LÀ OU EST L'ESPRIT LÀ EST L'ÉGLISE
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (10 juin 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

La Pentecôte
Il nous est assez aisé de nous représenter Dieu comme Père ; c'est ainsi qu'il s'est révélé aux hommes, et la paternité humaine qui vient de Lui nous aide malgré ses manques et ses limites à représenter dans notre cœur le visage de Dieu comme Père. Il nous est facile, et plus encore de connaître le Fils éternel qui vit dans le cœur de la trinité. Il a pris chair de notre chair, Il a eu nos traits humains, Il a vécu notre vie d'homme en toutes choses excepté le péché, Il s'est fait connaître aux apôtres ; ceux-ci l'ont vu et touché, ils ont vécu et mangé avec Lui, jusqu'au jour de son Ascension. Il est beaucoup plus difficile pour notre cœur et notre foi, de nous représenter un tant soit peu la personne de l'Esprit Saint. Et au fond, tout en croyant à l'Esprit Saint, nous considérons cette personne trinitaire dans le flou et le vague. Nous ne savons pas bien sa place et son rôle dans la vie de notre foi. Or, l'Esprit Saint est cette personne incessamment présente au cœur même de Dieu, à l'œuvre de la Création, à celle de la Rédemption ; elle achèvera en nous l'œuvre de notre sanctification au dernier jour. Il n'y aurait pas Dieu s'il n'y avait pas l'Esprit Saint, en tout cas pas le Dieu tel qu'Il est, tel qu'Il s'est révélé. Il n'y aurait pas en Dieu l'amour partagé entre le Père et le Fils, s'il n'y avait entre le Père et le Fils, cette communion éternelle et profonde de l'Esprit Saint. Le Dieu chrétien ne serait qu'un être solitaire et lointain, une sorte d'idole utile sur laquelle nous pourrions projeter nos manques, nos peurs, nos craintes, nos désirs et nos illusions.
Sans l'Esprit qui planait sur les eaux pour féconder la terre afin qu'elle ne soit pas un chaos mais qu'elle devienne la demeure habitable pour l'homme et pour l'humanité, le monde d'aujourd'hui serait un tohu-bohu, réalité sans ordre, sans destinée, sans beauté, sans vitalité, sans fécondité. Sans l'Esprit Saint, qui est venu couvrir de son ombre la vierge Marie, nous n'aurions pas le Christ, le Fils dans la chair, cette chair offerte en sacrifice avant de retourner, avec toute sa matérialité dans la vie de la Trinité. Sans l'Esprit, il n'y aurait pas d'Église, vivant toujours sous le coup de cette immensité intérieure que fut le jour de la Pentecôte. Cet Esprit Saint conduit l'Église vers la parousie, ce jour qui vient où l'Esprit et l'Épouse (c'est-à-dire l'Église) disent : "Viens Seigneur Jésus ".
Celui que nous fêtons aujourd'hui est beaucoup plus présent à nous que nous ne le pensons. Il est beaucoup plus fécond et incessant dans notre propre cœur et dans le cœur de l'Église que nous ne pouvons l'imaginer. Car si nous n'avions pas l'esprit que serait la parole de Dieu ? Un livre comme beaucoup d'autres livres, même s'il est vénérable, quelques feuilles de papier que nous pourrions nous transmettre avec regret, mais qui ne permettraient pas de rencontrer le Dieu vivant et d'être nourris par sa Parole divine. Et une lettre sans l'Esprit, est quelque chose de mort : "la lettre tue et l'Esprit vivifie". Grâce à la présence de l'Esprit Saint, au cœur même des écritures, celle-ci sont toujours pour nous, aujourd'hui, la Parole vivante et efficace, la Parole même de Dieu qui ne cesse de s'adresser à l'intime du cœur de l'homme. S'il n'y avait pas l'Esprit, que serait l'évangélisation ? que serait la mission de l'Église ? pure publicité, et il n'y en a que trop, pure propagande, et ça ne sert pas à grand-chose, la publication d'un certain nombre de normes religieuses certes, mais qui ne combleraient pas l'homme du Don incessant que Dieu veut lui faire. Et puis ce ne serait qu'un agir humain, qu'un activisme, quelque chose qui ne réjouirait ni ceux qui annoncent, ni ceux à qui ça s'adresse. L'Esprit Saint continuellement, vient vivifier, et assurer la croissance de l'œuvre de la mission, l'évangélisation n'est pas propagande purement humaine, mais en vérité l'œuvre de l'Esprit qui se répand à profusion dans le cœur des hommes pour leur révéler la présence de Jésus qui vient mourir et ressusciter avec eux afin de les conduire vers le Père. Car l'Esprit Saint révèle à chaque homme qu'il peut appeler Dieu "Abba, Père".
