HISTOIRE DE L'ESPRIT DE DIEU : L'HOMME EST SON CHEF-D'OEUVRE
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (22 mai 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Perse : Tympan de la Pentecôte
Les sept dons de l'Esprit
"Que la terre se remplisse d'animaux, que les eaux grouillent d'êtres vivants, et que les cieux se remplissent d'oiseaux". Les premiers hommes, ou du moins ceux qu'on appelle "l'homo habilis" et "l'homo erectus" qui commencent à marcher debout et qui ont une tête non pas comme la nôtre, mais avec un plus petit cerveau, disons qu'il faut attendre sept millions d'années, puis trois millions d'années. Et puis on arrive à ce fameux spécimen qui s'appelle "l'homo sapiens". Est-il issu des autres ? A-t-il nécessité une intervention de Dieu ? Il faut compter à peu près cent mille ans avant Jésus, peut-être soixante-dix mille ans ou peut-être même simplement quarante mille ans.
"Dieu créa l'homme à son image. A son image, Il les créa, homme et femme Il les créa et Il insuffla dans ses narines une haleine de vie, son Esprit".
L'histoire de l'Esprit a commencé il y a bien longtemps puisque Lui-même est de toute origine, de toute éternité, comme le baiser permanent entre le Père et le Fils, ce lien fulgurant d'amour qui fait que lorsque deux personnes s'aiment, une troisième existe, cet Esprit envoyé sur terre pour planer sur les eaux et puis pour préluder à la grande symphonie de la création de ce monde, et plus intimement pour que dans nos narines l'Esprit de Dieu passe et fasse de nous des êtres vivants. Et puis il y a un moment, un passage difficile pour l'Esprit lorsque dans le jardin planté par Dieu pour que l'homme puisse y séjourner, la tentation se met dans l'esprit de l'homme libre de croire qu'il pourrait bien se débrouiller tout seul, qu'il pourrait se substituer à Dieu Lui-même et choisir pour lui ce qui lui convient. Autant dire qu'à ce moment-là l'Esprit même de Dieu est comme contristé, absent. Les conséquences de ce péché originel, nous les connaissons tous. Quelle date ? quarante mille ans ? vingt mille ans ?
En tout cas, il a fallu, depuis ce péché, que Dieu montre à l'homme qu'il n'était pas comme les animaux, il a fallu qu'Il fasse passer devant lui toute la création, lui demandant comment il pouvait la nommer. Et l'homme ne trouvant aucune compagne parmi ces animaux découvre qu'il est quand même un homme différent des autres hommes comme à l'intersection de la vie divine et de la vie terrestre, qu'il est à part et que l'Esprit qui repose en lui, qui est passé dans ses narines, a fait de lui un être particulier, choisi, une image de Dieu. Alors il fait tomber sur Adam un profond sommeil, une torpeur, peut-être une extase et puis ce Dieu chirurgien ouvre le côté d'Adam, de même que le côté du Christ sera ouvert, d'où sortira l'eau et le sang qui est l'Esprit, de ce côté on tire une côte. Après un Dieu souffleur dans les narines de l'homme, c'est un Dieu chirurgien qui prend soin de refermer l'homme et qui en sort une femme. Et ainsi l'homme découvre qu'il ne peut trouver compagne que dans cette femme, dans celle qui est en face de lui et non pas dans les animaux.
Et toujours là l'Esprit est comme présent à travers ces multiples choses, comme un Esprit subtil, fin, délicat, qui pénètre tout, modifie tout, modèle tout. Et puis après, cette chute où l'homme et la femme sont comme enfermés dans leur propre liberté qu'ils ont choisi, les conséquences d'avoir tourné le dos à la vie, à la lumière, à Dieu, cette longue descente comme une régression après cette longue montée depuis quinze milliards d'années jusqu'à cent mille ans. Maintenant de nouveau une espèce de régression. Corruption de l'humanité, Caïn et Abel, le premier meurtre. Bref ce qui pousse Dieu à intervenir une dernière fois dans ce monde, par son Esprit, dans le déluge.
Et puis il faudrait là un moment de silence pour aborder le premier chef-d'œuvre de l'Esprit, qui s'appelle Abraham. Au milieu de cette corruption d'une humanité complètement étrangère, qui s'est éloignée petit à petit de Dieu, un homme différent de son père Térah qui croyait à toutes ces divinités mésopotamiennes, Lui, à cause de l'Esprit qu'il a entendu souffler en lui, reconnaît un Dieu vivant, unique, transcendant, qui lui dit "Quitte tout et suis-moi". Et Abraham partit à la tête de, peut-être, huit cents personnes, toute sa famille, tous ses biens, comme illuminé par cet Esprit qu'il a entendu. Acte de foi inouï qui est l'œuvre de l'Esprit de Dieu qui cherchait, en planant au-dessus de l'humanité, où et dans quel cœur Il pouvait se poser. Or un cœur, un cœur d'homme, Abraham, pouvait le recevoir comme dans l'ignorance.
