L'ESPRIT ET L'ÉGLISE, C'EST TOUT UN !

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (8 juin 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Cela s'est passé tout près d'ici, juste là derrière, dans le rue d'Italie, il y a un an environ. Un magnifique ciel bleu, l'été, comme ce matin. Sept heures moins le quart environ. Je me promène dans la rue, je croise un monsieur, vraisemblablement de la rue d'Italie, la soixantaine assez fringante, le short en nylon, les tongs aux pieds, et puis quand même le tee-shirt de l'université de Californie, il se ballade avec un petit sac et la Provence, le journal local sous le bras. A l'étage, dans une des maisons, une dame, sans doute un amie, elle l'appelle par son prénom, Emile, ouvre la fenêtre. Elle est un peu éton­née, elle a aussi le filet avec les bigoudis, et elle ne peut pas s'empêcher de lui poser la question : "Alors, Emile, qu'est-ce que tu fais ce matin si tôt ?" Et Emile répond très complaisant : "Tu vois, je lis le journal". "Et pourquoi tu lis le journal ?"- "Oh ! pôvre, je re­garde si je suis mort !!!" Il faut tout l'humour proven­çal, aixois, pour avoir des réparties aussi pertinentes, aussi percutantes, comme ça le matin à sept heures moins le quart. Qu'est-ce que cela doit être le soir ?

En fait, cette histoire m'a beaucoup intrigué et m'a fait beaucoup réfléchir. En effet, si on regarde le signe, le prodige de la Pentecôte, eh bien, on n'est pas loin de cela. Qu'est-ce que font, je vous le demande un peu, les disciples rassemblés dans le Cénacle, complètement traumatisés par la mort de leur maître, et pire encore, la disparition de leur maître, ils n'ont plus rien, ils meurent de peur, ils ont l'impression que tout est fini. En réalité, ce n'est peut-être pas la Pro­vence, mais ils regardent s'ils sont morts ! Et au fond, le début de la Pentecôte, c'est vraiment les disciples qui, tirant la leçon de tout ce qui s'est passé, voyant qu'au fond, rien n'a abouti, ont d'une certaine manière, décrété officiellement leur décès. Ce Cénacle qui va devenir dans un instant la source de la vie et de l'évangile pour le monde entier, pour l'instant, affecti­vement, il ressemble à un tombeau.

C'est très intéressant de voir que lorsque des hommes qui ont rencontré le Christ lui-même, lorsque des hommes qui ont vraiment essayé de miser toute leur vie sur cette parole : "Viens et suis-moi", au bout d'un moment quand ils arrivent au terme de l'aventure, simplement, ils sont en train de regarder s'ils sont morts. C'est peut-être pour cela qu'on ne doit pas se tromper sur le sens même du signe de la Pentecôte. Que se passe-t-il ? Nous sommes attirés surtout en général par le miracle des langues. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas l'essentiel. En fait, que se passe-t-il profondément à la Pentecôte ? C'est que ces hommes qui se considèrent vraiment comme hommes, en fait, vont retrouver une unité nouvelle, vont être construits d'une façon nouvelle et vont être capables de parler, la Parole qu'ils vont proférer étant le signe de cette ma­nière nouvelle d'être ensemble et de vivre ensemble leur existence de disciples. Et pour le coup, c'est bien cela. Jusque-là ils étaient perdus dans leur solitude, dans leurs souvenirs, dans leur intériorité, et le souffle de l'Esprit, ce que Luc veut nous montrer au début des actes des apôtres, c'est le souffle qui les fait renaître à l'intégralité d'une communauté telle que Jésus l'a voulue. Depuis ce temps-là, cela n'arrêtera jamais, là où il y a communion, là où il y a Église, là où il y a convocation, c'est la même chose, qu'est-ce que qu'il y a ? Il y a œuvre de l'Esprit. L'Église, avant d'être une sorte d'institution, j'y reviendrai tout à l'heure, qui proclame un certain nombre d'exigences, avant d'être une instance qui programme des valeurs à suivre, plus ou moins bien d'ailleurs parce que chacun arrange la sauce à son gré, mais avant d'être tout cela, l'Église est une communion, c'est-à-dire le fait d'être consti­tués ensemble par l'Esprit. En fait, il y a expérience de la Pentecôte partout où il y a l'Église : "Là où deux ou trois seront rassemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux". Ce que nous vivons et célébrons ce matin, c'est le mystère de l'Esprit. En fait, si Jésus nous a révélé le mystère de notre humanité, s'Il est le visage le plus humain de Dieu, l'Esprit nous révèle comment Dieu nous construit comme ses disciples, Il est le visage le plus divin de notre humanité.

