C'EST L'ÉGLISE QUI EST LE LIEU DE L'ESPRIT
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (22 mai 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Frères et sœurs, ces paroles de Jésus que nous venons d'entendre dans l'évangile, la manière la plus naturelle, spontanée, la plus courante de les interpréter, et je vous avoue que je les interprétais moi-même de cette manière-là jusqu'à il y a très peu de temps, consiste à voir dans ces paroles un pouvoir que Jésus donnerait à son Église et plus spécialement aux ministres de cette Église, pouvoir de remettre les péchés ou de retenir les péchés, pouvoir dans lesquels on reconnaîtrait celui de l'absolution sacramentelle ou du refus de l'absolution.
Je vous avoue que cette interprétation, si classique soit-elle, ne me semble pas tout à fait satisfaisante, d'abord parce que je ne suis pas sûr que la comparaison judiciaire soit tout à fait appropriée en ce qui concerne le sacrement de la réconciliation et parler comme on l'a fait souvent du tribunal de la pénitence, je ne suis pas très sûr que cela corresponde exactement à ce que l'évangile nous apprend sur l'infinie miséricorde de Dieu. Et puis, concrètement, une telle interprétation de ces paroles consisterait à dire que l'Église, ses ministres ont le pouvoir certes de donner le pardon, mais aussi le pouvoir de condamner et que ce pouvoir de pardonner et de condamner serait la manifestation de l'action de Dieu qui, selon les cas, pardonnerait certains pécheurs et en condamnerait d'autres. Où retrouvons-nous en cela le Père de l'enfant prodigue qui, sur le bord de la route, attend le retour de son fils et, sans lui faire le moindre reproche, se jette à son cou pour s'écrier : "Mon fils qui était perdu est retrouvé, il était parti et voici qu'il est revenu" ? Cela ne colle pas très bien et le visage que l'un et l'autre texte nous proposent du sacrement de l'Église et finalement de Dieu Lui-même ne sont pas très cohérents.
Alors, il y a quelques semaines, un ami très cher, qui a aussi un sens théologique affiné et profond m'a proposé une autre lecture de ces paroles qui me semble tout à fait convaincante, pour ma part du moins. Il ne s'agirait pas tant d'un pouvoir, pouvoir judiciaire ou discrétionnaire, pouvoir de pardonner ou de condamner, que Jésus confierait à l'Église, mais il s'agirait d'une mission : la mission d'être, pour l'Église en général, pour ses ministres en particulier, les témoins, la manifestation, l'expression de la miséricorde de Dieu, de telle sorte que, en quelque manière, Dieu remettrait entre les mains de son Église sa propre miséricorde pour qu'elle la dise jusqu'aux limites du monde, qu'elle la manifeste aux pécheurs, la leur fasse toucher du doigt, pour que leur cœur en soit rempli et qu'ils se convertissent : "Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Mais si, volontairement ou non, par négligence ou par dureté ou par inconséquence ou par indifférence, vous ne savez pas manifester aux pécheurs la miséricorde du cœur de Dieu, si vous ne savez pas leur dire que leurs péchés sont remis, si vous retenez cette miséricorde, si vous leur laissez leurs péchés parce que la miséricorde de Dieu, à travers vous, n'ira pas jusqu'à toucher leur cœur, alors par votre faute, leurs péchés seront retenus parce qu'ils n'auront pas connu ce pardon qui leur était destiné et que Je voulais leur dire par votre bouche, par votre ministère."
Vous le voyez, il ne s'agit plus tellement d'exercer un pouvoir que d'être chargé, investi de la mission de témoigner du pardon de Dieu, de faire connaître aux pécheurs la miséricorde de Dieu. C'est dire que l'Église devient le lieu de la miséricorde de Dieu, le lieu du pardon, le lieu où le pécheur rencontre la tendresse de Dieu qui lui remet ses péchés. Et ceci n'est pas vrai seulement des ministres du sacrement de pénitence, mais c'est vrai de toute l'Église, de chacun d'entre nous, qui sommes, chacun à notre place, chargés d'être des icônes vivantes de la miséricordieuse tendresse de Dieu.
