il n'y a que la valeur économique pour nous dire la vraie valeur des choses ? C'est faux ! Dieu sauve l'humanité et l'empêche de sombrer dans les œillères d'un homme uniforme, absolument à pensée unique, en lui donnant de retrouver la diversité voulue au moment de la création.

Babel du point de vue de Dieu est loin d'être une catastrophe. Quand Dieu intervient c'est pour dire à l'homme qu'il est plus riche de toute l'humanité qu'il peut exprimer à différents registres, que lorsqu'il se focalise sur un projet unique qui va l'empêcher de penser.

Mais alors à la Pentecôte, si tout le monde comprend tout le monde, c'est reparti pour la mondialisation ? Précisément non. Ici Dieu prend en compte et accepte la diversité des nations dans leur manière de vivre, des appartenances sociales, politiques, nationales, puisque on en a une liste détaillée. Dieu prend en compte un donné sur lequel il va revenir, qui est la diversité des êtres. Et au moment même où il envoie sur les disciples l'Esprit Saint, que fait-il ? Il envoie son feu qui est la manière habituelle de dire la transcendance de Dieu, il est brûlant, il est inatteignable, on ne peut pas mettre la main dessus, comme le feu. Mais au moment où le feu tombe sur les disciples, ils se re-distingue en langues, la présence de Dieu devient un multi langage. C'est cela qui va donner aux disciples quand ils vont parler en public, de pouvoir être entendus dans la diversité des langues de leurs auditeurs qui se sont rassemblés à Jérusalem. Dieu reprend le même projet d'unité, il veut l'unité de l'humanité, mais d'une part, ce n'est plus un projet comme les hommes avaient fait à Babel, eux tous ensemble qui décident de bâtir une tour, mais maintenant, l'unité vient du feu, elle vient de la présence de Dieu, de la manière dont il va se répandre en toutes langues pour que le feu de son amour, de son salut, l'Esprit Saint soit partagé par tous les hommes.

La diffusion du salut, l'unité ne va plus être sur le modèle de "tous la même chose", mais au contraire Dieu qui prend en compte la diversité de tous les pays, de toutes les personnes, et la diversité de chacun d'entre nous, pour y déposer la flamme de son Esprit qui va nous faire parler dans notre langue, dans notre être même le plus intime et le plus personnel, la vérité du salut et la profondeur de l'amour de Dieu pour le monde. C'est pour cela que nous pouvons être ici aujourd'hui une communauté chrétienne. Car en réalité, que sommes-nous ? Nous sommes tous très différents les uns des autres, et nous avons raison d'y tenir. Mais ce qui est extraordinaire, c'est que le don de l'Esprit au lieu de réduire les différences, crée une communion, un lien entre les êtres de façons à ce que nous puissions chanter ensemble et célébrer ensemble la présence du Dieu unique, l'œuvre de salut de l'Esprit Saint par le baptême des deux petits bébés et par la première communion des jeunes qui seront là tout à l'heure atour de l'autel. Nous pouvons ainsi chacun d'entre nous, repris dans sa singularité, sa personnalité, converger vers un but que désormais nous ne nous sommes pas fixés nous-mêmes de façon étroite et avec les inévitables limites de notre intelligence humaine, mais nous sommes ouverts à l'accueil d'une grâce qui nous fait tous converger vers le Dieu Père, Fils et Esprit Saint qui devient alors le principe de mondialisation.

C'est vrai que l'Église a une prétention de mondialisation, mais au lieu d'une prétention de mondialisation qui ferme le monde, la société humaine sur elle-même, elle dit : il n'y a de possibilité de communion de toute l'humanité à travers tous les siècles en convergeant vers le seul principe qui peut faire notre unité, c'est la communion du Père du Fils et de l'Esprit.

Frères et sœurs, que cette Pentecôte nous ramène à cette double dimension de notre existence chrétienne, celle qu'on peut appeler l'universalité. Plus personne désormais n'est exclus du don de Dieu, il faut le savoir et aujourd'hui il faut le dire. Personne n'est exclus à l'appel à la communion avec Dieu par la puissance de l'Esprit Saint. Cette communion respecte la singularité et l'être de chacun d'entre nous, et c'est dans la mesure où Dieu seul est capable par son Esprit d'adapter le don à chacun d'entre nous pour nous articuler, comme le disait saint Paul dans le magnifique passage que nous avions tout à l'heure sur le Corps du Christ, pour faire de l'Eglise ce peuple qui est appelé à une unité qui le dépasse et qu'elle ne peut pas construire par elle-même. Cela suppose que nous soyons critiques vis-à-vis de tous les modèles d'uniformisation que nous pouvons imaginer.

Frères et sœurs, qu'à travers cette fête de la Pentecôte, nous retrouvions les véritables racines de notre communion dans l'Eglise et que nous retrouvions aussi les racines de la présence de l'Esprit dans la singularité personnelle de chacun d'entre nous.

 

AMEN