UNE HUMANITÉ DÉSHABITÉE
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (18 mai 1997)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Parmi toutes les fêtes que l'Église célèbre, elle semble être la plus étrange, la plus lointaine, appartenant vraiment à ce monde dit spirituel qui finalement n'effleure pas la vie quotidienne, la vie humaine. Et pourtant comme je le voyais à l'instant, Elodie qui était dans son couffin à un mètre sous son papa, réclamait en tendant la main qu'on s'occupe d'elle, ce qui est logique, et lui était occupé par notre assemblée, par quelque chose "d'autre" qu'elle. Pourtant, Elodie continuait de réclamer en tendant la main avant de crier, peut-être, et lui continuait ainsi que son épouse, sa maman, à être occupé par les fleurs, les chants, la célébration, qui d'ailleurs la concerne puisque c'est son baptême. Mais elle est obligée de passer par cette question "est-ce qu'ils vont s'occuper de moi qui suis la chose" la plus importante du monde ? (C'est ce qu'elle pense aujourd'hui). Et ils ont l'air, continue-t-elle de penser, d'être occupés par quelqu'un d'autre, par quelque chose d'autre, de très grand. Elle pense qu'il faut que ce soit très important, ce qui se passe à l'extérieur pour que, pendant un instant, on me néglige ainsi.
Nous sommes non pas à un mètre au-dessous de Dieu, mais bien plus. Bien qu'Il demande et qu'Il soit venu et qu'Il ait pris notre chair et qu'Il ait été si proche des apôtres que ceux-ci en ont été si bouleversés qu'ils nous l'ont transmis et que nous sommes là aujourd'hui, nous sommes toujours un petit peu déçus que Dieu ne s'occupe pas davantage de chacun de nous. Ce qui fait d'ailleurs que beaucoup d'entre nous, au bout d'un moment, se désintéressent de Dieu, j'allais dire, tout doucement, tout gentiment, oh ! ils ne deviennent pas des athées confessants, ni des ennemis de Dieu, mais, comprenez, ils ont eu l'impression que Dieu ne s'est pas occupé d'eux, ils ont eu l'impression que leur vie s'est déroulée pas très loin de Lui mais sous ce regard presque indifférent.
Et de même qu'Elodie va découvrir la réalité du monde à travers le fait qu'à un moment donné son père et sa mère ne s'occupent pas d'elle et que cela va ouvrir son esprit et son cœur au fait que papa, maman et moi ne formons pas le tout de ma vie, mais qu'il y a quelqu'un d'autre, quelque chose d'autre, de même nous, les croyants, nous devons un jour accepter que le meilleur de nous-mêmes, que le plus profond de nous-mêmes, c'est le cas d'Elodie pour ses parents, ne se résume pas à l'entourage immédiat, père, mère, famille, société, politique, histoire, mais que quelqu'un parle de moi et intervient pour moi en un autre lieu, tout à fait ailleurs, que je ne peux pas imaginer, que tout ce que je suis dans ma chair, mon histoire, mes intimes pensées, mes sentiments les plus profonds, est l'affaire d'un souci divin, c'est-à-dire que ce quelque chose qui est radicalement étranger à mon humanité, radicalement ailleurs, porte le souci total de ma vie
Je reviens au début, voyez, je n'imaginais pas qu'Ils s'aiment à ce point. L'Esprit saint dont nous parlons aujourd'hui, ce vent, ce souffle, cette colombe, c'est le fruit d'un Amour qui ne nous concerne presque pas au début, entre le Père et le Fils. Dieu, en Lui-même ne reste pas inactif et infécond dans son Amour, mais cet Amour est si débordant, comme un torrent, comme un fleuve, comme un océan, mettez toutes les images que vous voulez, qu'Ils ont donné fruit à leur Amour, qu'Ils ont donné un fruit, j'allais dire, non pas qui les dépasse, mais qui est totalement eux-mêmes, c'est pour cela qu'on peut dire que le père est Dieu, le Fils est Dieu et l'Esprit est Dieu, Ils n'ont pas gardé une partie d'eux-mêmes, mais Ils ont tout donné, Ils s'aimaient tellement qu'Ils ont tout donné à l'Esprit Saint. Ce qui veut dire que, pour nous, l'Esprit saint aujourd'hui, tel que nous Le contemplons, c'est d'abord de prendre conscience, de peser le poids d'un Amour d'un Père pour un Fils, et ces deux sont Dieu, et le troisième devient Dieu.