Frères et sœurs, la fête de Pentecôte est la fête du don de l'Esprit, mais c'est en même temps la fête de la naissance de l'Église. Et je voudrais méditer quelques instants avec vous sur l'Église, comme lieu de manifestation de l'Esprit, lieu de manifestation de l'amour, de la tendresse infinie de Dieu.
Nous pensons souvent que, par les sacrements et particulièrement par le baptême, nous est donné l'Esprit Saint, et que, du fait que nous sommes ainsi remplis de l'Esprit Saint, par voie de conséquence nous devenons membres de l'Église. Ceci n'est certes pas faux. Mais je pense qu'il serait peut-être plus exact de renverser la proposition et de dire que, par les sacrements et plus spécialement par le baptême, nous entrons dans l'Église. Parce que l'Église est le lieu de l'Esprit, en devenant membres de l'Église nous recevons l'Esprit Saint parce que c'est l'Église qui a en elle, qui porte en elle, l'Esprit. Là où est l'Esprit, là est l'Église, et, plus précisément encore, l'Esprit Saint n'est pas ailleurs que dans l'Église.
Nous avons quelquefois, frères, une curieuse tendance à penser que notre vie chrétienne, notre vie spirituelle, notre vie de prière, et ceci dans son régime le plus normal, le plus quotidien est une vie qui doit être animée par l'Esprit de Dieu, que nous avons une sorte de relation fondamentale de notre personne avec la personne de l'Esprit, et que c'est ainsi que se façonne, que se modèle notre vie, qu'elle devient conforme à la volonté d'amour de Dieu. Et l'Église serait le rassemblement, la convergence de tous ceux qui ainsi écoutent l'Esprit, reçoivent l'Esprit, conforment, configurent leur vie à l'inspiration de l'Esprit.
Frères et sœurs, je ne crois pas que cela soit tout à fait exact et je dirais même qu'à la limite, c'est une réaction qui est un petit peu protestante, car ce qui est premier, ce n'est pas notre relation individuelle avec l'Esprit Saint, pas plus qu'avec le Père ou avec le Fils d'ailleurs. Ce qui est premier c'est que nous faisons partie de l'Église, ce qui est premier c'est que nous entrons dans une communion, dans une famille, dans une totalité. Et cette communion, cette famille, l'Église, possède en elle l'Esprit parce qu'Il lui a été donné. La présence du Père, du Fils et de l'Esprit, la présence agissante de l'Esprit appartiennent en propre à l'Église. Et dans la mesure où nous sommes l'Église, où nous faisons partie de l'Église, où nous sommes en communion avec l'Église, dans cette mesure, l'Esprit envahit notre vie, l'Esprit transfigure notre existence, l'Esprit transforme notre façon de prier, notre façon de penser, notre façon d'agir. Mais notre appartenance à l'Église, notre communion avec nos frères n'est pas une conséquence lointaine, indirecte, seconde de notre relation avec Dieu, notre appartenance à l'Église est la condition première de notre relation avec Dieu. On ne trouve pas Dieu ailleurs que dans l'Église. Nous ne sommes pas des individus qui rencontreraient Dieu et qui, en second lieu, rencontreraient leurs frères. C'est ensemble, d'un même élan, c'est dans cette vie fraternelle, dans cette communion les uns avec les autres, que nous rencontrons Dieu, que se manifeste en nous l'amour de Dieu, que l'Esprit de Dieu peut investir notre vie et la remplir de sa plénitude.
Frères et sœurs, l'appartenance à l'Église est fondamentale, elle est première. Et si nous ne comprenons pas cela, il y a quelque chose qui manque à notre foi et à notre vie chrétienne. Nous ne sommes pas des individus isolés que Dieu sauvera chacun pour soi et qui ensuite se rassembleraient pour fêter ensemble cette joie d'avoir été sauvés. Nous sommes d'abord un peuple, nous sommes une famille, nous sommes des frères, nous sommes une communion, nous sommes l'humanité, l'humanité qui est appelée à être sauvée comme humanité, c'est-à-dire dans la communion de tous ces frères et ces sœurs que nous sommes. Et c'est à nous ensemble que Dieu est donné, c'est à nous que l'Esprit est donné, c'est parce que les apôtres étaient réunis autour de Marie et des frères de Jésus que l'Esprit les a envahis et a façonné avec eux cette Église que nous sommes à leur suite aujourd'hui et qui continue à recevoir ce même Esprit. L'Esprit n'est pas allé chercher Pierre, Jacques, Jean, chacun de son côté pour les rassembler dans un deuxième temps. C'est dans leur rassemblement même, c'est dans l'amour même qui les unissait qu'ils ont été envahis par l'Esprit.
