LA VIE PUBLIQUE ET LA VIE PRIVÉE DE L'ESPRIT SAINT

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (22 mai 1983)
Homélie du frère Michel MORIN

 

Frères et sœurs, je voudrais, ne pouvant pas vous l'expliquer totalement faute de connaissance, et de compétence, vous suggérer pour le moins la vie privée et la vie publique d'une personne. Cette personne vous la connaissez sûrement, bien qu'elle reste à notre intelligence et à notre cœur plutôt mystérieuse. Cette personne, elle vous connaît bien mieux que vous ne la connaissez, cette personne est très importante pour chacun de nous et peut-être que nous n'avons pas découvert encore toute l'intensité et la nécessité de s'intéresser un peu plus à elle. Cette personne, c'est celle de l'Esprit Saint, c'est elle qui vous convoque dans cette église, elle qui nous permet de proclamer avec notre cœur et nos lèvres que Jésus est Seigneur, elle qui nous permet d'appeler Dieu Père.

J'aimerais appeler sa vie privée l'Annonciation et la vie publique de l'Esprit Saint, la Présentation. L'Annonciation c'est cette visite déroutante, inattendue à la vierge Marie, lorsque dans le secret de sa chambre, dans la discrétion de sa vie, dans l'intimité de son cœur et de sa foi, elle a été visitée par cet Esprit. Cette première visite s'est passée comme dans l'ombre, sous l'ombre de la lumière, sans éclat, sans grand bruit. Et ainsi Marie a conçu, par l'œuvre de l'Esprit Saint, Jésus le Fils de Dieu.

Mais l'affaire ne s'arrête pas là car quelqu'un d'autre était intéressé par cet évènement. Joseph, l'époux, le fiancé de la vierge Marie. Et vous savez qu'en apprenant cette œuvre mystérieuse dans laquelle il n'était, pour rien, dans le secret de son cœur, il avait décidé de renvoyer son épouse. A ce moment-là, l'ange revient et lui dit cette simple phrase : "Ne crains pas, n'aie pas peur de prendre Marie comme épouse, car ce qui a été fait en elle est l'œuvre de l'Esprit" . Je dirais, frères et sœurs que c'est cela pour la vierge Marie, pour Joseph son époux et pour chacun d'entre nous, la vie privée de l'Esprit Saint dans notre propre cœur. Car ce qui est, arrivé à la vierge Marie, selon sa vocation, ce qui est arrivé à Joseph, selon le dessein de Dieu sur lui, cela doit nous arriver à nous aussi, à notre façon, car nous aussi nous avons reçu dans notre chair cet Esprit Saint, qui est, à l'œuvre. La question est la même que celle de Joseph : est-ce que nous allons répudier cette vie de l'Esprit Saint en nous, nous détacher d'elle, ou est-ce que nous allons l'épouser, la faire nôtre ? Est-ce que nous allons la choisir pour en connaître l'œuvre et, pour nous réjouir de cette œuvre, puisque cette œuvre vient, de Dieu et que cette œuvre réjouit Dieu, comme nous venons de le chanter.

Je sais bien, je vous écoute assez souvent, tout au moins j'essaie, que votre vie publique ou privée n'est pas chose simple et qu'il y a des moments où comme Joseph, vous et moi peut-être, nous avons l'envie de divorcer d'avec cette vie, nous avons bien envie de la répudier ou de la fuir parce que ce qui nous arrive, ce n'est pas ce dont nous avons envie, parce que les événements qui nous heurtent ou qui nous travaillent ne sont pas du tout ceux que nous avions prévu, parce qu'il y a un certain nombre de projets, de désirs, qui sont ceux de notre cœur et qui ne se réalisent pas. Et cela nous met mal à l'aise avec notre propre vie, en inquiétude par rapport à ce que nous sommes nous-mêmes, et nous sentons parfois cette division, ce divorce, s'inscrire dans notre vie intérieure, cette intimité que nous sommes seuls à connaître avec Dieu.

Or, frères et sœurs, ce n'est pas le moment parce que la vie est trop lourde, trop compliquée, parfois peut-être désespérante, ce n'est pas le moment de la répudier car la parole de l'ange à Joseph est la même pour chacun d'entre nous. Ce qui s'accomplit dans notre vie est une œuvre de l'Esprit Saint qu'il ne faut pas avoir peur d'épouser, il ne faut pas avoir peur de nous unir totalement à notre propre vie même si elle ne nous convient pas, même si n'est pas celle que nous avions rêvée ou que nous voudrions vivre. C'est cela l'œuvre intime de l'Esprit Saint en nous. Il tisse, Il trame, j'allais même dire, Il brode à l'intérieur de notre vie dans ce qui nous en connaissons et ce que nous en ignorons. Il brode l'œuvre de Dieu, cette présence de Dieu au cœur de nous-mêmes. Et ce qu'il y a de moins bon, ce qu'il y a de déroutant, à la limite, ce qu'il y a de mauvais dans notre vie, ne l'empêche pas de broder et, de tisser cette oeuvre spirituelle en nous. C'est cela la vie privée de l'Esprit Saint dans notre cœur, dans notre propre maison. Et pour cela il nous faut avoir suffisamment d'attention, il nous faut avoir le cœur assez ouvert, malgré toutes les brisures, les ruptures et les fermetures de notre être qui ne sont pas toujours pleinement libres d'ailleurs, il faut avoir le cœur assez disponible pour ne pas empêcher cette oeuvre de l'Esprit Saint présent en nous qui accomplit l'œuvre, le Royaume, le désir de Dieu sur chacun de nous.