On ne peut pas sortir de là. Là où les disciples ont reconnu Jésus à travers cette expérience indivi­duelle, ils l'ont connu : "Ce que nos mains ont touché, ce que nos mains ont vu, ce que nos oreilles ont en­tendu du Verbe de vie", c'est un rapport d'abord per­sonnel. Dans la Pentecôte, l'expérience de l'Esprit est une expérience de communion. Ils se trouvent tout à coup, comme constitués, ils sont ressaisis dans leur identité de communauté et d'Église. Il n'y a pas d'autre point de référence pour penser l'Esprit Saint.

C'est pour cela que c'est si difficile de com­prendre ce qu'est l'Esprit. La plupart du temps, nous nous le représentons comme une sorte de réalité plus ou moins fumeuse qui nous inspire telle ou telle idée le matin quand on est en forme. Or, l'Esprit est celui qui s'intéresse à certains d'entre nous dans la cons­truction du corps, dans la constitution de la commu­nion. Donc, il n'y a pas d'Église sans Esprit, et main­tenant qu'il a été donné, on ne verra jamais plus l'Es­prit sans l'Église. En fait, ce sont les deux réalités absolument inséparables comme pile et face sur une monnaie. L'Esprit c'est la face divine de l'Église, et l'Église c'est la face humaine de l'Esprit. C'est parce que nous sommes institués ainsi que nous pouvons véritablement croire en l'Église. Ne pensez quand même pas qu'on croit à l'Église simplement parce que le Pape et les évêques forment un Collège extraordi­naire, plus intéressant que l'Assemblée Nationale. En fait, si nous croyons en la divinité de l'Église, c'est parce qu'elle est conduite, guidée, structurée et cons­truite par l'Esprit.

Cela, c'est ce qui s'est passé depuis le début. Et précisément, et c'est cela qui est très intéressant, car aujourd'hui encore, je crains que nous ne soyons dans une époque où nous sommes comme le monsieur de la rue d'Italie en train de lire dans le journal pour regarder si nous sommes morts. Effectivement, re­vient un discours un peu curieux, un peu, je crois, triste, c'est le discours, non plus de l'Église qui com­bat les anti-cléricaux et le petit Père Combe, nous sommes une Église qui n'a plus d'ennemis, cela nous manque un peu. C'est pour cela que la Faculté univer­sitaire des Hautes Etudes s'est penchée sur ce pro­blème, en la personne d'une dame qui s'appelle Da­nielle Léger, qui a écrit un livre fort intéressant d'ail­leurs, édité par un éditeur catholique : Catholicisme, la fin d'un monde. C'est intéressant, quand on voit un livre comme cela, on ne peut pas s'empêcher de l'acheter, c'est un titre un peu racoleur. Voilà ce qu'elle dit : "La question du présent, est celle de l'atonie de la scène catholique elle-même". C'est atone, c'est "soft", c'est le catholicisme soft. "Une atonie qui alimente le sentiment d'un nombre crois­sant de catholiques français, (peut-être que vous allez vous reconnaître), qui font encore référence à un monde de croyance, de pratique et de malheur, qui a définitivement glissé dans l'insignifiance culturelle". Le verdict est sans miséricorde. Il faut bien reconnaî­tre que dans certains moments on se pose la question. On se la pose tellement, que même un évêque se l'est posée. Là, vous allez me dire que cela devient plus grave. Rassurez-vous, il ne l'a pas posée simplement pour se lamenter et pleurer, mais il l'a posée comme il doit la poser à ses frères. C'est Monseigneur de Cler­mont, Hippolyte Simon, (l'évêque du pneumatique) et voilà ce qu'il dit : "Si plus personne ne vient se res­sourcer à l'Église, combien de temps l'évangile sera-t-il encore vivant dans notre société ? Cette amnésie sera grave pour qui ? pour l'Église ou pour les fran­çais des générations à venir ? Il faut aller jusqu'au bout de la question : si les catholiques ne représentent plus à terme que quinze pour cent de la population, quelle sera la religion dominante des français ? Que deviendra notre culture s'il est vrai qu'elle a été façon­née par plus de quinze siècles de christianisme ? Que deviendront en particulier les idées centrales concer­nant l'unité du genre humain, la transcendance des personnes, qui font partie de la révélation chrétienne ? A supposer que notre société devienne amnésique de ces références, comment échappera-t-elle à la straté­gie de ceux qui voudraient nous ramener au poly­théisme païen, cette perspective qui légitime parfai­tement l'idée d'une inégalité foncière entre les hom­mes et entre les peuples". Le défi est intéressant, parce que à la fois, il pose la double question : c'est vrai qu'on voit une sorte d'atonie du catholicisme, il en prend acte, mais en même temps, il dit : ce n'est pas simplement pour l'Église que je parle, c'est pour la société comme telle. Il se contente d'envisager le pro­blème de la France. Il se demande si à un moment ou l'autre, on ne risque pas de perdre toutes ces valeurs profondes de la foi, la transcendance de la personne, la valeur de la communion entre les être humains, l'unité de la race humaine, au profit de discours beau­coup plus dangereux et beaucoup plus pervers.