C'est cette dimension essentielle que ne comprennent pas ou que comprennent mal certains chrétiens qui se disent "croyants mais non pratiquants" et qui préfèrent rencontrer Dieu tout seuls dans leur chambre ou dans une église vide plutôt que de participer au rassemblement de la communauté chrétienne, par exemple le dimanche. Je sais bien que ce rassemblement est souvent anonyme et froid et donne bien peu le sentiment d'une communion. Il reste que quel que soit celui qui en porte la responsabilité, il manque à la vie de foi de ces chrétiens la dimension ecclésiale du mystère.
D'ailleurs nous ne disons pas autre chose dans le "Notre Père" toutes les fois que nous récitons cette prière que Jésus nous a apprise : "pardonne-nous comme nous pardonnons". C'est dans la mesure où nous pardonnons, dans la mesure où nous nous réconcilions, dans la mesure où nous ouvrons notre cœur à ce mystère du pardon que nous pouvons recevoir nous-mêmes ce pardon. Etre des hommes et des femmes de pardon, c'est être soi-même pardonné en pardonnant à ses frères. Et, sur un point particulier, ceci n'est qu'une application de ce que je viens de vous dire d'une manière plus générale sur l'amour fraternel qui est le lieu de la découverte de l'amour de Dieu pour nous. Il y aurait illusion à croire que nous sommes investis par l'amour de Dieu si nous ne savons pas traduire immédiatement cet amour de Dieu en amour de nos frères, plus exactement si cet amour de Dieu ne produit pas en nous, ne se manifeste pas en nous par l'amour de nos frères. Saint Jean nous dit : "Celui qui dit qu'il aime Dieu et qui n'aime pas son frère est un menteur". Il y a mensonge à croire que nous pouvons être en relation avec Dieu si nous ne sommes pas en relation les uns avec les autres. Et quand je parle de relation, je veux parler de relation de communion. La communion est une réalité qui n'est pas séparable en plusieurs catégories, il n'y aurait pas la communion avec l'autre, la communion avec Dieu et la communion avec nos frères. La communion est un mystère global qui nous envahit tout entier : ou bien nous sommes habités par cet Esprit de communion, ou bien nous sommes seuls et nous nous privons aussi bien de Dieu que de nos frères.
Alors, frères et sœurs, ne pensons pas à l'Église simplement comme à une hiérarchie investie d'un certain nombre de pouvoirs. Pensons à l'Église comme à cette communion, ce rassemblement, ce peuple que nous constituons. Pensons à l'Église comme à la révélation du mystère de l'Esprit, comme la révélation du mystère de Dieu et de son amour, une révélation très concrète, très précise, très quotidienne, car c'est dans des gestes et des actes quotidiens que se réalise cet amour fraternel qui est l'amour de Dieu, sans lequel l'amour de Dieu ne serait qu'illusion et mensonge. Je ne dis pas que l'amour de Dieu s'identifie au seul amour fraternel et qu'il suffit d'être philanthrope pour être fils de Dieu, je dis simplement que l'un ne va pas sans l'autre et qu'un amour vrai des autres ne peut qu'être une révélation, si obscure soit-elle, de l'amour que Dieu a pour nous et que l'amour que Dieu a pour nous ne peut vivre dans nos cœurs que si nous nous aimons les uns les autres. Aimons donc l'Église, soyons l'Église, vivons en Église, vivons chaque jour dans cette communion des frères dans l'Esprit, pour qu'Il puisse nous envahir et nous rassembler dans son éternel bonheur.
AMEN