LA VIE NOUVELLE SELON L'ESPRIT
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (23 mai 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Elne : La Pentecôte
Frères et sœurs, vous me permettrez de profiter que nous avons la joie de baptiser quatre enfants aujourd'hui, pour vous suggérer quelques réflexions sur l'Esprit Saint à partir d'une science que les mamans connaissent bien : la pédiatrie. En effet, je pense que pour vous tous (les papas aussi parce que de temps en temps, ils accompagnent aussi leur enfant chez le pédiatre), vous avez été attentifs à l'évolution de votre enfant. C'est vrai qu'au début on est très fier, c'est bien clair, on n'a jamais fait un chef-d'œuvre pareil, c'est unique, c'est extraordinaire, il semble d'ailleurs que les papas soient encore plus fiers que les mamans. De fait, on se rend compte d'une chose inouïe, c'est que la chair d'un couple a donné une chair vivante. Mais c'est une chair. Une chair magnifique, regardez il est beau, il fait déjà des sourires, etc … vous connaissez tous cela. Mais c'est une chair au sens où c'est un petit corps un peu embarrassé de lui-même, qui a besoin sans cesse d'être cajolé, d'être tenu, d'être bercé, d'être endormi. Bref, c'est un corps qui semble ne pas avoir d'initiative, même si en réalité il en a, mais c'est comme cela qu'on le pressent. Ce corps a besoin de manger, de téter, a besoin de temps en temps de s'ébattre et de s'ébrouer (c'est pour cela qu'on a abandonné le système des langes qui les enserraient). Mais surtout, on voit très vite à travers ce petit corps qui, petit à petit prend du mouvement, même si on est toujours impatient, on voit surgir quelque chose qui n'est pas simplement du corps ou de la chair. On s'aperçoit tout à coup que cet enfant commence à sourire, à nous reconnaître, à faire des petits cris de jubilation, à se débattre et à s'amuser dans son bain, à être coquin, un peu malicieux. On s'aperçoit que la flamme du regard petit à petit s'allume. On sait bien que c'est dans le corps et qu'on le voit à travers le corps, mais ce qui est extraordinaire, c'est le signe de la naissance de l'esprit. C'est pour cela qu'on est émerveillé très longtemps jusqu'à ce qu'à l'adolescence l'esprit devienne un peu plus insupportable, mais on est tous passés par là. C'est la naissance de l'esprit au sens où l'on voit s'éveiller quelqu'un. Cette chair qu'on a donné comme parents, tout à coup vit non seulement de sa vie comme depuis le début de la naissance, mais vit de sa vie spirituelle, avec des initiatives, avec les moments absolument fondamentaux où il va commencer à articuler, ma-ma-ma, ou pa-pa-pa, et après avec ce moment où il tient à peine sur ses deux jambes et que tout à coup, il va lâcher la main de sa mère pour se précipiter dans les bras de son père.
Bref, on sent qu'à ce moment-là l'enfant est traversé par quelque chose qui ne se réduira plus à ce qu'on lui a donné. Il faut bien reconnaître que c'est une des choses les plus belles de la vie paternelle et maternelle. S'apercevoir tout à coup que ce qu'on a donné, et dont on est très fier, maintenant vit de son propre esprit, de sa propre initiative, et normalement cela devrait grandir de jour en jour. Il y a de temps en temps des régressions surtout à la naissance du deuxième ou du troisième enfant, mais normalement, cela doit plutôt se développer, s'approfondir et devenir un homme, une femme, avec sa liberté, sa volonté, ses désirs, son imagination, son sens de la poésie, son sens de la beauté, son sens des responsabilités.
Si on a compris cela, et je pense que chacun d'entre vous qui avez donné la vie à un enfant vous le savez, je crois qu'on peut alors comprendre ce qu'est la Pentecôte. La Pentecôte, au fond, ce n'est jamais qu'un accouchement. Le Christ est venu, il a formé une petite équipe de disciples, et apparemment, ses disciples mènent une espèce de vie intra-utérine au Cénacle. Ils sont enfermés dans la peur. Apparemment, un peu comme les bébés paresseux qui mettent neuf mois et quinze jours pour naître, les disciples n'ont pas envie de sortir, ils n'ont pas envie d'aller dehors. Il faut une espèce de forceps pour les obliger à sortir. Ce moment-là c'est la Pentecôte, c'est le moment où le bébé est mis au monde, où les apôtres sont obligés de sortir du Cénacle et ils disent à l'assemblée que tout le monde est appelé à être fils de Dieu, que tout le monde est appelé à vivre de la vie de l'Esprit.
