LA LANGUE MATERNELLE DE TOUS LES HOMMES
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (14 mai 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN
Quelle est la langue que ta maman Marie Cécile t'a apprise depuis que tu es née ?
Le français.
Quelle est la langue maternelle d'un habitant de la Chine ? d'un Américain ?
Le chinois. L'américain.
Comment les hommes font-ils quand ils veulent s'entendre, alors qu'ils ont tous des langues maternelles différentes ? Bien, il faut qu'ils apprennent une langue qui soit commune. Il faut qu'ils apprennent une langue qui soit commune, très bien. Delphine, cherchons ensemble ce matin quelle est la langue maternelle de tous les hommes."
Vous avez entendu tout à l'heure ce passage du livre des Actes des apôtres, où l'on dit que chacun de tous les hommes présents là, étrangers les uns aux autres, comprenait le discours de Pierre dans sa langue maternelle. Quelle est notre langue maternelle? Cette langue que nous avons apprise de notre mère, de notre père, de notre famille ? la langue qui puisse nous faire nous comprendre au-delà des différences des langages humains ? Jésus, dans le passage de l'évangile que nous venons d'entendre, au soir de sa Pâque, dit deux fois à ses apôtres : "La paix soit avec vous", Il souffle sur eux, leur donnant l'Esprit Saint, disant : "Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis". La voici la langue maternelle des chrétiens le pardon, l'amour et la paix qui viennent du Christ mort et ressuscité, du Christ montrant encore ses blessures sur ses mains qui ont partagé le pain et le vin, sur ses pieds qui l'ont conduit sur les routes de la terre et sur son cœur qui a aimé chacun d'entre nous. Notre langue maternelle : le pardon, la paix l'amour. Nous savons, c'est notre expérience quotidienne, mais il ne faut pas s'en plaindre, nous sommes des hommes blessés, des hommes brisés, pas simplement par les expériences ou les évènements de nos vies personnelles ou collectives, mais par le fait même de notre existence dans l'humanité. Toute brisure, toute cassure, toute guerre et toute haine s'extériorisent, mais elles s'originent dans notre cœur, au profond de notre être, il y a en nous une violence originelle, un mal originel, une division originelle qui ne nous rend plus capables de parler ensemble notre langue maternelle, celle reçue en notre création première dans l'Esprit qui planait sur les eaux. Nous sommes dans un monde qui nous harcèle, et qui est harcelant, nous sommes d'un monde où nous nous détruisons mutuellement, ces divisions et oppositions, nous en vivons chaque jour, dans l'histoire universelle ou quotidienne de nos familles et de nos cités, combien d'exemples douloureux et tragiques. Tout ceci, c'est la ressemblance dans notre humanité d'aujourd'hui des blessures du corps du Christ qui l'ont conduit à sa mort tragique sur la croix. Mais dans la célébration de la Pâque, nous sommes capables, nous chrétiens, de saisir, de comprendre, en tout cas de pressentir qu'à l'intérieur même de ces cassures, de ces blessures, de ce péché originel, ce péché qui s'origine en nous, nous sommes capables de voir, ou en tout cas de croire, qu'il y a antérieurement à cela, cette langue maternelle originelle du pardon, de la paix, de la réconciliation et de l'amour.
Voilà ce que Jésus nous a donné au soir de Pâque, et que l'Esprit de Pentecôte vient réveiller en nous, dans l'Église tout entière. Notre foi, notre vie de prière n'arriveront jamais à supprimer ou à éliminer la souffrance du monde comme notre souffrance. Si nous vivons dans cette perspective, nous sommes en pleine illusion. Mais ce qui est plus fort que cela parce que plus profond, plus antérieur, c'est la force de l'Esprit saint capable en épousant notre propre liberté, illuminant notre propre intelligence, s'accordant avec le meilleur de nous-mêmes, L'Esprit saint nous rend aptes à vivre, à travers le mystère de toutes ces souffrances, le mystère de la Résurrection, le mystère de la force d'un Esprit invisible, mais profondément créateur, profondément recréateur de ce que l'homme ne cesse de détruire, c'est-à-dire lui-même.
Frères et sœurs, l'Église d'aujourd'hui, c'est-à-dire vous, chacun d'entre vous, personnellement, en couple, en famille, en communauté religieuse, en paroisse, nous sommes un corps du Christ toujours crucifié par la souffrance et par la mort, par la violence, mais nous sommes un corps du Christ qui ressuscite par la force de l'Esprit, force de pardon, de douceur, de réconciliation et de paix. Ceci, nous avons à le transmettre aux autres. "Comme le Père M'a envoyé, dit Jésus, Je vous envoie".
