LE MYSTÈRE DU LANGAGE

  Gn 11, 1-9

(22 mai 1983???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 

L

e philosophe Jean Paul Sartre a écrit un livre, un fort beau livre d'ailleurs, intitulé : "Les Mots". Il est vrai que la philosophie qui s'occupait autrefois des êtres, des choses, puis qui s'est occupée de plus en plus exclusivement de la pensée et de l'esprit humain, finit aujourd'hui par ne plus s'occuper que des mots et du langage. Et je serais tenté de dire, comme le disait saint Ephrem à propos de l'ivresse des apôtres, "ce faisant les philosophes disent bien la vérité, mais ce n'est pas comme ils croient."

       La fête de la Pentecôte, c'est la fête des langues, c'est la fête du langage et l'Esprit Saint nous révèle le mystère du langage. Ce mystère du langage, il a commencé par ce texte mystérieux que nous entendions tout à l'heure, au début des vigiles, le récit de la tour de Babel. Le langage des hommes, le langage du péché des hommes, c'est d'abord un langage d'autosuffisance. Le langage des hommes c'est un langage qui se referme sur lui-même. C'est un langage qui n'est pas un dialogue mais qui dérive toujours, irrésistiblement, vers ce monologue de l'homme avec lui-même, quand il ne sait plus écouter, et donc il ne sait plus répondre. Les hommes de Babel voulaient construire une tour pour conquérir, par eux-mêmes, le ciel, pour être, eux-mêmes, ceux qui montent le plus haut. Cette tour, c'est celle de l'orgueil de l'homme et le langage de l'homme n'est-il pas souvent cette tour que l'homme édifie à sa propre gloire ? Mais quand l'homme referme son langage sur lui-même, quand l'homme ne s'intéresse plus qu'à lui-même, l'homme perd le sens du réel, il perd le contact avec la réalité parce que ce n'est pas l'homme qui est la réalité, c'est Dieu. C'est Dieu qui fonde la réalité et de l'homme et de tous les êtres. Et la vérité du monde, et la vérité de l'homme est une vérité de dialogue, une vérité d'échange, une vérité d'écoute et de réponse.

       Alors ce langage d'autosuffisance des hommes, cette dérive irrésistible des hommes vers leur orgueil et l'enfermement sur eux-mêmes fait que leur langage devient un langage de mensonge parce que ce langage ne dit plus la vérité, ni la vérité du monde, ni la vérité de Dieu, ni la vérité de l'homme lui-même. C'est un langage de fausseté, c'est un langage d'illusion, c'est un langage donc qui n'atteint plus son but, qui n'atteint plus rien. Et alors, ce langage d'orgueil devenu langage de mensonge, devient un langage de division et de destruction. Les hommes de Babel se sont divisés les uns d'avec les autres. Leur orgueil les a dressés les uns contre les autres. Le mensonge dans lequel ils s'étaient enfermés par leur orgueil, a fait que ne dialoguant plus avec Dieu, ils n'ont plus été capables de dialoguer les uns avec les autres. Ils ne se sont plus compris, et le langage au lieu d'être communication, est devenu opacité. Et le monologue de l'humanité avec elle-même est devenu le monologue de chaque individu avec soi-même, et c'est cela le péché. C'est cette coupure d'avec Dieu qui nous coupe de notre racine et qui nous coupe, par là-même de toute communion possible, nous coupe les uns d'avec les autres et finalement aboutit à ce "huis clos" dont parlait aussi Jean Paul Sartre.

       Le mystère de l'Esprit Saint, c'est l'anti-Babel. C'est le renversement de ce langage du péché. C'est la révélation d'un véritable langage, capable de parler, capable de dire, capable de révéler. C'est pourquoi l'Esprit s'est manifesté sous forme de langues, et de langues de feu qui sont descendues sur chacun des apôtres et qui ont envahi leurs cœurs, leur donnant de parler dans toutes les langues du monde, de telle sorte que tous les hommes, quels qu'ils soient, les comprenaient, comme s'ils parlaient leur propre langue.