Frères et sœurs, ne vous séparez pas de votre vie, quelle qu'elle soit, ne la répudiez pas, ne la fuyez pas, mais épousez-là, car vous épousez à ce moment-là l'œuvre de Dieu en vous et vous permettez à Dieu de transformer, transfigurer, de diviniser dès aujourd'hui votre pauvre vie, votre misérable vie.

Mais cet Esprit-Saint dont la vie privée se mêle ainsi à notre intimité la plus personnelle, cet Esprit Saint a aussi une vie publique. Et cette vie publique doit être le rayonnement, l'éclatement, le débordement vers les autres et vers le monde, de sa vie intérieure en nous. C'est cela la prédication, c'est cela l'évènement de la Pentecôte : ces pauvres apôtres qui pendant trois ans n'avaient pas choisi leur vie, et n'avaient pas toujours eu envie de suivre le Christ, il y a eu des moments de déroute totale, d'échec apparent, il y a eu des moments où ils sont retournés à leurs filets dans leur Galilée natale, il y a eu des moments où ils ont bien senti que la Parole de Jésus était trop forte, et où ils ont eu cette tentation de fuit comme d'autres disciples, ou comme la plupart des juifs qui écoutaient. Cette vie, les apôtres ne l'ont pas voulue, ils ne l'ont pas choisie, c'est Jésus qui l'a choisie pour eux, "c'est moi qui vous ai choisis", mais ils se sont laissé envelopper, tisser, travailler de l'intérieur jusque dans leur incompréhension, de leur intelligence, de leur caractère, car certains ont dû arrondir un peu les angles. Ils ont laissé l'Esprit travailler en eux, et travailler tant et si fort, qu'un jour cela n'a plus pu être contenu dans l'espace de leur cœur. Il a fallu que cela éclate, que cela déborde sous l'impulsion d'un vent immense auquel on ne résiste pas, d'une lumière fulgurante à laquelle on ne résiste pas. Les apôtres n'ont pas pu garder ni contenir plus longtemps cette vie privée de l'Esprit en eux. En hâte ils ont quitté la maison et ont proclamé que l'Esprit Saint était donné, que Jésus était ressuscité, que Dieu était Père, et qu'il fallait entrer dans cette vie divine, dans cette vie spirituelle en se faisant baptiser.

Frères et sœurs, nous avons été baptisés, nous sommes ce peuple d'apôtres, l'Esprit travaille en nous. Et si vous ne le savez pas, si vous ne le sentez pas, c'est parce que tout simplement vous n'y êtes pas assez attentifs, un point c'est tout. Cette vie privée de l'Esprit doit, d'une façon ou d'une autre, sortir au grand jour. Nous devons sortir de notre chambre intérieure pour proclamer que l'œuvre de Dieu est dans nos personnes, mais qu'à travers l'Église tout entière, elle est dans le secret du cœur du monde. Nous ne pouvons pas être chrétiens sans être attentifs à la vie de cette Épouse qui est l'œuvre de l'Esprit en nous, et nous ne pouvons pas ne pas conduire cette œuvre au-dehors pour qu'elle puisse rayonner sur les hommes qui ont soif de cette vie et cet Esprit. Nous sommes des hommes de l'Annonciation et de la prédication, c'est-à-dire de la Pentecôte, œuvre de Dieu personnelle et en même temps, œuvre de Dieu communautaire et publique.

Et certes, là encore, notre vie publique d'homme est assez compliquée, nous avons de sérieux problèmes économiques, politiques, financiers, et cela nous heurte et nous travaille, et à juste raison. Mais frères et sœurs, même si un jour sur notre pauvre terre, l'économie était parfaite, la politique parfaite, et les finances parfaites, est-ce que nous serions vraiment heureux ? Est-ce que nous serions vraiment des hommes ? Quelque que soient les hauts et les bas de notre vie sociale, nous aurons toujours besoin de la vie de l'Esprit Saint, et nous devons toujours donner cet Esprit au monde qui a beaucoup plus besoin de l'amour de Dieu que de l'argent, qui a besoin que l'œuvre de Dieu soit proclamée, bien davantage que de je ne sais quelle politique. Qu'allons-nous donner au monde d'aujourd'hui en tant que chrétiens, si ce n'est l'œuvre de l'Esprit Saint ? Le reste, beaucoup d'hommes en sont capables, et bien plus capables que nous.

Mais l'Esprit Saint, c'est nous les baptisés qui l'avons reçu, et c'est de notre cœur de baptisés qu'Il doit être répandu dans notre monde. Nous avons été créés hommes, mais savez-vous que nous avons des ailes ? Il n'y a pas que les anges qui ont des ailes. Nous avons été créés hommes pour vivre sur la terre, mais nous avons reçu les ailes de l'Esprit Saint, ce sont les ailes de géant dont le mouvement doit nous conduire au-delà des limites de ce monde et au-delà des limites de notre vie. Est-ce que nos ailes de géant ne nous empêchent pas de marcher parfois ? Parce que nous n'avons pas su prendre le vent ou parce que nous nous sommes laissé abattre sur le pont d'un bateau qui serait l'histoire des hommes.

Frères et sœurs, en ce jour de Pentecôte que le grand vent de l'Esprit Saint vienne nous soulever, vienne déployer ses ailes de géant pour qu'elles ne nous empêchent pas de marcher mais pour nous permettre de voler, de monter vers cette vie divine à laquelle Dieu nous appelle, chacun, et à laquelle Il appelle le monde entier par notre pauvre exemple et notre pauvre voix.

 

AMEN