DE LA PRÉSENCE DU CHRIST AU DYNAMISME VIVIFIANT DE L'ESPRIT

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (19 mai 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, le Christ nous est relativement familier. A la lecture de l'évangile, nous avons appris à connaître sa naissance, sa vie, ses miracles, ses paroles, sa mort, sa Résurrection. Mais l'Esprit, cet Esprit saint que nous célébrons aujour­d'hui, en cette fête de Pentecôte, nous est beaucoup moins accessible et nous avons plus de difficultés à trouver des images pour en saisir la réalité. En simpli­fiant beaucoup les choses, nous risquerions de nous contenter de penser que le Père s'étant révélé dans l'Ancien Testament, depuis la création du monde jus­qu'aux jours de Bethléem, Jésus s'est fait connaître pendant sa vie sur la terre et l'Esprit saint prendrait la suite, animant ce temps de l'Église qui est le temps que nous traversons aujourd'hui, sans que nous arri­vions d'ailleurs à bien cerner cette action mystérieuse.

Que cette répartition chronologique des rôles ne soit qu'une approximation très superficielle, la Bible nous l'apprend elle-même. Elle nous révèle en effet que l'Esprit de Dieu était à l'œuvre dès l'origine du monde quand Il planait sur les eaux primordiales et les rendait fécondes. Elle nous révèle que l'Esprit a soufflé sur Moïse et sur les prophètes, qu'Il s'est em­paré du roi David et a mis, en sa bouche, la louange des psaumes. C'est encore l'Esprit qui est venu sur Marie au jour de l'Incarnation et qui est descendu sur Jésus lors de son baptême avant de descendre sur les apôtres au jour de Pentecôte. Bref l'Esprit est présent depuis le début jusqu'à la fin de toute l'histoire du salut.

Ce n'est donc pas en faisant de l'Esprit saint le successeur de Jésus que nous nous approcherons de sa vraie nature, que nous entreverrons sa place vérita­ble aux côtés du Christ. Afin d'y voir un peu plus clair, je vous propose de considérer de plus près l'ac­tion et le rôle respectifs du Christ et de l'Esprit, non seulement dans l'histoire du salut mais d'abord dans les événements actuels de notre vie et de la vie de l'Église. Tout à l'heure, trois enfants de notre pa­roisse : Luc, Célia et Pauline, vont recevoir le sacre­ment du baptême. Ils vont entrer dans l'Église par le baptême, ils vont être plongés dans l'eau baptismale, recevoir cette rosée divine qui va leur apporter la vie, car cette eau est signe de vie. Or, nous disons que, par le baptême, ils vont être remplis du saint Esprit. L'Esprit va, en quelque sorte, à travers ce signe de l'eau, remplir leur cœur, remplir leur être. Et en même temps nous disons que, par le baptême, ils vont deve­nir des frères de Jésus, fils de Dieu à la manière de Jésus. Comme Jésus est le Fils unique du Père, Luc, Célia, Pauline vont devenir enfants du Père, à titre adoptif certes, mais bien réel, enfants participant à cette filiation de Jésus par laquelle Il s'enracine dans l'amour du Père. C'est dire qu'au moment du baptême, le Fils et l'Esprit interviennent l'Un et l'Autre. Le Fils est Celui qui est à l'image de qui Luc, Célia et Pauline vont être façonnés, dans leur cœur, dans leur vie pro­fonde, une ressemblance avec le Christ va être dessi­née. Le Christ est comme le prototype à l'image de qui ils vont être construits et comme recréés. Toute leur vie va s'organiser à l'image de celle du Christ. Mais l'Esprit est Celui qui, de l'intérieur, va réaliser cette œuvre de transformation, cette œuvre de façon­nement de leur être profond. C'est l'Esprit, imprégnant leur être comme cette eau imprègne leur corps, qui va imprimer en eux cette ressemblance du Christ. Nous voyons déjà comment le Fils se présente comme Ce­lui qui est à l'image de qui, en référence à qui nous vivons, tandis que l'Esprit est Celui qui, de l'intérieur, nous fait vivre. L'Esprit est comme une force, un dy­namisme qui intérieurement nous pénètre, nous rem­plit, nous met en mouvement, agi en nous. Mais le Christ est Celui que nous regardons, que nous contemplons pour que cette œuvre de l'Esprit en nous réalise la ressemblance du Christ.

