LA VIE ÉBLOUISSANTE APPORTÉE PAR L'ESPRIT SAINT
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (12 juin 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Diversité et unité
Frères et sœurs, aujourd'hui nous sommes tellement déformés pas certaines philosophies, certains spiritualismes, par des grandes théories sur l'esprit humain, que nous oublions que dans la Bible, le premier qualificatif du Saint Esprit, ce n'est pas le mental, c'est le vital. La plupart du temps quand on dit "esprit" aujourd'hui, on pense au mental. On pense, donc on est un esprit et cet esprit nous permet de maîtriser les choses, d'avancer et de progresser.
Les anciens ne pensaient pas "esprit" à partir du mental. Le mot latin comme le mot grec veulent dire tous les deux : "souffle de vie". Quand on lit dans les récits bibliques que l'Esprit souffle comme du vent, lorsqu'on dit que les apôtres ont été remplis du Saint Esprit, lorsque Paul dit : nous avons été abreuvés, nourris, remplis du même Esprit, c'est toujours la même référence vitale qui est en cause. On ne s'en aperçoit plus, mais le dimanche à la messe quand on dit le grand Credo on dit : "Je crois en l'Esprit Saint qui est Seigneur et qui donne la vie". L'Esprit est d'abord une expérience de vie. Le mental vient après et c'est bien ainsi.
Il faut comprendre ce qu'est la vie. Ce n'est pas une petite affaire, surtout depuis quelques décennies, où l'on se déchaîne avec la génétique, par les analyses chimiques les plus poussées, pour essayer de déterminer ce qui fait le critère des cellules vivantes. Les anciens, pas si bêtes qu'on ne le croyait, distinguaient deux sortes de vie. Il y avait la vie contrôlée, maîtrisée, calculée. Par exemple, on disait : la vie philosophique, ou la vie politique. Qu'est-ce que cela voulait dire pour les anciens ? cela voulait dire un système, une organisation que nous contrôlons : je vis avec un savoir qui est la philosophie, je vis avec un savoir-faire qui est la politique, mais je maîtrise. C'est d'ailleurs ce qui a donné notre mot moderne : la biologie, car la biologie, c'est la tentative (pour l'instant la tentative, on ne sait pas ce qui arrivera), de la maîtrise de la vie : observer, voir des réactions, mesurer, et finalement trouver des moyens pour maîtriser la vie. La grande idole de la vie dans ce sens-là, c'est Frankenstein en train de fabriquer un pseudo homme, c'est la vie totalement maîtrisée. C'est un grand fantasme, dans notre société, dans notre civilisation, que de pouvoir avoir une vie totalement maîtrisée. Ainsi, quand la vie s'acoquine avec le mental on prend l'analyse, la science, pour maîtriser la vie. Ce sont les sciences de la maîtrise de la vie. C'est la biologie.
Mais les anciens avaient un autre mot qui aujourd'hui nous paraît ringard, c'était la zoologie. Evidemment,vous imaginez tout de suite les bons vieux gardiens du Musée de l'Homme et ces hommes à barbichette qui étudient les os de diplodocus, la zoologie vous paraît complètement vieillotte. Chez les anciens toujours, la zoologie c'était l'étude de la vie dans son jaillissement et sa diversité. Nous, quand nous pensons vie, nous pensons biologie, maîtrise de notre vie, mais eux, les anciens, quand ils pensaient la vraie vie, c'était le souffle de vie, la multiplicité et la diversité des manifestations de la vie. C'est pour cela qu'ils avaient cet enthousiasme juvénile et enfantin, comme lorsque les enfants regardent les animaux dans un zoo, ils étaient stupéfaits et éblouis par la splendeur de la diversité et l'ingéniosité de la vie. C'était cela la zoologie, cette étude qui fascine encore aujourd'hui des hommes qui essaient de comprendre l'histoire de la vie dans ses origines et ses fondements, dans le fait d'essayer de ressaisir, d'attraper la zoo genèse, c'est-à-dire la naissance de la vie dans ce feu d'artifice comme ce que Teilhard de Chardin avait pressenti. Il s'est intéressé à la vie parce qu'il trouvait que c'était une sorte de feu d'artifice. Pour lui, la vie, c'était se laisser éblouir et non pas essayer de la maîtriser.