Mais le Christ nous envoie pour une œuvre de réconciliation, de paix, tache d'unité et d'amour dans l'unique langue maternelle de la charité de Dieu. Cette langue de la charité divine, tout homme, quel qu'il soit, est capable de la comprendre parce que c'est aussi cette langue maternelle que Dieu lui a donnée lorsqu'Il l'a créé dans l'existence humaine. Il n'y a pas de bègues définitifs, il n'y a pas de muets incurables dans cette humanité quant-à la langue de la charité, mais il n'y a pas assez d'hommes, pas assez de femmes, ni de jeunes capables de prononcer les mots et les gestes de la langue maternelle universelle de la charité pour que nos frères l'entendent, découvrent, la pressentent au-delà même de leur vie, de leur mort, qu'ils l'entendent vibrer du meilleur d'eux-mêmes.
Lorsque Jésus dit à ses apôtres : "Je vous envoie dans le monde et Je vous donne la force de l'Esprit d'union, l'Esprit de communion, l'Esprit de charité, Celui-là même où s'instaure le commerce amoureux et divin de la vie trinitaire", lorsque le Christ s'adresse à ses apôtres, frères et sœurs, c'est à vous maintenant qu'Il le dit. Il vous confie ce pourquoi Il est mort, Il est ressuscité pour que vous en viviez comme Lui, mais aussi pour que vous le disiez à vos frères, que vous le manifestiez à ce monde, nous n'avons pas le droit, en tant que chrétiens, de nous plaindre de ce monde si nous ne sommes pas capables de lui parler la langue maternelle de la charité, de l'amour, de la réconciliation. Et cela, non pas quand tout va bien, mais cela surtout quand rien ne va bien, quand nous sommes heurtés, malmenés, crucifiés par toutes sortes de drames intimes, intérieurs ou publics. Voici le sens de cette fête de la Pentecôte, fête de la Pâque du Christ qui ressuscite dans notre chair, pour ressusciter avec lui il faut que nous soyons perdus, blessés, il faut que nous soyons morts à cause de tous nos péchés, mais il faut qu'à travers nous, dans notre chair d'Église qui ressuscite, le monde d'aujourd'hui connaisse la puissance de la Résurrection. Le grand mal de l'Église, ce n'est pas les malheurs du monde, le plus grand des maux de l'Église, c'est que nous ne vivons pas de l'Esprit Saint, mais beaucoup trop de l'esprit du monde. Voilà son drame sa faiblesse, sa misère, son péché.
Alors, frères et sœurs, qu'en ce dimanche de Pentecôte, nous puissions reprendre une conscience vive, une conscience algue de notre identité christique. Nous sommes le Christ, nous sommes le corps du Christ qui meurt et souffre avec nous-mêmes et avec les autres, mais pour ressusciter dans la force de l'Esprit Saint. Dans la vie de ce monde, il n y a pas d'autre force que celle de l'Esprit capable de réconcilier, d'unir, de nous apprendre ensemble à l'école du maître, à l'école de notre Père, à l'école de cette mère l'Église, notre langue maternelle de la charité universelle.
Ceci est capital, condition sine qua non de l'authenticité de la vie de l'Église, donc de votre vie chrétienne. Condition imprescriptible pour que ce monde qui va depuis son début cahin-caha, puisse quand même malgré tout avancer, espérer, retrouver confiance, se refaire une santé intérieure près de cette flamme qui lui manque si souvent. Et pourquoi lui manque-t elle ? parce qu'elle nous manque, or c'est à nous que fut confié le devoir exigeant de la lui transmettre.
Frères et sœurs, il faudrait que nous ayons autant d'attention, de souci, de préoccupation de parler avec nos frères la langue maternelle de la charité de Dieu, que nous en avons pour apprendre à nos enfants, de façon juste, et belle, la langue maternelle de notre pays. Oui, à nous cette tâche est confiée, de nous elle est exigée par Dieu et attendue par nos frères. Prions vraiment l'Esprit Saint, qu'Il nous transforme, nous transfigure à l'image du Christ, que nous puissions vraiment être témoins, être ces hommes et ces femmes qui diront simplement, humblement à ce monde "mais Dieu vous aime", et qui le leur diront d'autant mieux qu'ils sauront eux-mêmes l'aimer, lui pardonner et vivre en paix profonde.
Mais pour cela il faut que nous l'apprenions d'abord dans nos familles, dans nos couples, dans nos communautés chrétiennes. Que l'Esprit saint vienne et achève en nous son œuvre de sanctification, que la sainteté du salut et de la Pâque du Christ devienne lumière pour les hommes, paix pour les hommes, pardon les uns pour les autres : ce devenir spirituel est notre seul avenir possible.
AMEN