S'il n'y avait pas l'Esprit Saint, que serait notre assemblée et notre liturgie ? un ensemble de rites où il ne dépendrait que de nous de faire ou de ne pas faire une panoplie de gestes et d'actes qui n'auraient pas d'autres raison d'être que les pauvres raisons que nous pourrions leur donner. Sans l'Esprit Saint qui nous convoque Lui-même à l'assemblée dominicale, notre liturgie ne serait que pure forme extérieure, un meeting régulier qui nous conforterait peut-être dans nos idées, mais duquel nous ne pourrions pas recevoir la vie de la Pâque, à l'intérieur duquel le Christ ne nous donnerait pas sa chair, ne nous enivrerait pas de son sang. Car c'est à l'appel de l'Esprit que le pain devient chair du Christ et que le vin devient son sang. Notre assemblée, sans l'Esprit, ne serait que pure assemblée humaine, elle ne serait pas déjà l'image et l'annonce de la réalisation de l'assemblée de tous les saints dans le ciel. L'Église sans l'Esprit, ne serait pas cette avancée du Royaume au cœur même de l'humanité. Elle ne permettrait pas cette présence de l'éternité dans sa réalité au cœur même de notre temporalité, de notre vie humaine. Et notre monde n'aurait rien à attendre d'une assemblée de plus si elle n'était celle que l'Esprit convoque et anime. Que serait notre morale chrétienne s'il n'y avait pas l'Esprit Saint pour lui donner sa véritable destinée, son véritable sens, sa véritable valeur intérieure ? non pas des principes à accomplir, une loi extérieure à appliquer, mais la loi même de l'amour de Dieu pour nous. Sans l'Esprit Saint, notre loi et notre morale ne seraient que légalisme, moralisme et c'est vraiment sans intérêt, je vous assure. Si ce que nous accomplissons de devoirs, d'exigences, de difficultés de conformité à la loi de l'Église et de Dieu, si cela n'était pas don de l'Esprit Saint, ça n'aurait vraiment aucun intérêt, et ça serait fondamentalement frustrant pour nous, il faudrait vraiment faire autre chose. Oui frères et sœurs, si nous n'avions pas l'Esprit Saint que serait notre mort ? réduction pure et définitive à la poussière dont nous venons. Mais à cause de l'Esprit Saint, cet Esprit dont le prophète Ezéchiel a annoncé qu'Il reviendrait donner de la chair à nos os, des nerfs à notre chair, de la peau à notre corps, nous connaîtrons la vie de Dieu, pas seulement avec notre âme mais aussi avec notre chair, avec notre chair la plus matérielle. Si nous n'avions pas l'Esprit Saint, nous serions les plus malheureux de tous les hommes.
Mais voilà, cet Esprit Saint est invisible comme l'air et le souffle du vent, insaisissable comme la flamme du feu. On ne peut le retenir comme l'eau vive qui court entre nos doigts. Cet Esprit Saint, il ne se laisse pas appréhender facilement. Nous ne savons pas très bien où il va, nous ne savons pas d'où il vient, avec notre connaissance humaine. Mais notre foi nous dit qu'Il vient de Dieu, comme le débordement permanent de l'amour trinitaire pour nous, qu'Il vient de Dieu et qu'Il nous ramène vers cet amour de Dieu, cette vie éternelle qu'Il connaît Lui-même, qu'Il anime Lui-même dans le cœur de Dieu et que nous connaîtrons dans notre propre cœur, lorsque nous entrerons dans cette vie éternelle. L'Église c'est une Personne, animée d'une âme qui est l'Esprit Saint. Saint Irénée disait :"Là où est l'Esprit, là est l'Église". Nous ne pouvons pas traiter l'Église comme une organisation, comme une institution multinationale à but religieux. Nous ne pouvons pas traiter l'Église comme quelque chose qui est extérieur à nous-mêmes, que nous regarderions de loin. Si nous sommes vraiment hommes de l'Esprit Saint, nous ne serons pas des chrétiens extérieurs à l'Église, la traitant comme une étrangère ou la maltraitant par la polémique, le mépris, ou la suspicion. Qu'est-ce que voudrait dire cette attitude "chrétienne" ? Je sais bien que l'Église est malade, qu'elle a des difformités, et des handicaps. C'est bien vrai. Mais enfin frères et sœurs, quand votre mère est malade, vous la traitez ainsi avec mépris, avec polémique ? Vous vous éloignez d'elle ? Pourquoi feriez-vous pour votre mère qui est l'Église ce que vous ne faites pas pour votre mère de la terre. Cette Église, c'est la vôtre. Et avant d'en dénoncer le péché, d'en critiquer les paresses ou les erreurs, il faut d'abord se convertir et demander pardon pour les nôtres, car ce sont les nôtres qui engendrent les siennes, nous sommes un corps, et nous sommes un Esprit.
Cette Église que nous sommes aujourd'hui dans le monde qu'a-t-elle d'autre à transmettre que la grâce de Jésus-Christ, l'amour du Père et la communion de l'Esprit Saint ? Alors il nous faut vraiment, en ce jour de Pentecôte, demander à l'Esprit qu'Il vienne renouveler la face et le fond de notre cœur, de notre intelligence, de notre agir humain, pour que nous soyons vraiment chrétiens dans l'Esprit du Christ, que nous soyons vraiment chrétiens dans l'Église du Christ, que nous soyons vraiment chrétiens dans le dessein du Père qui est de faire en sorte que l'humanité, tout entière, renouvelée dans sa face et dans son cœur, devienne vraiment l'Église, cette Église qui grandit et recevra en héritage le Royaume des cieux. Que cet Esprit Saint vienne en nous, profondément, qu'Il ouvre nos yeux pour que nous puissions aimer cette Église qui nous engendre continuellement dans la vie de l'Esprit Saint, que nous puissions parler de cette Église avec amour, avec délicatesse, avec générosité, avec humilité aussi sûrement. Que nous puissions donner au monde l'image de la Trinité, de l'amour de Dieu de la communion de l'Esprit Saint, de la vie de Jésus-Christ, de la clarté, de la charité du Père.
AMEN