C'est d'abord cela, c'est d'abord mourir à un ailleurs, à un étrange radical qui dépasse toute l'histoire humaine, non seulement qui la dépasse mais qui l'englobe, qui l'inaugure et la termine, l'alpha et l'oméga, qui est si dominante qu'elle est devenue intérieure à chacun de nous. Je vais revenir là-dessus. Cet Amour de Dieu qui vient du Père pour le Fils donne une troisième personne qui est l'Esprit Saint. Et cet Amour de Dieu me concerne moi, au plus profond de moi-même.
Nous sommes dans une société qui aime expliquer les choses, qui aime trouver des causes, d'ailleurs nous nous fatiguons les méninges à essayer de réduire nos difficultés en trouvant les raisons qui les ont provoquées. Notre démarche de pensée c'est de dire : il y a bien une cause aux phénomènes dont souffre notre société, notre ville, etc ... C'est-à-dire que nous sommes toujours en train de penser que les choses se sont enchaînées de telle façon qu'elles sont devenues mauvaises pour nous par exemple aujourd'hui. C'est vraiment presque une obsession de penser que toute chose a eu un début, une source et qu'il y a une cause à toute chose. C'est d'ailleurs vrai et en même temps il faudrait pourvoir s'en dégager, et j'aimerais vous inviter à une autre façon de penser. Lorsque nous sommes dans la fête de la Pentecôte, face à ce mystère que j'ai essayé de décrire en disant que le Père et le Fils s'aimaient et que cela donne l'Esprit Saint, vous me dites : bien, je vais repartir avec ces belles idées, mais ça ne changera rien à mon quotidien, à ma vie, à ma destinée.
C'est parce qu'il y a au fond de moi une place pour quelqu'un, une place qui est réservée dès le début de la vie par le baptême et qui ne peut être habitée que par Dieu, une sorte d'immense paysage intérieur, votre cœur, notre cœur, qui était fait et qui est fait mystérieusement pour être habité par le créateur, pas seulement le créateur Père mais le créateur dans toute sa fécondité : Père, Fils et Esprit Saint, tel que je l'ai décrit pour qu'en moi se vive donc cet Amour qui m'étonne tant, c'est-à-dire je devienne le lieu unique que Dieu choisit pour être habité par Lui, je suis une demeure à moi-même, à Lui. C'est pour cela qu'il y a un baptême. Quand on baptise un enfant, on délimite en quelque sorte, on ouvre, on prépare l'intériorité de cet être à ce qu'il puisse recevoir pleinement toute la vie et au-delà de sa vie, la présence de Dieu. Cela veut dire que nous sommes faits pour être habités de l'intérieur. Nous sommes faits pour être mus, bougés par cette présence que je ne connais pas, mais dont la grandeur ne me dépasse plus puisqu'elle peut demeurer en mon for intérieur, en moi-même.
Actuellement notre humanité, elle est plutôt on dit désenchantée, mais je dirais déshabitée, abandonnée parce que nous ne voyons plus très bien le lien qu'il y a entre ce Dieu d'Amour et moi-même, et que finalement ce lien nous avons laissé les ronces du quotidien, dé l'habitude, de la médiocrité, de la lâcheté, de notre humanité telle qu'elle est, quand elle est livrée à elle-même, envahir cette place qui était réservée à un divin. Alors de temps en temps la soupape saute un peu, n'est-ce pas, on va voir des voyantes parce qu'on s'inquiète, cartomanciennes, voyantes et astrologie. Je dis ça avec humour et en même temps avec inquiétude. Il faut bien qu'à un moment la soupape saute, c'est-à-dire qu'on s'inquiète de ce vers quoi je vais, pourquoi je vis, et qu'est-ce que j'en fais. Et si nous commençons à éteindre ces questions-là, de temps en temps les événements, les épreuves, les difficultés, mon âge, la vieillesse, je ne sais quoi, la maladie viennent comme un flot perturber le barrage que j'ai mis en place en moi, et me panique. C'est pour cela que je vais consulter ailleurs. Mais c'est bien plus cher que ce que vous allez donner tout à l'heure à la quête. Donc si je ne supporte pas, évidemment je pourrais dire comme je l'ai entendu récemment, et c'est une question que je pose et que je n'ai pas résolue, "pour moi Dieu, ça ne pose aucune question, aucune inquiétude pour moi", pour moi ça c'est le mystère impénétrable d'une humanité qui reste apparemment fermée à Dieu et cette réponse me blesse profondément.
Je crois que, quand Jésus dit : "Que celui qui a soif vienne à Moi", là je me reconnais comme quelqu'un qui a soif, qui ne sait pas très bien courir vers Dieu, mais au moins je reconnais l'appel que Dieu me lance et je veux bien m'élancer tant bien que mal vers Lui parce que j'ai soif, et, je veux dire ce début de soif est déjà le début de ma foi et de votre foi.
