L'ESPRIT SAINT, L'ÉGLISE ET L'HOMME BLESSÉ
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (7 juin 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
En ce moment même se tient à Rio de Janeiro une conférence qui voudrait rassembler les principaux responsables politiques de l'univers, une conférence internationale, une conférence sur l'environnement. Il est beau de voir, au terme de ce vingtième siècle et au début du siècle suivant, les hommes se tenir davantage la main pour tenter de résoudre ensemble à la fois les injustices entre le nord et le sud de la planète mais aussi de mettre en place des règlements rigoureux pour préserver notre environnement écologique. Il me semble pourtant en lisant dans la presse les différents textes qui sont au préalable de cette conférence, en essayant de comprendre les revendications de ce mouvement nouveau qui s'appelle l'écologie, j'ai cru discerner ça et là un certain nombre d'éléments qui me paraissent contraires à la foi chrétienne. Je ne dis pas que l'écologie en soi est contraire à notre foi, mais il me semble que nous avons une autre position.
En effet, nous sommes devenus culpabilisés puisque nous avons pollué et sali notre environnement, notre atmosphère, notre lieu de vie. Et nous nous exhortons les uns les autres, ce qui est d'ailleurs merveilleux, pour que nous trouvions les moyens de régler et de redonner à cette planète la beauté qu'elle a eue dès le premier instant de sa création et telle que Dieu l'a voulue dans son dessein. Mais ce qui est curieux est la façon dont ces textes sont conçus. Et j'ai parfois l'impression d'entendre un langage qui s'adresserait à la nature en tant que telle comme si nous avions à lui présenter nos excuses. Il semblerait que nous revenons à un monde plus ancien, plus païen, avec toute la noblesse que pouvait avoir le paganisme antique, dans lequel nous nous adresserions à la déesse nature en lui demandant de nous excuser, que dorénavant nous serions plus attentifs à ses exigences. Et il est vrai que pour une part le discours politique qui est sous l'écologie suppose une espèce de panthéisme qui reprend un peu vigueur en ce moment. Il semblerait qu'autour de nous un certain nombre de forces divines ou quasi-divines n'ont pas été respectées et qu'il faut absolument revenir en arrière de peur que les dieux nous tombent sur la tête, ou plus exactement que le ciel ne nous tombe sur la tête puisque nous sommes quand même des gaulois. Il est curieux de constater que nous avons, par rapport à la nature qui nous environne, un sentiment à la fois de culpabilité, de mal-être qui est bien fondé d'ailleurs, mais nous lui adressons la parole comme à une personne. Alors nous sommes là en disant : "la nature de ce monde est blessée et nous allons tenter de le soigner, de le guérir".
Frères et sœurs, il est vrai que l'atmosphère, que les couches d'ozone menacent notre équilibre, et que la planète se réchauffe. Et je dis cela sans humour. Mais depuis le début du monde il y a une autre blessure bien plus grave et cette blessure est celle de l'homme. Et comprenez bien, frères et sœurs, que nous ne pouvons pas soigner les blessures extérieures de la planète sans revenir à la cause, à la cause fondamentale, au fondement qui est que nous sommes, nous les hommes de cette planète, blessés.
Connaissez-vous un autre lieu où vous pourriez rencontrer des hommes dont le cœur est brisé par la croix du Christ ? Ce lieu unique existe, c'est l'Église. Or qui a ouvert le cœur de l'homme à la dimension de l'amour signifiée par cette croix ? C'est l'Esprit qui travaille en nous.
Connaissez-vous un autre lieu où des couples humains dans le cœur de leur intimité, ont reconnu la présence intime, délicate et subtile de Dieu et qui se sont guéris d'un amour difficile pour s'ouvrir à l'infini de l'amour de Dieu ? Ce lieu c'est l'Église, c'est le sacrement du mariage. Et qui est présent dans leur intimité ? C'est l'Esprit. Connaissez-vous un autre lieu où des enfants ont une foi à déplacer des montagnes, une foi plus mûre que la nôtre ? Qui a travaillé dans le cœur de ces enfants ? C'est l'Esprit qui les a conduit à devenir enfants de l'Église.
Connaissez-vous encore un autre lieu où des veufs ou des veuves blessés, mal soignés du deuil continuent, au-delà de la mort, à vivre un amour réellement fécond et vivant avec leur conjoint ou leur conjointe ? Où sont ces hommes et ces femmes ? Et qui les mobilise à l'intérieur de leur cœur ? Ils sont dans l'Église, ils sont de l'Église, ils sont l'Église. Et c'est l'Esprit qui est en eux. Connaissez-vous encore de ces hommes et de ces femmes qui se sont retournés radicalement dans leur vie, qui ont découvert qu'en eux gisait une sagesse et qu'ils pouvaient la suivre humblement et docilement ? Où sont ces hommes et ces femmes ? Ils sont eux aussi l'Église.
