L'ESPRIT CONDUIT AU PÈRE PAR LE FILS

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (27 mai 2007)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, en cette grande fête de la Pentecôte, nous sommes rassemblés pour célébrer la venue de l'Esprit troisième personne de la Trinité, et la naissance de l'Église. Peut-être faut-il reconnaître qu'en Occident, la sensibilité religieuse de la majorité des chrétiens n'est pas toujours très attentive à l'Esprit Saint. Je sais bien que depuis quelques décennies les choses ont peu évolué avec le "renouveau charismatique", mais on ne peut pas dire que cette sensibilité, propre à certains groupes particuliers, soit vraiment devenue le bien commun de toute l'Église.

Si nous nous tournons vers nos frères d'Orient, nous constatons, tant dans les textes des Pères de l'Église que dans la liturgie encore en usage aujourd'hui, ou dans la piété populaire, nous constatons une omniprésence de l'Esprit Saint. Nos frères d'Orient peuvent sur ce point nous aider à progresser, et c'est une des dimensions possibles de l'œcuménisme, car ils ont davantage creusé cette relation de l'homme, du chrétien, du baptisé avec l'Esprit Saint.

Peut-être faut-il aller un peu plus loin et nous dire qu'en Occident, dans notre sensibilité moyenne c'est à la Trinité comme telle que nous ne nous sommes pas suffisamment ouverts. Certes, nous ne cessons de dire : "Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit", certes, nous célébrons (ce sera dimanche prochain), la fête de la Trinité, certes, nos prières évoquent sans cesse les trois Personnes divines. Mais au plan de la relation vitale entre nous et Dieu, nous en sommes souvent encore à une religiosité naturelle. Nous concevons facilement Dieu, ainsi que le faisaient les hommes primitifs, comme ce qui échappe à nos prises, tout ce qui nous dépasse, une toute puissance sur laquelle nous ne pouvons pas mettre la main, quelqu'un qu'il faut se concilier pour obtenir sa bénédiction de crainte d'être condamné, une transcendance sans limites qui pourrait nous écraser mais à laquelle nous nous confions, dans laquelle nous voulons mettre notre recours. Bien souvent, nous ne dépassons pas beaucoup cette appréhension de Dieu, et notre prière demeure un peu à ce niveau : nous rendre présents autant qu'il est possible à cette invisible présence de Dieu pour en obtenir bénédiction et surtout pour éviter que nous soyons punis pour nos fautes, nos erreurs et nos manquements.

Alors, pourquoi la religiosité primitive est-elle encore si actuelle dans l'arrière-fond de la pensée de beaucoup de chrétiens ? Je pense que c'est la crise arienne au quatrième siècle qui a gravement endommagé notre sensibilité, la crise arienne qui a voulu simplifier le dogme de la Trinité, cette révélation à première vue si difficile à comprendre, de trois personnes qui ne font qu'un seul Dieu. L'arianisme a voulu résoudre cela en disant que Jésus n'était pas tout à fait aussi Dieu que le Père, et le Saint Esprit un peu moins encore. La réaction, déjà avec le Concile de Nicée, et ensuite avec plusieurs Pères de l'Église, a été d'insister sur l'égalité, l'identité divine entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint. Seulement, à insister de façon continuelle sur cette identité, cette "consubstantialité" pour employer le mot technique du Concile de Nicée, ou pour le dire de manière un peu plus simple comme dans notre Credo, à insister sur le fait que le Père et le Fils sont "de même nature", et que l'Esprit aussi est de même nature que le Père et le Fils, on peut en arriver à ne rien dire sur ce qu'est le Père, ce qu'est le Fils et ce qu'est l'Esprit. Il y a une formule de foi qu'on appelle "le symbole de saint Athanase" (bien qu'il n'y soit pour rien), formule qui est née sans doute en Espagne et qui s'est répandue en Occident, qui est tout à fait caractéristique de cette attitude de la sensibilité. La formule dit : "Le Père est tout-puissant, le Fils est tout-puissant, l'Esprit Saint est tout puissant, mais cela ne fait pas trois tout-puissants, cela fait un seul tout-puissant. Le Père est sans limite, le Fils est sans limite, l'Esprit est sans limite, mais cela ne fait pas trois sans limite, cela fait un seul sans limite. Le Père est éternel, le Fils est éternel, l'Esprit est éternel, mais cela ne fait pas trois éternels, mais un seul éternel". Et la litanie continue ainsi de qualification en qualification de la nature divine. Au terme, on a dit que tout ce qu'avait le Père, le Fils l'avait également et l'Esprit aussi, ce qui est parfaitement vrai, mais il est impossible d'en tirer une quelconque manière de nous approcher personnellement de la Personne du Père, de la Personne du Fils, et de la Personne de l'Esprit, puisque nous n'avons cessé de dire que tout était parfaitement identique entre eux.