Pour revenir à cette habitation, si nous sommes désertés de l'intérieur, nous fonctionnons comme des zombies, comme des robots, nous faisons semblant d'être les uns avec les autres, nous faisons semblant d'être humains, mais nous ne sommes pas pleins d'humanité. Finalement nos neurones fonctionnent tout seuls, nos habitudes prises, de vie, même d'amour et d'amitié, fonctionnent malgré nous, alors que nous devrions être mus par un moteur intérieur, contemplant combien Ils s'aiment, essayer non pas de l'imiter, mais de m'inspirer de cet Amour pour aimer les autres. C'est parce que je suis stupéfait, étonné, agrandi, écartelé parce que le Père et le Fils s'aiment et qu'Ils donnent l'Esprit Saint, que je peux moi-même, me mettant dans ce fleuve, dans ce courant d'Amour, tenter d'y faire fructifier mon humanité.
Comprenons bien que l'humanité livrée à elle-même se dessèche et meurt, qu'elle a besoin d'une source d'eau, qu'elle a besoin de cette semence que Dieu seul peut donner pour devenir au moins une humanité, avant de devenir bien plus comme Dieu. Et ce que nous faisons pour Benjamin et Elodie, aujourd'hui, c'est que nous allons ouvrir, et les parents le font en premier lieu, ouvrir ce début d'humanité à ce qu'il se laisse habiter par Celui, par Ceux : le Père, le Fils et l'Esprit Saint, qui va venir habiter en eux et qui vont venir progressivement, année après année, en mûrissant, venir contempler pour découvrir à quel point, comme Ils s'aiment, elle aussi, lui aussi pourra vivre de cet Amour-là. C'est un petit peu compliqué peut-être, mais c'est pour expliquer que nous pouvons nous comprendre, nous voir, aller mieux, puisque c'est le terme à la mode, que si nous passons par un "tout à fait ailleurs" qui est le Père, le Fils et l'Esprit Saint, et que nous ne trouverons pas moyen de développer ce que je suis comme homme ou comme femme aujourd'hui en me contentant de moi-même et même de mes proches.
Le secret de l'homme n'est pas dans l'humanité, mais est ailleurs, et cet ailleurs vient en moi, c'est cela l'Église. C'est pour cela qu'on est là, c'est l'Esprit Saint. Il n'y a pas de moyen plus génial que Dieu ait inventé pour se donner à chacun de nous tout en nous laissant libre, c'est l'Esprit Saint. Il n'y a pas un moyen plus génial pour approfondir, creuser le cœur de chacun de vous comme un puits que Dieu ferait creuser en nous et en même temps nous rendre unis les uns aux autres dans une même Église, c'est le fruit de l'Esprit Saint. Si nous sommes là aujourd'hui, c'est que nous voulons être approfondis, intériorisés et qu'en même temps nous voulons être en communion les uns avec les autres. C'est le fruit de l'Esprit Saint, et c'est la Pentecôte.
Alors, frères et sœurs, que ces quelques mots balbutiés sur ce qu'est la contemplation, c'est-à-dire ce moment imprégné de ce silence-là, sans pour autant expliquer pourquoi ou découvrir une cause. Le face-à-face entre l'homme et Dieu se passe de toute explication, de toute causalité, il est une rencontre que je n'imaginais pas et qui pourtant est faite pour moi, une rencontre dont je pourrais me dire : "mais comment ai-je fait pour m'en passer jusqu'à ce jour ?" C'est comme quelqu'un qui découvrirait qu'il a deux jambes pour marcher et qu'il s'en est passé pendant des années "mais comment ai-je fait pour ne pas les utiliser". C'est aussi vital que ça. Mais ma liberté est telle que Dieu nous a laissés que nous pouvons apparemment nous en passer. Et pourtant le jour où nous rencontrons, le jour où nous effleurons cette présence, cette densité de présence de Dieu en nous, alors tout peut changer. Et mon humanité crie pour réclamer cette présence de Dieu en disant : "maintenant que je le sais, je ne peux pas vivre sans Toi ".
Que la fête de la Pentecôte nous ouvre les uns les autres, tels que nous sommes, à cette Présence qui est d'abord une présence d'Amour entre eux avant de s'imposer à nous ou de se proposer à nous comme un Amour pour chacun de nous, un Amour pour la densité de notre humanité. Que cette humanité se renouvelle, se rafraîchisse et s'épanouisse sous les yeux de l'Amour du Père, du Fils et de l'Esprit Saint.
AMEN