Je ne prétends pas épuiser la question ce ma­tin, mais je voudrais simplement attirer votre attention sur une chose. Ce qu'on dit la plupart du temps au­jourd'hui n'est pas tout à fait faux, on dit ceci : au fond, l'Église a joué un rôle instructif. Elle a même joué un rôle comme institution identitaire, c'est-à-dire que lorsqu'on a une référence à l'Église, baptême, première communion, que sais-je, à ce moment-là on sait qui l'on est. La question qui se pose alors est la suivante : est-ce que l'Église catholique elle-même n'a pas été dupe de ce jeu-là ? Aujourd'hui, et c'est ce que disent un certain nombre de sociologues, je crois qu'on en peut pas tout à fait leur donner tort, il y a une véritable cris des institutions. S'il y a des difficultés dans l'Église pour reconnaître l'identité chrétienne, catholique, c'est parce qu'on ne veut plus la recevoir, on veut se la composer soi-même, faire une sorte de patchwork. L'idée de l'appartenance à l'institution a plus de mal que cela.

Simplement pour ce matin de Pentecôte, je voudrais terminer sur cette réflexion que je laisse ouverte. Est-ce que vraiment l'Église est une institu­tion ? Si elle est une institution, est-elle uniquement structurée par une hiérarchie telle que nous en avons l'habitude ? Je crois qu'il faut répondre : pas tout à fait. Je ne vais pas casser la baraque, et je ne veux pas dire qu'il ne faut plus écouter ni le curé de votre pa­roisse, ni le Pape ni les évêques, ce n'est pas cela que je veux dire. Mais au fond, ce que nous fêtons ce ma­tin, qui est-ce qui structure l'Église ? Ce n'est pas la hiérarchie. La hiérarchie ne le fait que parce qu'elle est sous la mouvance de l'Esprit. Et qu'est-ce qui fait que nous nous retrouvons ce matin en communion ? Ce n'est pas parce que nous voulons retrouver une identité religieuse, mais c'est parce que l'Esprit nous fait aller vers l'Église. C'est pour cela que tout à l'heure quand on partagera le corps et le sang du Christ, ce n'est pas nous qui nous façonnons notre identité. Pour prendre un exemple encore plus perti­nent, on va baptiser six enfants, qu'est-ce qui fait qu'un enfant peut acquérir une identité ? C'est parce qu'elle lui est d'abord donnée. C'est cela la paternité, et c'est cela la maternité. L'identité humaine avant d'être conquise, est reçue et donnée.

Il faut voir la même réalité pour l'Église. Avant de voir l'Église uniquement comme cette insti­tution qui par la force humaine d'une structure hiérar­chique qui n'est pas d'ailleurs forcément le pouvoir d'une hiérarchie, mais c'est de s'accrocher et de se donner toute cette structure identitaire d'instruction, il faudrait se demander quel est le ressort profond de cela ? C'est peut-être ce qui nous a manqué dans une certaine expérience de l'Église en Occident, c'est d'ar­river à comprendre que partout où il y a surgissement d'une communauté, d'une communion, partout où il y a surgissement d'un acte ministériel de service, c'est non pas une institution d'abord qui fait l'identité, c'est d'abord le mystère même et la spontanéité de Dieu. C'est cela que nous appelons l'Esprit Saint. Et mainte­nant, laissons-le agir pour les enfants que nous allons baptiser.

 

AMEN