L'ESPRIT DE DIEU DEVIENT PAROLE DE L'HOMME
Genèse 11, 1-9
(22 mai 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
T |
out le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots".
Qu'est-ce qui constitue une cité ? Qu'est-ce qui permet à une société d'exister comme société ? On croit toujours le savoir, une cité, une société, c'est une collection d'individus. Il suffit que plusieurs personnes soient rassemblées pour qu'on dépasse la dimension strictement personnelle et individuelle pour arriver à une dimension collective, communautaire ou sociale. Pourtant il ne suffit pas de juxtaposer des individus humains, si brillants, si doués, si artistes soient-ils, pour qu'ils forment une société. En fait, pour qu'il y ait vraiment une société, pour qu'il y ait vraiment une cité, c'est bien ce que la Bible avait déjà compris, il faut qu'il y ait un langage commun. "Tout le monde utilisait les mêmes mots et le même langage " Une société est une réalité à deux faces. Il y a la face la plus fondamentale, réelle de la communion des individus qui sont tenus ou capables d'être liés les uns aux autres. Mais en même temps il faut toujours ce lien presque invisible impalpable, insaisissable qui est le langage.
Par langage, je n'entends pas simplement le fait que nous utilisions les mêmes mots, mais par langage j'entends tout ce qui, dans la vie des hommes, est capable d'exprimer leur vivre ensemble, leurs projets communs, les manières d'exister et de se réjouir ensemble, leurs coutumes, leurs architectures, leur urbanisme. Chaque société a ainsi une multiplicité de langage qui lui permet d'exister comme société.
Précisément, qu'est-ce qui se passait à Babel ? Les hommes n'avaient qu'une seule langue. Laquelle ? Le parler humain, le parler homme. L'homme ne disait que l'homme. C'était le péché de Babel. Quand l'homme parlait, il parlait de lui, il s'exaltait lui-même. A tel point qu'il était tellement ivre de lui-même, il parlait tellement de lui-même qu'il s'est dit : mais je vais me dire moi-même comme Dieu. Et donc, à travers ce langage qui est la brique et le bitume, et la tour de Babel qui a été construite, les hommes avaient projeté de se dire comme société, comme projet humain aussi fondamental, aussi central que Dieu même. Babel c'est l'homme qui ne dit, qui ne parle que l'homme et qui est tellement ivre de lui-même qu'il se fait le rival sinon l'égal de Dieu. Et d'une certaine manière, Babel c'est le début de la folie sociale. C'est le début de la société qui s'enivre d'elle-même, qui ne parle que d'elle-même, qui n'a qu'une idée en tête, c'est d'exalter l'homme pour lui-même et par lui-même. L'homme devient le seul sujet de préoccupation, l'homme devient le seul sujet du langage.
C'est pourquoi, c'est par miséricorde que Dieu a brouillé les langages à Babel. C'est par pure bonté. Si l'homme avait continué de ne parler que l'homme, il serait vraiment devenu fou. Il serait devenu fou de lui-même, il serait devenu complètement maniaque de lui-même. Il n'aurait pensé qu'à lui, il n'aurait pensé à se dire que lui. Et Dieu, plutôt que de détruire ou d'abîmer la nature humaine, a préféré brouiller son langage. Au moins, à travers la diversité des langues, les hommes penseraient à autre chose que de se fabriquer une sorte d'unité complètement fermée sur elle-même. Aujourd'hui encore, la diversité des cultures, des langues et des sociétés, la diversité des traditions, des coutumes des sociétés humaines, tout cela est d'une certaine manière, un moyen de nous apprendre l'humilité. Au moins on sait que, de culture à culture, de tradition à tradition, de pays à pays, il y a cet effort minimum pour essayer de se comprendre. Et le rêve d'une sorte d'espéranto, qui serait l'homme qui se dit à lui-même et qui s'exalte lui-même, est pour ainsi dire, complètement désamorcé.
Babel n'est pas exactement un châtiment. Babel c'est "une mesure de miséricorde et de patience de Dieu pour éviter que l'homme ne sombre dans la folie qui consiste à ne penser qu'à soi." Bien sûr, Dieu ne pouvait pas laisser l'humanité dans cet état très provisoire. Le rêve de Dieu c'est quand même que l'homme et toute la société et tous les hommes tout entiers vivent dans une véritable communion. "Croissez et multipliez-vous !" avait-il dit au début de la Genèse. On ne pouvait pas laisser l'homme dans cet état. Par conséquent, il fallait lui réapprendre à parler une autre langue, à parler un autre langage que le langage dans lequel il se dit et se préoccupe de lui-même.