Mais il a fallu aussi pour qu'Abraham vraiment s'approfondisse, se purifie, que le seul fils donné à Abraham alors qu'on Lui promettait une descendance aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel, son seul fils chéri, Dieu lui demande, par une inspiration curieuse, curieuse histoire de l'Esprit de Dieu, de le sacrifier sur le mont Moriah. Au moment même où Abraham lève les mains, avec un couteau dans la main, pour tuer son fils, ce même Esprit envoie un ange qui l'arrête. Et ainsi Abraham reçoit dans la foi, de nouveau, son fils. Étonnante histoire à l'origine de notre monde, à l'origine de la foi. Étonnante histoire, comme d'un mariage étonnant entre le cœur d'un homme et le cœur de Dieu qui s'appelle l'Esprit et qui nous donne aujourd'hui de croire. Un homme a rejeté les idoles du monde pour croire en un seul Dieu, a accepté cette histoire si paradoxale, si douloureuse qu'est la sienne, et ainsi nous a ouvert le chemin de la foi. C'est cela l'action de l'Esprit dans l'homme.
Et l'on pourrait aller plus loin. C'est bien l'Esprit qui guide le peuple dans le désert. C'est bien cet Esprit qui est annoncé par les prophètes comme un règne de justice et de paix. C'est bien cet Esprit encore Dieu dit : "Vous ne seriez qu'une masse d'os desséchés dans le désert que Je ferais frémir l'Esprit en vous" - c'est Ezéchiel qui le dit -"pour vous revêtir de chair". L'Esprit présent repose sur les prophètes. L'Esprit, onction pour les rois d'Israël. L'Esprit, comme permanent, présent, subtil, intime, actif.
Et puis le dernier grand chef-d'œuvre de l'Esprit, son ultime souffle. Il repose tout doucement dans le cœur, dans le sein de Marie. "L'Esprit est sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre". Naissance de Jésus, l'an zéro. Jésus à la fin de sa vie, partant vers le Père non pas pour nous quitter, non pas pour nous laisser orphelins, mais au contraire pour nous donner davantage en plénitude ce que nous devions recevoir par Lui, nous envoie aujourd'hui son Esprit. L'Esprit de nouveau plane sur cette Église, cherchant à trouver un cœur où descendre et s'enraciner.
Vous l'avez vu, frères et sœurs, comme depuis le moment de la création, l'Esprit est à la fois immensément puissant par rapport à ce monde, et en même temps si intimement actif dans le cœur de chaque croyant. Le don de l'Esprit fait à la Pentecôte, c'est cet Esprit qui plane de nouveau, comme aux premiers temps, sur la création nouvelle et cherchant de-ci de là à devenir une flamme, comme celles qui sont sur la tête des apôtres, pour entrer en vous, pour communiquer avec l'humanité afin de donner à l'homme la possibilité de répondre à Dieu. Car qui est-ce qui nous donne de répondre à Dieu si ce n'est l'Esprit qui agit et qui nous précède sans arrêt ? Qu'est-ce qui fait qu'il y a un échange entre Dieu et nous si ce n'est l'Esprit qui nous donne d'aller vers Dieu, de répondre à Dieu ? Oh bien confusément parfois, bien obscurément souvent.
Et pourtant un baptême. Qu'est-ce que c'est que l'écartèlement d'une humanité trop opaque pour que l'Esprit puisse l'inonder, la rendre transparente à l'image même de Dieu, comme aux premiers temps de la création ? Qu'est-ce que c'est qu'une première communion, si ce n'est que Dieu se fait si petit par son Esprit qui va consacrer ce pain et ce vin afin qu'Il puisse entrer dans cette bouche et venir rayonner dans les entrailles de celui qui l'a mangé ? L'Esprit de la Pentecôte, c'est l'éclatement final du don de Dieu. Ce long travail de l'Esprit, de chef-d'œuvre en chef-d'œuvre, et d'homme en homme.
Frères et sœurs, allons-nous arrêter aujourd'hui cette opération sublime de l'Esprit en nous ? Ou allons-nous, à la suite de tous ceux qui nous ont précédés, nous ouvrir pour devenir, à leur tour, chefs-d'œuvre de Dieu? N'est-ce pas le meilleur programme possible pour un homme que d'apprendre à devenir chef-d'œuvre ? Imaginez l'immense patience qui a préludé à ce don. Quinze milliards d'années ont été nécessaires, ce que la Bible résume en sept jours. Et puis quarante mille ans pour que l'homme accède à la pensée abstraite, que Dieu intervienne dans cet homme pour en faire un "homo Sapiens". Tant de patience, tant de jours nécessaires pour que l'Esprit doucement modèle si délicatement l'homme que nous sommes aujourd'hui.
Alors, frères et sœurs, dans ces temps d'aujourd'hui, dans ces temps de plénitude de don de l'Esprit, laissons-nous toucher, laissons-nous envahir par l'Esprit pour devenir à notre tour chefs-d'œuvre.
AMEN