Tout à l'heure également six enfants de notre communauté paroissiale vont faire leur première communion : Colin, Audrey, Christelle, Juliette, Clé­ment et Pierre vont recevoir l'eucharistie. Que vont-ils recevoir ? Dans les signes du pain et du vin, ils vont recevoir le corps et le sang du Christ, le corps du Christ pour qu'Il vienne en quelque sorte transformer leur propre corps, leur propre chair à la ressemblance de la chair du Christ, pour qu'ils puissent, de commu­nion en communion, être de plus en plus remplis de la présence du Christ de telle sorte qu'ils puissent un jour dire en vérité avec saint Paul : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi, le Christ a pris possession de mon être profond, Je suis devenu un autre Christ". Le sang du Christ va circuler dans leurs veines comme une vie qui les remplira de cette pré­sence du Christ. Par l'eucharistie, ce Christ à l'image de qui le baptême les a façonnés, va maintenant venir, en quelque sorte, ensemencer leur propre chair, notre propre chair à nous tous, frères et sœurs, pour qu'elle devienne participante de la chair du Christ.

Mais en même temps c'est l'Esprit que nous allons invoquer pour qu'Il transforme le pain et le vin au corps et au sang du Christ. Et nous l'invoquerons encore une deuxième fois après la consécration pour qu'au moment même où nous mangerons ce pain qui est le corps du Christ, où nous boirons ce vin qui est le sang du Christ, l'Esprit nous remplisse et nous transforme et nous fasse vivre comme le Christ et agisse en nous et réalise en nous cette ressemblance du Christ. Là encore nous voyons que le Christ est le modèle, le but, Celui que nous recherchons, Celui à l'image de qui nous voulons vivre. Et l'Esprit est Celui qui agit dans le pain et dans notre cœur, qui nous anime de l'intérieur, qui nous fait vivre et qui réalise cette configuration de notre être à celui du Christ.

Mais, frères et sœurs, si vous le voulez bien, n'en restons pas à ces événements sacramentels, bap­tême, eucharistie, que nous allons vivre aujourd'hui comme nous les vivons régulièrement dans notre communauté chrétienne elle-même, c'est-à-dire l'Église. L'Église que nous constituons, nous tous baptisés, l'Église dans laquelle nous nous rassemblons pour l'eucharistie, l'Église qui est notre communauté, cette Église est vivifiée par l'Esprit. L'Esprit est comme l'âme de l'Église, il est comme ce souffle vital (c'est le sens même du mot "Esprit"), comme cette respiration de Dieu qui devient notre respiration en tant qu'enfants de Dieu. Nous sommes animés par cet Esprit saint qui nous fait venir ici et qui nous envoie ensuite à travers le monde, l'Esprit qui sans cesse anime et vivifie tous les instants de notre vie. L'Église est le rassemblement des hommes par l'Esprit, mais en même temps l'Église, nous dit saint Paul dans cette épître aux Corinthiens que nous venons d'entendre, est le corps du Christ, réalise la plénitude du corps du Christ. Le Christ qui est venu sur la terre se continue en nous, nous sommes les membres du Christ, nous sommes comme les mains, les pieds, les organes du corps de Jésus afin que sa présence se perpétue dans tous les siècles des siècles. Et c'est l'Esprit qui réalise dans notre communauté cette présence du Christ, c'est l'Esprit qui fait que nous soyons le corps du Christ, que nous soyons les membres de Jésus remplissant chacun la fonction, le ministère qui lui est confié dans ce corps du Christ qui est l'Église.

Vous le voyez, frères et sœurs, quel que soit le niveau auquel nous nous situons, qu'il s'agisse du baptême, qu'il s'agisse de l'eucharistie, qu'il s'agisse de notre rassemblement en Église, les rôles respectifs du Christ et du Saint Esprit se situent toujours de la même manière. Le Christ est Celui qui est notre tête, Celui qui est notre modèle, Celui à qui nous voulons appartenir, Celui à qui nous voulons ressembler, Celui dont nous faisons partie, dont nous sommes comme les membres. Et L'Esprit, c'est cette force vivante, cette force personnelle, cette force puissante d'amour qui nous traverse et réalise en nous cette ressemblance avec le Christ.

Mais ce qui est vrai de l'Église, corps du Christ, est vrai déjà du Christ lui-même. Le rôle agis­sant, fabricateur si j'ose dire, de l'Esprit s'est déjà ma­nifesté à propos de l'Incarnation du Christ lui-même. Par l'Incarnation, c'est le Verbe, le Fils, la deuxième personne de la Trinité qui a pris chair, qui s'est fait homme, qui s'est rendu semblable à nous, qui est venu parmi nous pour être l'un de nous. Mais c'est l'Esprit qui a couvert Marie de son ombre, c'est l'Esprit qui a façonné dans le sein de Marie la chair du Fils de Dieu. Même par rapport à l'humanité du Christ, à la nature humaine du Christ, l'Esprit a toujours ce rôle efficace, Il est celui qui fait, qui réalise, exactement comme je le disais tout à l'heure, la consécration eucharistique.

