TRADITION ET NOUVEAUTÉ DE L'ESPRIT

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (11 mai 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, comment les religions se répandent-elles et se communiquent-elles ? Les anciens qui n'étaient pas plus bêtes que nous, même s'ils n'avaient pas lu des traités de sociologie, avaient généralement une idée sur le fait que les religions puissent passer d'un individu à l'autre. En effet, si vous y réfléchissez une seconde, c'est vraiment un paradoxe : que l'on puisse enseigner la manière de faire la cuisine, la manière de tailler une hache en silex, la manière de construire une maison, tout cela paraît évident parce qu'il s'agit d'un savoir humain qui est accessible, vérifiable. Il s'agit de transmettre le savoir-faire ou les connaissances. Même encore aujourd'hui, quand les connaissances sont beaucoup plus complexes et difficiles, il est possible grâce à l'invention de l'écriture, de l'internet, etc … de communiquer le savoir de personne à personne, parce que c'est toujours un savoir qui est fondamentalement à portée humaine.

Mais lorsqu'il s'agit de religion, c'est beaucoup plus compliqué. Les choses que l'on explique dans la religion, généralement, ne sont pas immédiatement accessibles ni vérifiables, ni matière à preuves et à démonstration. Quand aujourd'hui, je vous explique que l'Esprit saint est venu sur l'Église, vous le croyez, mais je n'ai aucun document photographique, je ne peux pas faire un scanner de l'esprit des disciples pour constater comment l'Esprit a transformé leur manière de voir, leur mentalité, leur cerveau. Ici, nous sommes dans un domaine qui nous dépasse.

Donc, le problème des religions a toujours été de savoir comment l'on peut transmettre quelque chose dont on n'est pas le maître, le possesseur, ou la source ? Toutes les religions, quelles qu'elles soient, se réclament toutes de quelque chose qui dépasse l'approche humaine, même si ces religions incluent des rites très humains, des comportements très humains, des choses mêmes parfois extrêmement critiquables, cela n'empêche qu'elles disent toujours à la fin du raisonnement : cela vient de Dieu.

Or, il y a une chose tout à fait étonnante, c'est que non seulement on arrive à transmettre, mais en réalité, il se forme des groupes religieux qui, semble-t-il, ont à peu près les mêmes convictions et les mêmes visions des choses. Je ne peux pas faire une enquête détaillée, mais on pourrait dire que la plupart d'entre nous, si l'on vous dit que Dieu existe, nous répondrons : oui. Si l'on demande comme on le fera tout à l'heure aux parents, parrains et marraines des baptisés, s'ils croient que Dieu nous a sauvés par Jésus-Christ, normalement, on répondra que oui, sinon, il vaut mieux aller jouer aux boules. Si l'on vous demande si vous croyez au Saint Esprit, vous répondre quand même oui, même si vous avez moins d'idées sur la question !

Autrement dit, la constitution des communautés religieuses est une véritable énigme. C'est difficile de comprendre comment un fondateur, un initiateur arrive à faire partager à d'autres, les convictions, la vision des choses, le rapport avec Dieu, la manière de conduire sa vie, car les religions, en plus ont cette spécialité de nous toucher dans les caractéristiques les plus radicales de notre existence. Transmettre la manière de faire la mayonnaise ne dérange personne. Transmettre la manière de comprendre la destinée humaine, c'est beaucoup plus difficile et délicat.

Or, dans la plupart des religions, comment expliquait-on que la religion soit transmissible ? La réponse était de monsieur de La Palisse : les religions se transmettent parce que ce sont des traditions, c'est-à-dire, des transmissions. La manière dont on concevait la religion dans le monde antique, la plupart du temps consistait en ceci : mes parents m'ont expliqué cela, eux-mêmes l'ont reçu de leurs grands-parents, qui l'ont reçu de leurs arrière grands-parents, etc… qui l'ont reçu d'un poète inspiré d'un prêtre qui est sans doute à l'origine de nos croyances. C'est ainsi que les religions se sont toujours appuyées sur l'argument de la tradition : on a toujours pensé comme ça ! Les religions prennent l'argument traditionnel le plus au sérieux possible. Plus on se conforme au passé, plus on est sûr d'être à peu près dans la vérité. Ce réflexe a tellement marqué que l'Église elle-même à certains moments de son histoire est un peu tombée dans le panneau. Beaucoup de chrétiens, et hélas aujourd'hui encore pas mal, quand on leur demande pourquoi ils sont chrétiens, répondent volontiers : on a été baptisés par nos parents, mais ce que l'on croit personnellement, c'est un autre problème, mais dans la famille on a toujours été catholique, on a toujours été protestant, on a toujours été juif, etc … Les religions ont pour justification le fait que c'est la répétition de génération en génération, la transmission de génération en génération, le corps de la plupart des religions, c'est la tradition.

Quand on comprend cela, il est d'autant plus étonnant de fêter la Pentecôte. Fêter la Pentecôte c'est précisément être en face d'un fait qui va "contre" la tradition. Effectivement, ces gens-là, les apôtres et les foules qui étaient à Jérusalem, que se sont-ils dit ce jour-là ? Ils se sont dit des choses nouvelles. Pourquoi ? Parce qu'à tous ces gens qui venaient des quatre coins de la Méditerranée pour fêter la tradition de la Pentecôte à Jérusalem, les disciples se sont tout à coup perçus comme obligés d'annoncer quelque chose qui n'était pas simplement contenu dans la tradition de la foi juive. Ils se sont tout à coup vus contraints de devoir transmettre une perception nouvelle que Dieu avait décidé d'introduire dans le monde et dans la société de l'époque et pour toujours, une nouvelle manière de construire la vie religieuse. La Pentecôte, c'est la manière dont les apôtres tout à coup, se sont rendus compte qu'on ne serait plus simplement religieux parce qu'on obéit aux bonnes vieilles traditions juives, mais qu'on serait religieux par quelque chose d'autre.