Peut-être que la sensibilité orientale pourrait nous aider à aller un peu plus loin. La figure du Père, c'est la figure du Dieu infini, transcendant, du Dieu qui est au-delà de toutes choses, ce Dieu qui nous a créés, façonnés, ce Dieu que nous ne pouvons en aucune façon étreindre. Pourtant, si nous sommes chrétiens et non pas simplement des héritiers de la sensibilité païenne, la paternité de Dieu, cette transcendance du Père, ce n'est pas une transcendance de toute puissance comme on l'imagine trop facilement, comme si Dieu pouvait d'un simple geste tout changer, tout transformer. La transcendance de Dieu n'est pas celle de la puissance (c'est une vue très humaine), mais la transcendance de Dieu, c'est celle de l'amour, de la tendresse. La transcendance du Père, c'est celle de Celui qui nous a créés par amour et pour l'amour afin que, jaillissant de son cœur avec tout l'univers, nous soyons appelés à retourner auprès de Lui pour être entièrement envahis par la plénitude de cet amour. Dans la Bible, on insiste dans un certain nombre de passages sur cette tendresse de Dieu au point de présenter Dieu comme une mère. Ainsi dans le prophète Isaïe, Dieu nous dit : "Une femme peut-elle oublier son petit enfant ? Même s'il était possible que cela arrive, moi, je ne t'oublierai jamais" (Is.49,15). Dieu est comme une mère qui ne peut pas oublier son petit enfant, même si par hasard il se trouvait une femme pour oublier le sien. Dans le prophète Osée, Dieu nous dit : "Quand Israël était enfant, je l'aimai. Je lui apprenais à marcher, je le prenais dans mes bras mais ils n'ont pas compris que je prenais soin d'eux. Et pourtant, j'étais pour eux comme celui qui élève un nourrisson tout contre sa joue, je m'inclinais vers lui et lui donnais à manger" (Osée 11, 1-4). Ce sont ces gestes de la tendresse la plus quotidienne qui définissent le Père.

Si le Père est l'infini de cet amour qui nous entoure et nous englobe, dont nous sommes sortis et vers lequel nous marchons, le Fils est celui qui est venu nous révéler cet amour pour que nous puissions le toucher. Comme il est dit dans l'évangile de Jean : "Dieu personne ne l'a jamais vu". C'est cela le problème, nous ne pouvons pas voir Dieu, mais continue saint Jean : "Le Fils qui est dans le sein du Père, lui nous l'a révélé" (Jn.1,18). Oui, le Fils est celui qui révèle le Père et à travers lui nous pouvons découvrir qui est Dieu. Déjà les apôtres et nous à leur suite, nous pouvons nous écrier avec saint Jean : "Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons touché de nos mains, ce que nous avons entendu de nos oreilles, ce que nous avons contemplé du Verbe de Vie, car la Vie s'est manifestée" (I Jn.1,1-2). Si Jésus est venu sur la terre, c'est pour nous manifester, nous révéler ce qu'est le Père, et par conséquent, ce que nous sommes. Et Jésus est donc le prototype de notre marche vers le Père. C'est lui qui nous entraîne dans cet amour du Père Le Christ est celui qui est la réalisation parfaite de cette "divinisation" de l'homme. Il a voulu prendre une nature humaine pour qu'en lui d'abord cette nature humaine soit divinisée de l'intérieur, afin que nous aussi, marchant à sa suite et suivant son exemple, nous puissions parvenir au Père.

C'est ici que prend place l'Esprit Saint, car si le Père est le visage transcendant de Dieu, même si cette transcendance est toute d'amour et de tendresse, si le Fils est le visage de la proximité de Dieu, l'Esprit est le visage de Dieu qui vient à l'intérieur de nous-mêmes. Quand nous sommes en relation avec le Christ, nous lui parlons, nous le regardons, nous nous adressons à lui, nous l'imitons, nous le suivons, nous marchons à ses côtés. Il est proche et en même temps, Il est toujours différent de nous, et Il se présente à nous comme un interlocuteur, un compagnon de route, un modèle que nous cherchons à imiter. Entre Lui et nous, il y a proximité et, en même temps, altérité. Tandis que l'Esprit Saint, il est à l'intérieur de nous-mêmes, il est à l'intérieur de notre propre cœur, il est là présent en nous de telle sorte que la Vie divine soit en contact immédiat avec notre vie. C'est "là ce que les Pères d'Orient nomment précisément la divinisation". Nous avons la présence de la Vie divine dans notre cœur, et cette présence imprègne notre propre vie et petit à petit, nous prenons les mœurs de Dieu, petit à petit l'Esprit Saint s'introduit, s'insère à l'intérieur de notre action, de nos pensées, de notre sensibilité. Si nous laissons faire l'Esprit de notre baptême dans notre cœur, peu à peu, nous ne saurons plus si c'est nous qui pensons ou l'Esprit qui pense avec notre intelligence, nous ne saurons plus si c'est nous qui aimons ou l'Esprit qui aime au fond de notre cœur, si c'est nous qui agissons ou l'Esprit qui agit avec nos mains, car il y aura une sorte de synergie profonde entre l'action de l'Esprit et notre propre action. Nous serons ainsi transformés progressivement en Dieu à l'image du Christ, c'est-à-dire que nous apprendrons tout simplement à aimer. C'est cela être divinisé.

Essayons de découvrir cette relation intime, profonde avec l'Esprit. L'Esprit qui est en nous cette présence vivifiante de Dieu, cette source sans cesse jaillissante, cette eau dans laquelle on va plonger maintenant ces deux enfants, Asia et Eurydice, qui vont ainsi entrer dans la communauté des enfants de Dieu, dans la communauté de l'Église, dans la communauté de ceux qui participent à cette Vie divine pour qu'elle ne cesse de grandir en eux.

 

AMEN