Et ce qui est vrai de l'Incarnation de Jésus a été vrai déjà de la création du monde, plus précisé­ment de la création de l'homme. Le Fils, le Verbe de Dieu est l'Image du Père, Celui à l'image de qui l'homme a été créé, le prototype de l'homme et de toute la création. Mais c'est l'Esprit qui a façonné en tous les êtres, et de façon plus exacte dans l'homme, cette ressemblance du Fils qui fait de nous ses image. Et quand l'homme par le péché a perdu cette ressem­blance avec Dieu, Dieu a inspiré les prophètes par son Esprit afin qu'ils annoncent le salut des pécheurs, annonçant que ce salut se réaliserait par la venue du Messie qui serait l'envoyé de Dieu, le Fils de Dieu, Dieu lui-même en la personne du Fils, qui en se ren­dant visible réaliserait à nos yeux cette image de Dieu et la restaurerait dans l'humanité sauvée.

Ainsi, frères, de bout en bout de l'histoire du salut, sans cesse le Fils, le Christ est le modèle et la référence de l'œuvre de Dieu en nous tandis que l'Es­prit est l'agir de Dieu, l'agent réalisateur de cette œu­vre de Dieu. Nous pourrions prendre une comparai­son. Dieu est comme un artiste, un peintre ou un sculpteur qui veut réaliser un tableau ou une statue : c'est l'univers créé par Dieu. Pour cela, comme le peintre ou le sculpteur, Dieu prend un modèle, une idée créatrice qu'Il va réaliser comme l'artiste s'ef­force de réaliser ce qu'il a conçu dans son esprit. Ce modèle, cette idée créatrice à l'image de qui nous sommes formés est le Fils. Mais il ne suffit pas d'avoir un projet en tête, un modèle qu'on veut réali­ser, encore faut-il prendre le ciseau et le burin, ou les pinceaux, les couleurs et la toile et patiemment dessi­ner ou ciseler l'œuvre d'art. C'est cela le rôle de l'Es­prit. Il est la main de Dieu qui façonne avec amour et comme l'œuvre d'art de Dieu n'est pas une statue inerte mais un être vivant, l'Esprit non seulement fa­çonne, mais anime, vivifie, met en mouvement cette créature que Dieu a voulue à l'image de son Fils.

Etre chrétien, c'est ainsi être sans cesse animé par l'Esprit pour devenir toujours plus proche du Christ, plus semblable au Christ, plus identifié à Jé­sus. Et ainsi nous nous laissons en quelque sorte prendre dans les bras de l'Esprit. Saint Irénée a une magnifique image, il dit : "enlacées par l'Esprit", nous devenons semblables au Fils et nous marchons vers le Père, car le Père est le but de tout ce chemin qui, commencé à notre baptême ou plus exactement commencé à la création du monde et se perpétuant, de naissance en naissance et de baptême en baptême, dans la création de chacun d'entre nous, ce chemin qui, commencé à la création du monde, doit aboutir, à la fin des temps, à ce que nous nous retrouvions tous autour du Christ, devant le Père, conduits par l'Esprit, enlacés par l'Esprit.

Frères et sœurs, nous allons essayer de nous laisser prendre en profondeur par cette vie divine que l'Esprit nous donne, par cette force vivifiante qui est celle de l'Esprit, par cet élan créateur qui est celui de l'Esprit, par ce dynamisme intérieur, spirituel que l'Esprit veut nous donner. Etre rempli de l'Esprit, être tout pénétrés de l'Esprit comme l'eau du baptême qui va entourer et imprégner le corps des enfants, qui va ruisseler sur leur tête. Nous allons nous laisser prendre par l'Esprit pour que, jour après jour, petit à petit, Il nous façonne, Il nous donne sa vie, Il nous transforme et nous transfigure, Il nous amène peu à peu à ressembler à Jésus pour que nous puissions, avec Jésus, être présentés devant le Père et qu'Il reconnaisse en nous ses enfants et qu'Il puisse ainsi nous donner son bonheur et nous faire partager sa joie, pour toujours.

 

 

AMEN