Ils l'ont compris en même temps qu'ils le faisaient, ils ont dit : l'Esprit Saint s'empare de nous et nous donne de pouvoir communiquer quelque chose que jusqu'à maintenant nous avions vécu en petit cénacle d'amis personnels de Jésus, à onze et voici que maintenant, cette expérience tout à fait restreinte peut être élargie aux dimensions de l'humanité. C'est la Pentecôte. C'est le moment où, au lieu de dire qu'on allait par tradition, répéter ce qu'on avait toujours cru, maintenant, on dit : il y a quelque chose il y a un principe nouveau, une force nouvelle qui fait que la vérité de la foi et du salut peut être communicable de personne à personne. C'est cela la Pentecôte, la transmissibilité nouvelle de la foi et de la vie religieuse. Cela obéit à d'autres principes que simplement la redite, la répétition, cela obéit à ce principe radical et fondamental qui est que ce que j'annonce me dépasse, vient d'ailleurs, et celui-là même qui m'inspire est capable de le faire passer dans le cœur de ceux qui sont en face de moi.

Il se passe là une manière tout à fait originale de transmettre. Jusqu'à ce jour-là, si vous vous convertissiez à une religion, il fallait rentrer dans cette religion par la tradition. Si vous vouliez être juif, il fallait vous faire circoncire, il fallait obéir à un certain nombre de préceptes, des règles alimentaires, des règles de comportement, des règles de mariage, des règles de transmission familiale. Il fallait se conformer à un modèle. Et ce jour-là, quand les apôtres ont fait l'expérience de la transmission de la foi, ils ont découvert qu'eux annonçaient avec les moyens du bord, c'est-à-dire leur mauvais araméen galiléen qui était leur patois, et qu'ils pouvaient se faire entendre de la multiplicité des gens qui étaient là autour d'eux à les écouter.

C'était tout l'inverse d'un programme de l'Éducation Nationale. Habituellement, cette institution édicte des programmes chaque année, pour que tous les élèves de telle classe jusqu'à la terminale obéissent à telle directive du ministère. C'est le moule intellectuel, plus ou moins bien suivi d'ailleurs, qui veut que tous les petits français aient lu Molière, Corneille, Racine, même si cela les ennuie profondément. C'est la transmission, avec peut-être une part de nouveauté, puisqu'on change de programmes le plus souvent possible, mais c'est la transmission dans les mêmes catégories, la même langue, les mêmes méthodes, les mêmes principes. Or, là, la transmission se fait à l'intérieur même des différences de cultures, des différences de langues, et des différences d'appartenance. Nous voyons exactement ce qui constitue la nouveauté de l'expérience religieuse chrétienne. Si Dieu veut se transmettre par nous, ce ne sont pas les barrières de culture, de mentalité, de manière de penser ou de comportements traditionnels qui pourront d'une manière ou d'une autre s'y opposer.

La Pentecôte, c'est ce que Paul dira dans un autre texte : "il n'y a plus ni juifs, ni grecs". Il y a la possibilité pour tout homme, quel que soit son enracinement, quelle que soit son identité, ses traditions, sa culture ou son appartenance à une communauté humaine particulière, il y a la possibilité d'entre la Bonne Nouvelle du salut.

Frères et sœurs, c'est ce qui a fait l'originalité du christianisme. Ce respect de la différence et de la singularité, ce n'est pas simplement la différence des cultures mais c'est la différence de chacun d'entre nous. Chacun d'entre nous est capable de garder la singularité de sa personne, de son cheminement, de sa recherche personnelle, et cependant, au cœur même de cette singularité, d'être atteint et rencontré par la puissance de l'Esprit. C'est cela que le christianisme a proposé comme nouveau principe d'identité religieuse, non pas la conformité à un modèle uniforme, même si parfois les Églises sont tombées un peu dans ce travers, c'est au contraire d'abord la reconnaissance que pour l'Esprit, la recherche et la construction de l'unité du corps peut être compatible avec la singularité et la personnalité de chacun d'entre nous.

Tout à l'heure, nous allons baptiser cinq petits enfants. Chacun a déjà, les biologistes diraient, à cause de leur code génétique, un certain nombre de qualités, la couleur des cheveux, la couleur des yeux, la grandeur, etc … et en même temps, c'est le même Esprit qui les atteindra chacun dans sa vie personnelle, dans son itinéraire personnel. L'engagement que prend Dieu aujourd'hui par l'Église, c'est de faire que plus ils essaieront d'appartenir réellement à la communauté, plus ils trouveront, et c'est un véritable pari, l'originalité irréductible de leur être personnel. C'est le défi de chacun d'entre nous, je pense que c'est un défi majeur du christianisme dans notre monde contemporain. Trop souvent, on a vu l'extension de la foi sous ce mot terrible de propagande. Ce n'est pas de la propagande ! C'est le rapport de personne à personne dynamisé de l'intérieur par la puissance de l'Esprit et qui permet que chacun propose la foi, le salut et son expérience chrétienne à d'autres, que chaque communauté le propose à chaque individu, et que chacun y trouve la plénitude de sa personnalité et de son destin devant Dieu.

 

AMEN