C'est précisément le mystère même de l'Incarnation et de la fête de Pentecôte dans laquelle nous entrons ce soir. Le matin de Pentecôte : "Chacun entend dans sa propre langue les apôtres proclamer les merveilles de Dieu." Ce n'est pas que, ce jour-là, le Saint Esprit aurait donné aux pécheurs galiléens de parler le latin, langue universelle, langue de Dieu. Le miracle de la Pentecôte c'est le fait que chacun entend dans sa propre langue les merveilles de Dieu. C'est effectivement l'Anti-Babel. Mais en quel sens ? Non pas au sens d'une sorte de réunification du langage, du langage humain. Dieu n'introduit pas une nouvelle langue humaine. Si c'était cela, Dieu recommencerait Babel de façon simplement un peu plus intelligente que les hommes n'avaient voulu le faire. Mais Dieu introduit un nouveau langage qui permet aux hommes de vivre en société et de s'entendre eux-mêmes. Mais alors ce n'est plus pour s'écouter et se parler d'eux-mêmes, c'est pour parler d'un Autre, c'est pour parler de Dieu.
Ce jour-là s'est accomplie littéralement la parole de Paul : "L'Esprit de Dieu se joint à notre esprit, pour lui parler en réalité d'Esprit". La Pentecôte c'est l'Esprit de Dieu qui se fait le langage de l'humanité nouvelle, sauvée par la mort et la Résurrection de Jésus. Ce que ces hommes rassemblés autour des apôtres à Jérusalem comprenaient, ils le comprenaient dans l'Esprit comme on entend parler dans sa langue. C'est l'Esprit de Dieu qui devient la langue de l'Église. C'est l'Esprit de Dieu qui devient la parole de l'homme. Non pas une parole que l'homme s'approprie, mais une parole qui est donnée à l'homme par pure grâce. C'est vraiment le don du Père.
Quand le Christ était présent sur la terre, c'était déjà "dans l'Esprit" qu'Il se faisait entendre. C'est dans l'Esprit qu'Il se manifestait. Le langage de Jésus aux hommes, c'est l'Esprit. Ce qui est merveilleux au jour de la Pentecôte, c'est que désormais ce n'est plus le Christ seul qui parle "dans l'Esprit" des réalités d'Esprit, mais sa promesse est accomplie. Désormais nous aussi, nous parlons dans l'Esprit. Il ne s'agit pas d'exaltation, il ne s'agit pas d'un rêve, il ne s'agit pas d'une sorte de promotion de l'homme par lui-même à l'état de Dieu. Il s'agit simplement de l'accomplissement de la Promesse de Dieu. Désormais, la réalité même de l'amour de Dieu, l'Esprit de Dieu, devient le langage qui scelle la communion et l'amour entre les hommes.
Et l'Église est ce peuple qui parle désormais l'Esprit comme d'autres peuples parlent le français, l'allemand ou le patagon. L'Église c'est ce peuple dans lequel désormais les mots par lesquels nous disons à l'autre ce que nous avons à lui dire, cela se dit par l'Esprit de Dieu, avec les mots mêmes de Dieu. Si ces hommes, ce matin-là ont paru ivres, c'est effectivement parce qu'ils paraissaient délirer. Les hommes ivres, apparemment, disent n'importe quoi. Ils se laissent aller à parler. Pourquoi les a-t-on cru ivres ? C'est parce que au premier moment, on ne comprenait pas cette langue. Et ce qui est le miracle de la Pentecôte c'est que la "langue de l'Esprit", petit à petit, s'est emparée du cœur des auditeurs. Et depuis le miracle de la Pentecôte ne cesse d'exister. Et ce soir, lorsque nous chantons la louange de Dieu, nous ne récitons pas simplement des psaumes, nous les disons "dans l'Esprit" Tout ce que nous avons célébré et chanté ce soir est lourd du poids même de ces réalités d'Esprit qui nous ont été données au jour de notre baptême. Nous parlons "en langue", la langue de l'Esprit Saint.
Laissons-nous, ce soir, saisir par cette ivresse, cette ivresse qui a transformé la Babel des hommes qui ne voulaient parler que d'eux-mêmes et même se dire à la place de Dieu et comme Dieu, cette ivresse qui, au contraire, laisse Dieu parler en nous et par nous.
AMEN