LE BERGER ET LE JARDINIER
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (15 mai 2005)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Comme c'est la Pentecôte aujourd'hui, vous vous en doutez, je vais plutôt parler de l'Esprit Saint et du baptême. Qu'est-ce que cet Esprit Saint va rajouter à ces trois enfants ? Comment peut-on poser le rapport qui existe entre notre être, notre nature, et cette descente de l'Esprit Saint sur chacun d'entre nous ? Comment conjuguer à la fois, notre nature profonde et ce qu'on pourrait appeler la grâce, la nature, l'Esprit Saint ? C'est une question qui est très importante, parce qu'elle nous renvoie à cette question éternelle qui st celle de la liberté. Nous avons notre nature, si on plaque par-dessus une sorte d'armure externe à nous qui serait le Saint Esprit, est-ce que le Saint Esprit n'est pas quelque chose qui va s'imposer à nous ? En définitive, ne va-t-il pas restreindre notre liberté ? Moi, je suis en pleine possession de mon intelligence, de mon affectivité, je n'ai pas envie d'avoir quelque chose en plus qui vienne comme se surajouter, comme quelque chose qui viendrait m'obliger à vivre, à penser autrement. Est-ce que le Saint Esprit est quelque chose d'extérieur qui vient restreindre notre liberté et nous obliger ? Il est vrai que face à cette première interrogation, nous aurions tendance à sortir de l'apologétique en disant : non, surtout pas le Saint Esprit n'est pas quelque chose qui vient comme s'imposer à vous de l'extérieur, mais au contraire, c'est quelque chose qui vient vous irriguer, vous habiter, et en fait, vous vivez sous la mouvance de l'Esprit Saint sans vous en rendre compte. A ce moment-là, certains de nos contemporains nous rétorquent : c'est pire encore. Qu'est-ce que cette espèce de dictat insidieux, de quelque chose qui ne serait pas moi, et qui me remplacerait totalement dans mon agir ?
Dans le premier problème, c'est quelque chose qui est extérieur, je peux m'y opposer, mais dans la deuxième manière de voir, on a l'impression d'être les dindons de la farce. On nous dit qu'on est libre, mais en vérité, on ne l'est pas parce que nous ne fonctionnons que sur le registre du Saint Esprit qui nous mène là où Il le veut. Et nous là-dedans ? Cette restriction de la liberté peut faire hurler certaines personnes, mais il y a peut-être d'autres de nos contemporains même religieux qui s'en accommodent. Dire que c'est l'Esprit Saint qui fait tout, c'est aussi une excellente manière de nous rendre irresponsables de la plupart de nos gestes : c'est lui qui fait tout, qui décide de tout, j'attends que ça se passe, si rien ne se passe, c'est qu'il l'a décidé comme ça !
J'aurais voulu éclairer avec vous cette question à travers deux images qui sont présentes dans la Bible mais que je voudrais relire avec vous à travers d'autres traditions. C'est la Pentecôte sur le monde, allons nous promener dans d'autres cultures, la première la culture grecque antique, et la deuxième, la culture chinoise antique. Il y a un certain Audricourt qui est sinologue et qui a un jour fait ce rapprochement que j'ai trouvé très intéressant, entre l'image du berger dans la société indo-européenne, et l'image du jardinier dans la culture chinoise.
En fait, le berger, dans la culture antique renvoie à une image très précise de la politique : le berger, c'est celui qui mène son troupeau vers les verts pâturages (on dit cela parce qu'on est chrétien et qu'on connaît bien les psaumes). C'est donc quelqu'un qui pour tâche de venir comme au-dessus du troupeau. C'est celui qui oblige le troupeau à l'accompagner d'un pont A à un point B. Le berger représente donc ce pouvoir politique qui vient comme de l'extérieur pour obliger le troupeau à faire ce que le berger a décidé de faire. J'ai toujours un souvenir de Palestine quand j'y étais en coopération, je me souviens des petits palestiniens qui étaient à l'arrière des troupeaux de moutons, et avec les mains remplies de petits cailloux, et dès qu'il y avait un mouton qui allait un peu trop à droite ou à gauche, ils visaient très précisément car ils savent viser ces petits gamins, ils projetaient les cailloux très exactement à quelques centimètres du mouton, sans le toucher, pour le faire revenir dans le rang. Cela, c'est la première image d'un pouvoir qui nous est extérieur et qui vient nous obliger. On peut râler, c'est comme ça !