       L'Esprit Saint, c'est d'abord le langage de la vérité. A la place du mensonge dans lequel les hommes s'étaient enfermés, l'Esprit Saint nous apporte le langage de la vérité. Parce qu'il rétablit le lien entre le ciel et la terre, entre l'homme et Dieu, il nous situe dans notre vérité et il ouvre nos yeux sur notre vérité et sur la vérité du monde parce qu'il nous ouvre les yeux sur la vérité de Dieu. C'est pourquoi cette venue de l'Esprit s'est d'abord manifestée par ce vent violent, ce vent qui fait craquer toutes les barrières et qui assainit ce monde tellement rempli de marécages et d'immondices, tous ces immondices du mensonge. C'est un grand vent qui balaie tout, le grand vent de la vérité.

       Le langage de l'Esprit Saint, parce que c'est le langage de la vérité, parce qu'il nous conduit à la réalité profonde de tous les êtres, parce qu'il nous donne le regard de Dieu sur ces êtres et sur nous-mêmes, ce langage de l'Esprit Saint devient le langage de l'amour, le langage de la charité, le langage de l'unité. Cette division des hommes, devenus opaques les uns aux autres parce que coupés de leur racine et donc dressés, dans leur isolement orgueilleux, les uns contre les autres, cette division des hommes à Babel, voilà que, le jour de la Pentecôte, elle s'achève ou plus exactement, le principe de la victoire de l'unité sur cette division nous est donné. C'est pourquoi l'Esprit Saint vient non seulement avec ce vent qui balaie le mensonge mais aussi avec cette flamme qui pénètre le cœur cette flamme qui irradie, qui illumine, qui se communique. Et c'est pour cela que les apôtres sortent et peuvent communiquer avec tout homme, quel qu'il soit. Quelle que soit sa culture, quel que soit son état d'âme, quel que soit son passé, tout homme entend, parce que le langage qui lui est adressé est le langage de l'amour de Dieu, de la délicatesse de Dieu, de la tendresse et de la proximité de Dieu. Et ce langage va jusqu'au cœur de chaque homme pour l'atteindre au plus profond, pour l'atteindre dans sa blessure la plus sécrète et pénétrer jusqu'à ce cœur de l'homme pour l'éblouir, pour l'émerveiller et pour l'ouvrir aux autres, à ses semblables, pour l'ouvrir à la communication, à la communion, pour l'ouvrir à ce dialogue universel de proche en proche.

        Et de même que le langage de l'Esprit est un langage de vérité qui balaie le mensonge et un langage d'unité qui supprime la division, ce langage, en définitive, c'est le langage de la louange qui annule cette autosuffisance de l'homme, qui dégonfle cet orgueil de l'homme, cette vanité. La louange, c'est-à-dire la joie de se tourner vers Celui qui est Source. La louange est la réponse de joie à l'acte créateur rempli d'allégresse de Dieu. La louange est ce murmure de toutes les créatures répondant à la Parole créatrice de leur créateur. La louange est le trait d'union entre le ciel et la terre, non plus une tour orgueilleusement élevée pour percer le ciel, pour s'arc-bouter sur ses propres forces afin de conquérir la primauté, mais l'humble ouverture des mains, du cœur, du regard vers Celui qui nous donne tout, qui nous donne cette louange même qui jaillit de notre cœur, car ce que nous donnons à Dieu ce sont ses propres dons. Et ce langage qui semble naître et surgir du fond de nous, c'est Dieu qui nous l'apprend puisque c'est l'Esprit Saint Lui-même qui vient le murmurer et le prononcer au fond de nous-mêmes.

       Alors les mots ne sont plus seulement des vanités. Les mots deviennent le balbutiement du mystère de Dieu se reflétant en nous. Alors l'Esprit Saint nous apprend ce langage infiniment mystérieux, qui est celui du face à face du Père avec le Fils de toute éternité. C'est cette langue que nous apprenons, la seule langue capable de remplir notre cœur et d'unir nos cœurs les uns aux autres, la seule langue capable d'accomplir notre existence, de nous révéler à nous-mêmes et de nous permettre de rencontrer le cœur de notre vie, Celui qui est plus nous que nous-mêmes, notre Dieu, notre Bien-Aimé qui a envoyé en nos cœurs son Esprit pour que nous puissions être ainsi divinisés par Lui.

       AMEN