A partir de ce moment-là va s'engager une aventure extraordinaire dans laquelle nous aussi nous sommes, non seulement partie prenante, mais aujourd'hui même les témoins. A partir de ce moment de la naissance va se produire une chose extraordinaire dans le monde de l'époque. Une parole qui n'avait jamais été entendue comme telle, des comportements qui n'avaient jamais été compris comme tels : aimer les autres, donner sa vie pour Dieu, il se trouve que ces paroles et ces comportements vont se découvrir un répondant dans la plupart des villes où les petites équipes de missionnaires vont se déplacer pour annoncer la Parole de Dieu. Pour les premières communautés chrétiennes ceci a été l'équivalent de ce que je décrivais tout à l'heure à vous, les parents, au moment où vous avez vu dans les deux premières années de la vie de votre enfant, qu'il commençait à prendre sa dimension. Tout à coup les apôtres ont vu que surgissaient à Jérusalem, à Antioche, à Alexandrie, à Corinthe, à Éphèse, à Rome, surgissaient des communautés. C'est pour cela que dans le livre des Actes des apôtres, il y a ce qu'on appelle un "table des peuples". On a pour ainsi dire anticipé à travers la figure des différents pèlerins de Jérusalem en disant : nous tous qui venons de tous les coins de la terre, nous entendons l'Esprit, nous entendons la voix de Dieu, nous entendons la voix non seulement des disciples, mais petit à petit nous trouvons une nouvelle identité. Et cela, évidemment, c'était extraordinaire. Les apôtres ont alors compris, un peu comme une mère et un père qui donnent la vie à leur enfant, que ce qu'ils venaient de vivre comme un accouchement, les démultipliaient au moins potentiellement au départ et de plus en plus à mesure que les années passaient, les démultipliaient à la dimension du monde. A ce moment-là ils ont compris que l'humanité ne pouvait plus vivre selon la chair, ce qui n'est pas à entendre d'abord la chair, la sexualité, le péché, l'égoïsme, etc … mais la chair c'est une humanité qui voudrait vivre uniquement par elle-même et se définir par elle-même. On ne pouvait plus vivre selon la chair puisque les communautés, les cités du monde antique, petit à petit, allaient être traversées pas un souffle dans chaque endroit où il y avait des hommes, des femmes qui écoutaient cette parole, surgissaient dans la puissance même de l'Esprit des nouvelles communautés qui reconnaissaient enfin leur vrai visage d'homme et de femmes en face de Dieu.
Frères et sœurs, cette Pentecôte-là n'a jamais cessé. Peut-être que nous nous sentons des chrétiens usés, des membres d'une chrétienté vieillie, une chrétienté déçue de ce qu'elle n'a pas pu apporter au monde. Et pourtant, c'est pour cela que nous sommes ici ce matin et que nous baptisons aujourd'hui ces quatre enfants. Nous sommes encore capables, heureusement de nous émerveiller de ce travail de l'Esprit, de cet enfantement permanent de l'Église, des communautés, des groupes chrétiens qui se forment, de voir qu'à travers la présence et l'action de l'Esprit nous vivons, non plus uniquement selon la chair, c'est-à-dire une sorte de perspective selon le mode pour arrondir son livret A ou trouver un travail, ce qui est très important aussi, mais nous nous rendons compte qu'il y a une nécessité profonde de nous redire et d'accueillir cette destinée qui nous est proposée, celle de reconnaître le visage de Dieu dans la puissance de l'Esprit.
Frères et sœurs, en accueillant aujourd'hui des quatre enfants au baptême, nous posons tous ensemble, car c'est nous qui célébrons le baptême, je ne le fais qu'en votre nom et au nom de l'Esprit, que nous réalisions que nous sommes encore comme aux origines, comme à la sortie du Cénacle, ce peuple qui a envie de vivre, envie de faire vivre, envie d'enfanter et envie d'être enfanté à la vie éternelle.
AMEN