La deuxième image est celle du jardinier. Le jardinier dans la culture chinoise antique, c'est quelqu'un qui a pour mission de veiller à ce que le jardin pousse et s'épanouisse selon la nature de chaque plante. Je trouve cela assez remarquable parce que dans ce cas-là, le travail du roi jardinier, parce qu'en fait le jardinier est l'image du roi dans la culture chinoise antique, le roi jardinier a pour mission de ne pas intervenir. Ou plus exactement, le fait qu'il intervienne sera le signe de son échec. Le roi jardinier c'est celui qui est attentif, et c'est celui qui sait précéder tout ce dont la plante a besoin pour que cette plante puisse s'épanouir à son maximum. C'est certain que si elle a besoin de soleil, il ne va pas la mettre au bord d'un mur loin du soleil. Si elle a besoin de tel ou tel type de terre, il va veiller à tous ces paramètres. Le roi jardinier se manifeste par sa "non-action". Il en devient même invisible dans le travail du jardin. Je crois que cette réflexion est très intéressante parce qu'on se rend compte que le problème du Saint Esprit avec nous, ce n'est pas uniquement cette première question de tout à l'heure touchant à la liberté.
La célébration d'aujourd'hui pose une autre question encore bien plus importante. C'est celle de la manifestation de la "non-présence" et de la "non-action " du Saint Esprit et de Dieu. C'est le moment où effectivement, Dieu ne va plus se manifester à travers un homme de chair, où un homme qui vient visiter ses apôtres après sa résurrection, tel le bon berger qui prend sa brebis fatiguée sur ses épaules. Cela nous renvoie aussi à un autre problème auquel nous sommes régulièrement confrontés qui et celui de l'absence de Dieu dans notre vie. Nous aimerions avoir toujours un Dieu berger, un Dieu qui soit là, qui nous tonde sans nous faire mal, qui panse nos plaies quand nos pieds se sont blessés sur les cailloux de notre vie, qui nos prenne sur ses épaules quand nous sommes fatigués, quand on en a ras-le-bol ! Et maintenant, nous avons un Dieu qui se manifeste à travers son saint Esprit. Ce n'est pas lui qui va nous prendre sur ses épaules, mais le Saint Esprit, c'est celui qui va constamment, patiemment, sans relâche, irriguer tout notre être, toute notre nature.
Je crois frères et sœurs, que vous avez senti que cette image du jardinier, nous renvoie aussi au rôle de parents. Ce qui est beau dans la culture chrétienne, c'est que nous n'avons pas opposé le berger au jardinier comme le faisait Audricourt, nous avons à la fois l'image du Dieu berger auquel nous sommes habitués, et nous avons aussi cette magnifique image du Christ jardinier à la Résurrection. Je crois que pour vous parents et pour tous ceux qui ont en charge un enfant, vous avez à passer de berger à jardinier. C'est vrai qu'obliger toujours vos enfants de l'extérieur, vous le savez mieux que moi, en règne générale, cela n'arrange pas les choses. Le jardinier c'est celui qui justement va réussir à faire grandir au cœur de l'enfant cette sève qui va couler dans ses veines et qui va lui permettre d'être véritablement un homme.
Nous allons maintenant avec beaucoup de joie accueillir Pierre-Emmanuel, Lucas et Côme dans le jardin des enfants de Dieu.
AMEN