Et nous qui sommes là avec notre propre histoire d'hommes blessés dans ce monde, ne pourrions-nous pas nous ajouter à ce long catalogue de ce qu'est l'Église, de ce miracle qu'est l'Église, permanent, car il y a bien un miracle ? Il est bien facile de ne pas le voir, d'essayer de gratter ce qui n'est pas beau dans l'Église, de nous gausser de l'institution romaine avec ce qu'elle a de carcan et d'un peu artificiel. Et pourtant nous sentons bien quand nous disons cela que nous trahissons un peu notre propre famille. Certes notre famille a "quelques belles-mères acariâtres" quand ce sont même des cardinaux ou des éminences, comme ceux qui se promènent actuellement d'ailleurs à Rio de Janeiro puisque cette conférence sur l'environnement se fait dans un blockhaus.
Mais, frères et sœurs, notre cœur se pince lorsque nous égratignons ce mystère fondamental qui est qu'il n'y a qu'un seul lieu unique au monde où l'homme peut se retourner et découvrir l'amour infini, où l'homme peut ne plus être soumis à des nécessités érigées en absolus autour de lui : le travail, la politique, le pouvoir. Mais au contraire, il sait que ce monde n'est que passager, que ce monde doit regarder l'Église parce que le monde voit dans l'Église ce qu'il doit être, ce qu'il doit devenir, et non pas l'inverse. Ce n'est pas l'Église qui regarde le monde en disant : "Est-ce que tu me reconnais ?". Non. C'est le monde qui doit voir dans l'Église ce qu'il a à devenir, parce que nous sommes cette lumière placée au sommet des montagnes pour que le monde reconnaisse ce que Dieu a voulu créer. Car nous sommes, nous, l'Église, ce petit commencement de Dieu sur terre pour que le monde prenne conscience qu'il a aussi à devenir ce corps total du Christ.
Vous comprenez bien, frères et sœurs, que nous avons à lutter, à travailler pour que notre justice, pour que la justice humaine, pour que la paix, pour que la nature soient respectées. Mais méfions-nous d'ériger en absolu, ce qui finit par nous rendre esclaves de ces exigences extérieures. Car la première exigence c'est celle d'être un fils de la grâce de Dieu, un fils de l'amour de Dieu. Et le premier problème, le premier péché, la première fissure dont la conséquence est la guerre, la haine, la violence, les injustices, est le cœur blessé de l'homme. Le premier point de départ qu'il nous faut guérir, c'est notre propre cœur, Et l'Église n'a que cela en tête. Elle n'a qu'une obsession, c'est de soigner le cœur de l'homme pour que l'homme devienne homme afin qu'il rejoigne Dieu.
Alors, frères et sœurs, en ce jour de la Pentecôte, nous célébrons une personne, l'Esprit saint qui, dans son silence, dans sa délicatesse, a rejoint chacun de nous comme Il va rejoindre ces deux futurs baptisés que vous présentez, parents, comme il va rejoindre les enfants qui font leur première communion aujourd'hui, comme Il nous a rejoints à notre baptême et nous rejoint chaque jour, en chaque sacrement. Il nous transforme davantage chaque jour pour nous faire grandir, pour nous guérir davantage afin que, guéris, nous guérissions le monde qui nous entoure. Que l'Église, frères et sœurs, soit le lieu où se voit l'homme guéri, où se voient, se côtoyant l'un l'autre, le péché et la grâce, mais le péché ne prenant jamais la part sur la grâce. Car dans ce monde-là il y aura encore coexistence entre le péché et la grâce. Il y aura encore un mélange impur, le bon grain est mêlé à l'ivraie. Mais c'est à nous, chrétiens, de croire à cette purification possible en chacun de nous, parce qu'à la suite, à notre suite, le monde entier se guérisse. Alors, frères et sœurs, demandons à l'Esprit Saint, demandons à la personne, à l'Envoyé de Dieu, demandons à l'Esprit de force, d'amour, de fidélité et de lumière de venir en nous, de nous ériger comme hommes face à Dieu, de nous guérir pour que le monde, nous voyant ainsi, s'exclame comme on le disait des premiers chrétiens : "regardez comme ils s'aiment".
AMEN