Or, les auteurs de la Bible ont toujours privilégié le terme qui désigne la vie dans sa diversité dans son contrôle technique et sa maîtrise. C'est pour cela qu'ils ont dit que l'Esprit était faiseur de diversité de vie au sens de zoologie. Ils ont compris que cette fabrication de la vie dans toute sa diversité et dans tout son épanouissement et sa spontanéité conduisait à l'unité.
C'est cela la fête que nous célébrons aujourd'hui. Qu'est-ce que le mystère de la Pentecôte ? Ce sont les disciples déjà émerveillés par le surgissement de Jésus hors du pouvoir de la mort et qui s'aperçoivent eux aussi que maintenant, dans l'instant même où ils sortent de leur peur du tombeau qu'était devenu le Cénacle, ce lieu d'enfermement et de prison, à ce moment-là ressurgit dans une diversité incroyable, le mystère de la vie, le mystère d'une vie spirituelle, d'une vie nouvelle et d'une diversité incroyable. C'est pour cela que tout à l'heure, quand nous entendions l'épisode de la Pentecôte, on prend soin d'énumérer toutes les nations d'où provenaient les juifs, car ce qu'on veut dire c'est qu'enfin la vie rejaillit dans sa diversité. Cette vie-là, ce n'est pas l'homme qui est capable de la fabriquer, ce n'est pas l'homme qui est capable de la maîtriser, au contraire, il est comme emporté par ce torrent de vie-là. C'est pour cela qu'on attribue à l'Esprit d'être le prince donateur de la vie, car devant une effervescence pareille, devant un feu d'artifice pareil, est-ce que cela ne va pas partir dans tous les sens ? Ce que répond la foi de l'Église, c'est que l'Esprit n'est pas dans la pure dispersion, dans la cacophonie, au contraire, c'est que toute cette diversité va dans un seul sens, dans le sens de la reconnaissance de l'amour de Dieu.
Frères et sœurs, si on réfléchissait vraiment sur ce qu'est l'événement de Pentecôte, cela renouvellerait notre regard sur la vie. Aujourd'hui nous sommes face à la vie souvent dans une attitude de peur. Nous avons peur que ce soit trop différent, trop varié, que l'avenir nous réserve trop de surprises. C'est pour cela qu'aujourd'hui toutes ces enquêtes sur l'avenir du monde cherchent à trouver la solution pour maintenir la vie par nos propres forces humaines. On n'y arrivera pas ! La véritable vitalité de l'humanité lui vient d'ailleurs. Elle lui vient de l'Esprit Saint qui suscite sans arrêt des formes nouvelles de vie. Quand on baptise tout à l'heure les cinq enfants, ou comme hier soir Serguei et Clara, ce qu'on fête, c'est le début de l'épanouissement d'une spontanéité nouvelle, d'une nouvelle manière d'être, d'une nouvelle manière de vivre dans la spontanéité de l'Esprit de Dieu.
C'est cela la Pentecôte. Ce n'est pas la vie maîtrisée qui propose le cadre dans lequel il faudrait se fixer définitivement, non. La vie de l'Esprit a émerveillé les communautés chrétiennes, et c'est ce qui a permis au christianisme de devenir universel. Au début, cela aurait pu rester une secte juive. Mais c'est dans la mesure où ils ont compris que le dynamisme de la foi et de l'Esprit qui donne la vie apportait une variété et une diversité incroyables à la communauté, que des gens comme Paul ont pensé que les païens aussi avaient droit à cette vie. Pourquoi l'Église ne serait-elle pas capable d'accueillir dans sa plénitude de vie toutes les formes et les manifestations concrètes de la vie ?
Que cette fête de la Pentecôte aujourd'hui nous remette devant cette réalité fondamentale : nous ne sommes pas les maîtres de la vie. Nous n'avons pas une vie maîtrisée, contrôlée, mesurée. Nous avons la vie en plénitude, en abondance, et les baptêmes que nous allons célébrer maintenant sont l'affirmation concrète que nous croyons que pour chacun de ces enfants s'ouvre l'horizon d'une vie qui sera pour chacun singulière, et qui pourtant, chez chacun, a le corps du Christ.
AMEN